Partie 2 - Chapitre 10

Par Edorra

Devon

Katmandou. La ville est devenue une vraie citadelle de verre et de lumière lors de sa reconstruction après la Troisième Guerre mondiale. C’est une cité féerique, entourée de la majesté des montagnes de l’Himalaya. Une cité qui appelle au rêve, à la création et à la réflexion. Quand je pense à ce que je viens y faire, je me dégoûte profondément.

Océane a toujours rêvé de venir ici. Je me rappelle encore ses fantaisies quand elle imaginait notre voyage jusqu’ici, les visites qu’elle voulait faire, ou encore sa folie de grimper jusqu’au sommet de l’Everest. Elle ne devait sans doute pas penser que nous serions adversaires quand ce voyage se produirait. Je soupire, gardant mes yeux fixés sur le panorama de la ville par la baie vitrée de ma chambre d’hôtel. Je ne veux pas être son rival. Que vais-je faire si elle se présente ce soir ? Vais-je avoir le courage de retourner mes armes contre mes équipiers, la prendre par la main et l’entraîner loin de toute cette folie ?

Des coups sont soudain frappés à ma porte. Je me retourne dans leur direction, ordonnant d’entrer. Cyril, mon second d’équipe, entrouvre la porte et passe sa tête de blond vantard dans l’ouverture. Je hais ce type, mais je n’ai pas eu le choix des hommes que les Numéros m’ont fourni.

— Vous êtes prêt, monsieur ?

— J’arrive.

J’attrape ma veste qui reposait sur mon lit, l’enfile, couvrant les armes fixées sur mon abdomen, et rejoins mon second. Son éternel rictus railleur n’a pas quitté ses lèvres. Je lui referais bien la tronche à coups de poings, mais ça ne servirait pas mes intérêts dans l’immédiat. Mes poils se hérissent soudain. Je ne peux pas permettre qu’Océane se retrouve un jour entre les mains de ce type. Jamais et surtout pas ce soir. Je suis un paradoxe ambulant dans mes actions en ce moment.

Cyril et moi descendons jusqu’au hall où nous attendent les trois autres hommes de l’équipe. Rien que des crapules de la pire espèce, à des niveaux différents de l’échelle. Certains sont doublés d’un sens scientifique froid à faire trembler même mon père.

Nous avons retrouvé la trace de l’artefact Yanael. Du moins, nous le pensons. Il existe à Katmandou un bar de standing nommé « The light ». Jusqu’ici, ça ne pourrait être qu’une coïncidence. Sauf qu’il est construit sur un accès aux anciens souterrains de la ville, là où subsistent les vestiges de la cité du début du siècle. Connaissant les excentricités de Yanael, ça en fait une cachette idéale.

L’équipe et moi-même avons pris nos chambres dans un hôtel juste en face du bar, afin d’être plus disponibles. Les vestiges de l’ancienne ville s’étendent sur plusieurs kilomètres, je doute que nous trouvions la poule aux œufs d’or dès notre première descente. À moins que la chance qui m’a abandonné depuis quelques mois ne revienne.

Nous sortons du hall sans dire un mot. Nous avons parfaitement mis au point notre plan auparavant et nous dirigeons d’un pas détendu jusqu’au bar, nous faisant passer pour des clients parfaitement normaux, les touristes fêtards habituels.

L’entrée du souterrain se trouve en face de la porte de la cave. Dois-je préciser que la porte est condamnée ?

Atteindre cette porte est plus que facile. Il suffit de descendre les escaliers jusqu’à la cave, prétendre au garçon que nous croisons que nous cherchons les toilettes, puis l’assommer d’un coup de poing. La porte résiste plus, elle n’est pas ouverte souvent. Heureusement, elle est archaïque et son bois ne résiste pas longtemps à notre pression.

Elle cède enfin, laissant place à un escalier de pierre qui plonge dans l’obscurité absolue. Nous allumons nos torches. Je donne l’exemple et plonge dans les ténèbres. Les marches se suivent et finalement, le vieil escalier laisse place au sol poussiéreux du souterrain. Je plisse les narines. L’odeur nauséabonde de renfermé imprègne les lieux.

— Pouah, quelle horreur ! Vous pensez qu’il reste des cadavres là-dedans ? se plaint Cyril.

— Peu importe, ce n’est pas ce que nous venons chercher.

J’avance de quelques pas, observant attentivement les tas de débris et de ruines : anciens lampadaires brisés, murs effondrés… J’ai l’impression que je viens de réinventer l’aiguille dans la botte de foin. Heureusement pour nous, tous les artefacts Yanael émettent une légère fréquence. Nous l’avons appris depuis notre découverte du disque dur, et avons inventé un détecteur qui est à même de la localiser. Un détecteur que malheureusement les organisations pirates ont été rapides à reproduire.

