Partie 2 - chapitre 11

Par Edorra

Devon

Le soleil est encore bas dans l’horizon de l’est, ma navette s’est posée il y a à peine une heure à l’aéroport de Bruxelles. J’ai quitté la Mongolie. Officiellement, Mark doit chercher de nouveaux contacts pour la quête Yanael. Officieusement, il a rendu les armes à Devon. J’ai besoin de me retrouver, moi, juste un jour ou deux. Et quoi de mieux pour cela que de revenir dans ma maison d’enfance ?

J’avance dans l’allée du jardin, notant que Will a dû jardiner récemment. La pelouse est tondue et les mauvaises herbes ont été arrachées. Ça me fera ça de moins à faire.

Je me dépêche de gagner la porte et entre dans le hall. Je me fige aussitôt et fronce les sourcils. Un délicieux parfum de gâteau au chocolat cuisant au four se répand dans la maison. C’est impossible, Will est censé être aux USA, et la cuisine et lui ont toujours fait deux. Peut-être que Sarah est venue passer la journée ici avec les enfants ? Non, il y aurait plus de bruit.

J’avance à pas de loup jusqu’à la cuisine et jette un coup d’œil dans la pièce.

Une femme se tient debout, face à l’évier, ses longs cheveux blonds nattés balançant dans son dos au rythme de ses mouvements. Elle danse et chantonne tout en faisant la vaisselle. Décidément, cette personne agit comme si elle était chez elle.

Je déglutis d’un seul coup. Serait-il possible… que ce soit elle ? J’avance d’un pas fébrile et demande d’une voix faible :

— Océane ?

Elle pousse un cri surpris et se retourne d’un seul coup, ruinant mes espoirs. Ce n’est pas Océane, mais une sinistre inconnue occupant ma maison. La fureur et la déception s’emparent de moi subitement. J’attrape l’arme automatique à ma ceinture et la braque sur elle.

— Très bien, qui êtes-vous et que foutez-vous ici ?

Elle me regarde d’un air horrifié et lève les mains devant elle.

— Je suis Ève Van Hansen, la locataire. Qu’est-ce que vous me voulez ?

J’ignore sa question et enchaîne.

— Nous n’avons pas de locataire. Il va falloir que vous trouviez un mensonge plus convaincant.

— Je ne mens pas. J’ai signé un contrat avec le propriétaire, William Lippman.

— Mauvaise réponse. Will n’aurait jamais loué notre maison.

— Vous le connaissez ?

— C’est mon frère.

— Oh, vous êtes Devon ?

Son aplomb n’en finit pas de me surprendre. Peut-être dit-elle la vérité après tout ? Mouais, cela dit, je ne vais pas risquer ma sécurité sur sa simple parole.

— Je ne mens pas, reprend-elle, et j’ai des preuves. J’ai rangé les contrats dans le tiroir du haut du bahut.

Elle me désigne le meuble d’un mouvement de tête. Je lui jette un regard suspicieux avant de me diriger vers la commode sans cesser de la braquer. J’ouvre le tiroir d’une main experte.

— C’est la première chemise, la bleue, indique-t-elle.

Je sors les papiers et les observe attentivement. Ils ont l’air officiel, la signature de Will est ressemblante. Mais un détail m’interpelle.

— Comment Will a-t-il pu signer ces papiers alors qu’il était aux USA ?

Elle lève les yeux au ciel.

— Nous avons communiqué par coursier. Appelez votre belle-sœur si vous ne me croyez pas.

Je pousse un grognement excédé et attrape mon téléphone.

— Bonne idée.

J’appuie sur le bouton mémoire de Sarah et écoute la tonalité jusqu’à ce qu’elle décroche.

— Allo ?

— Salut, Sarah !

— Devon. Comment vas-tu ?

— Bien, j’ai fait la connaissance d’une charmante inconnue dans la maison de mon père.

— Oh, tu as rencontré Ève.

Je pâlis. Alors elle disait vrai. Je demande d’une voix blanche de colère.

— Je peux savoir pourquoi Will a pris une locataire ?

— Il a dit qu’elle avait de solides arguments.

Je grogne, déshabillant du regard la dénommée Ève debout devant moi. Je dois avouer qu’elle est plutôt pas mal, mais Will n’est pas du genre à céder devant le joli minois d’une fille.

— Tu diras à ton mari qu’il aurait pu me prévenir.

— Tu lui diras toi-même.

Sur ces mots, elle raccroche. Je reporte mon regard sur la locataire qui louche sur mon arme. Je soupire.

— D’accord, vous êtes la locataire.

— Ça fait des plombes que je vous le dis. Vous allez continuer à me menacer encore longtemps ?

Je fais une moue nonchalante avant de baisser et de ranger mon arme. Je retire ma veste et la jette sur le dossier d’une chaise, lançant innocemment la conversation. Je compte bien agir avec cette femme comme lors d’une mission : collecter le maximum d’informations et agir en conséquence.

— Alors… Ève Van Hansen. La Suède ne vous manque pas trop ?

Elle me regarde avec surprise.

— Comment savez-vous que je suis suédoise ?

— Vous avez un reste d’accent. Désolé de vous l’apprendre.

— Ne le soyez pas, je n’ai rien à cacher.

— Hum, si vous le dites. Vous devriez sortir le gâteau du four. Il va être trop cuit.

Elle jette un coup d’œil dubitatif vers le fourneau.

— Vous vous y connaissez en cuisine ?

— Ça m’est arrivé de cuisiner. Cela dit, faites ce que vous voulez, je ne compte pas manger en votre compagnie.

— Oui, votre frère m’avait prévenue.

Je relève des yeux étonnés vers elle alors qu’elle s’est retournée pour sortir et laisser refroidir le plat. Alors c’est ça que mon frère dit de moi, que je suis un asocial qui ne veut parler à personne ? Pour être franc, il n’a pas tout à fait tort.

 

.oOo.

 

Océane

Je jette de discrets coups d’œil sur le miroir qui me renvoie le reflet de Devon. Il a l’air fatigué et perturbé. La quête de Yanael n’épargne personne. Est-ce que je serai dans le même état d’ici quelques années ? Je retiens un frisson et pose mon gâteau brûlant sur la table de travail.

Je savais que Dev venait ; je savais qu’Ève allait faire sa rencontre aujourd’hui. Je m’y étais préparée, mais c’est tout de même dur de lui faire face sans rien laisser paraître. Ève rencontre Devon, Océane rencontre Mark. Je me demande si Océane et Devon seront un jour réunis. Derrière mon dos, il reprend la parole.

— Alors, vous êtes de passage à Bruxelles ou vous vous installez définitivement ?

Les mots me sortent naturellement. Après tout, Ève n’est qu’un rôle de plus que je travaille depuis quelques semaines maintenant.

— Tout dépendra de mon contrat. Pour l’instant, j’ai un contrat de deux ans à la faculté de St Louis.

Il hoche la tête, feignant un intérêt mesuré, mais je sais très bien qu’intérieurement, il note férocement tous les mots que je prononce.

— Vous êtes prof ?

— Oui, j’enseigne l’évolution de l’art à travers les siècles.

— Une historienne. C’est pour ça que vous préférez louer cette bâtisse plutôt qu’un appart neuf dans le centre-ville ?

Je hausse les épaules.

— Je l’avoue, j’aime les antiquités.

Il émet un grognement cynique. Sans lui apporter plus d’attention, je m’en retourne à ma vaisselle. Je dois occuper mes mains si je veux éviter d’être troublée plus que nécessaire par sa présence. Mes hormones m’ont toujours beaucoup trop titillée quand il était près de moi. Lors des missions, lorsqu’il est Mark, c’est différent. Le contexte et les souvenirs sont si horribles que je réussis aisément à garder mes distances.

Mais ici, dans cette maison, dans cette cuisine où Dev et moi nous sommes si souvent embrassés, je garde difficilement le contrôle.

Sa voix s’élève à nouveau.

— Je vais me préparer mon repas, si vous le voulez bien, annonce-t-il sarcastiquement.

— Mais je vous en prie, vous êtes ici chez vous.

Je l’entends s’affairer, ouvrant des placards, râlant en découvrant le contenu du frigo. Ma salive se bloque soudain dans ma gorge. Cette image criante de vérité et de routine, mais aussi de bonheur, aurait pu être notre quotidien si Papa ne m’avait pas virée, dix ans plus tôt. Au détail près que Devon se serait rapproché doucement, m’aurait enveloppée tendrement dans ses bras et embrassée sur la nuque.

Je sursaute violemment en le sentant dans mon dos.

— N’ayez pas peur, je ne veux pas vous violer, juste attraper un bol dans ce placard.

Aucun mot ne sort de mes lèvres, que je garde scellées. Sa présence me met dans tous mes états, me trouble à tel point que je ne trouve même pas de réparties amusantes à lui fournir. Est-ce qu’au moins je contrôle encore mon bouclier visuel ? Oui. Je laisse échapper un léger soupir de soulagement.

Bon, il le prend son foutu bol ! J’ai l’impression qu’il fait plutôt durer les choses. Il aime se frotter aux jolies filles, et attend ma réaction avec impatience. Finalement, je reprends contact avec mes cordes vocales.

— Votre frère ne m’avait pas dit que vous étiez si empoté.

— Je ne suis pas maladroit. Je n’y peux rien si vous avez réorganisé le rangement.

— J’ai juste échangé les verres et les bols. Il n’y a pas de quoi déclarer la guerre de Cent Ans.

Il me jette un regard contrarié, avant de trouver sa vengeance. Il laisse tomber un Tupperware dans l’évier, m’éclaboussant par la même occasion. Je me recule vivement en poussant un cri surpris.

— Mais vous êtes fou ! Qu’est-ce qu’il vous prend ?

— Parce que vous croyez que c’était volontaire ? demande-t-il sérieusement.

Je lui lance un coup d’œil furibond.

— Non, vraiment, c’était un accident.

Un accident, mon œil ! Je sais très bien qu’il l’a fait uniquement pour m’agacer, mais aussi pour voir dans quelle chambre je me suis installée. Eh bien, il ne va pas être déçu du voyage.

Je tourne les talons et quitte la pièce sans dire un mot. Il me suit à distance, grimaçant dès que son regard se pose sur une décoration que j’ai changée.

Après quelques pas, je rentre dans la chambre que j’occupai dans le temps, me préparant mentalement à la tempête qui va suivre. J’ouvre mon armoire, remarquant les pas précipités venant dans ma direction. C’est un Devon furieux au regard glacial qui entre dans la pièce.

— Qu’est-ce que vous faites là ? aboie-t-il.

— Je me change. Vous m’avez trempée, idiot !

Il avance de quelques pas, menaçant.

— Qui vous a donné le droit de vous installer dans cette chambre ?

— Votre frère ne m’a pas signalé qu’il y avait des pièces interdites. Et cette chambre est la plus pratique, c’est la seule du rez-de-chaussée.

— William n’y a peut-être pas vu d’objection, mais moi j’en vois une. Vous allez me faire le plaisir de retirer vos affaires d’ici et de vous choisir une autre chambre.

— Sinon ?

— Je rends le contrat de location caduque et je vous fous à la porte.

Décidément, ça doit être héréditaire.

— Bien, si c’est ce que vous voulez. Je rangerai tout ça dans l’après-midi.

Son regard s’assombrit. Il se jette sur l’armoire et sort tous les vêtements d’Ève pour me les fourrer dans les mains.

— Non, maintenant. Vous reprenez toutes vos merdes et vous ne rentrez plus jamais dans cette pièce.

Une fois les bras remplis, il me pousse avec brusquerie vers la porte qu’il claque fortement, s’enfermant à l’intérieur de la chambre qui a si souvent abrité notre amour.

Je le savais dès que je me suis réinstallée ici que cette scène se produirait. J’avais établi plusieurs scénarii, me disant que ce lieu ne devait plus tellement compter pour Dev. Mais quand je l’avais redécouverte, j’étais tombée sur un véritable sanctuaire, presque malsain. J’avais d’ailleurs retiré certains posters de ma personne. Quelque part, j’étais touchée qu’il ne m’ait pas oubliée. Mais une telle obsession n’est jamais bonne. Il fallait qu’il apprenne à m’oublier si on voulait se retrouver un jour.

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Schumiorange
Posté le 12/07/2020
Salut Edorra !

Ce chapitre est très poignant ! J'attendais cette rencontre dans la maison, mais comme tu le fais dire à Océane, il y a quelque chose de frustrant au fait que ce soit Eve qui rencontre Devon et Océane qui a rencontré Mark. On se demande bien s'ils vont vraiment se retrouver un jour...

En plus, Océane semble avoir en permanence dix longueurs d'avance, elle avait anticipé son arrivée et s'attend à ses gestes comme à ses réactions, on a presque l'impression que Devon n'aura jamais aucune chance d'avancer et de comprendre quoi que ce soit. Je vais bientôt monter un comité de soutien pour Devon, il commence à me faire pitié ; )
Surtout à la fin de ce chapitre, c'est tellement triste de voir qu'il est resté complètement bloqué dans le passé, qu'il n'arrive pas à oublier Océane et qu'en plus de ça, il est dans l'ignorance la plus totale à tous les niveaux. J'espère de tout cœur que tu lui feras remonter la pente une fois qu'il aura touché le fond du fond !!

Trois petites coquilles égarées :
- « … ses longs cheveux blonds nattés balançant dans son dos au rythme de ses mouvements. » -> se balançant ?
- « Qu’est-ce qu’il vous prend ? » -> Qu’est-ce qui vous prend ?
- « Après quelques pas, je rentre dans la chambre que j’occupai dans le temps… » -> j’occupais

Et j'attends de nouveau la suite avec impatience : )
Edorra
Posté le 13/07/2020
Salut Schumiorange !

Oui, ce premier tome est le tome de la frustration, autant pour nous que pour les personnages !
Océane a en effet plusieurs coups d'avance, mais tant qu'elle ne contrôlera pas mieux ses émotions, cela ne l'aidera pas longtemps.

Ah Devon, c'est en général le personnage préféré des lecteurs, de par sa complexité et de par le fait qu'il soit le plus perdu. J'aime beaucoup écrire ses points de vue.
Est-ce qu'il remontera la pente ? Ma foi, Devon peut être déterminé quand il décide quelque chose.

Merci pour ton commentaire et à bientôt !
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