À l’heure actuelle, c’est Maurice le chargé de l’informatique de l’équipe. Il reste à ma hauteur, fixant l’écran du détecteur qui est toujours en veille. Il me jette soudain un coup d’œil.

— Vous pensez qu’elle viendra jusqu’ici, chef ?

— Le peu que j’ai vu d’elle m’a prouvé qu’elle est joueuse. Elle viendra.

— … Reste à savoir quand, murmure sarcastiquement Cyril dans mon dos.

Je l’ignore et continue ma progression. Je suis irrésistiblement attiré par l’un des derniers bâtiments encore debout. Un ancien entrepôt apparemment. La lumière de ma torche transperce le brouillard de poussière, pour se refléter sur l’enseigne en bronze. Ce phare improvisé me guide vers je ne sais où, mais j’ai le sentiment que c’est là-bas que je dois être.

Mon équipe me suit, plus ou moins docilement. Nous ne sommes plus qu’à quelques dizaines de mètres quand la voix de Maurice s’élève.

— Bien vu, chef, le détecteur s’affole. Nous sommes dans la bonne direction.

— Continuons.

Nous passons peu après l’entrée béante de l’établissement.

— Est-on vraiment sûr que ce tas de ruines ne va pas s’effondrer sur nous ?

— Je ne vous savais pas froussard, Cyril.

Il me jette un regard plus noir que l’obscurité qui nous entoure. Il vaut mieux que je reste sur mes gardes pour le reste de la mission.

Je fais un tour d’horizon. Le hall de moins de dix mètres carrés est complètement vide. La porte donnant sur l’entrepôt est grande ouverte, nous invitant à entrer. Je projette la lumière de ma lampe vers elle.

— L’artefact est sûrement là-dedans. Commençons les recherches.

Mes jambes se meuvent à nouveau et je pénètre dans la pièce, qui s’étend sur une surface impressionnante. On pourrait y caser deux terrains de foot, et on aurait encore de la place.

J’entends soudain le cliquetis du métal qui tombe à terre. J’éclaire aussitôt la zone de sa provenance et jure silencieusement. Océane est là, tenant l’artefact contre elle, à peine surprise par notre arrivée. Un rictus amusé fleurit sur ses lèvres.

— Eh bien, Mark, j’ai l’impression que vous avez encore un train de retard.

Je reste figé, ne sachant comment réagir. Les membres de mon équipe ne sont pas sans reste. Ils ont braqués leur arme vers elle. Cyril lui hurle :

— Rendez-vous ! Vous êtes cernée !

Elle pouffe de rire.

— Cernée, vraiment ? Vous bluffez mal. Votre chef aurait beaucoup à vous apprendre à ce niveau-là, continue-t-elle en m’adressant un clin d’œil malicieux.

Je déglutis difficilement. Que veut-elle dire par là ? Elle ne me laisse pas le temps de réfléchir davantage. Elle jette un rapide coup d’œil à sa montre et déclare tranquillement, comme si elle était en train de prendre le thé.

— J’adore vraiment votre compagnie, mais j’ai un avion qui m’attend. On se revoit prochainement.

Et aussitôt, elle s’enfuit, courant à vive allure dans la direction opposée, avant que je n’aie pu esquisser le moindre geste.

 

.oOo.

 

Océane

L’air poussiéreux file à côté de moi alors que je prends de la vitesse. Une nouvelle balle fuse sur ma gauche, à hauteur de ma tête. Merde, celle-là, elle n’est pas passée loin. J’entends la voix de Devon hurler :

— Ne tirez pas, il nous la faut vivante !

Quelle bonté d’âme ! On devrait lui remettre le prix Nobel de la paix… Je tiens l’artefact serré contre moi ; son poids me faisant presque mal aux côtes. Les semelles de mes poursuivants résonnent sur le bitume. Ils se rapprochent. Je pourrais aisément les distancer, mais je veux voir leur tête dépitée quand je monterai sur le monte-charge. J’esquisse un sourire. Je dois sûrement être un peu timbrée pour m’amuser d’une telle situation, à moins que ça ne soit l’adrénaline…

Je pose ma main sur l’angle du mur et pivote sur la plate-forme de l’ascenseur. En quelques secondes, j’actionne la montée. Je suis déjà à mi-chemin quand ils arrivent. Je me penche et envoie un baiser de la main à Devon. Il écarquille les yeux, toujours aussi surpris. Je suis peut-être un peu cruelle avec lui, mais c’est lui qui a commencé. Puis le mur me dérobe à leur regard. Ce qui va leur arriver ensuite ne me concerne pas. Il est l’heure pour l’instant de rejoindre l’aéroport et de rentrer. Il paraît qu’il y a une éclaircie en Bretagne.

Le monte-charge s’arrête enfin, me laissant dans la réserve du musée de la torture. Je frissonne. Dire qu’il existe des musées pour de telles choses, on est loin de la richesse culturelle d’un Louvre ou d’un British Museum. Mais bon, ce lieu avait le mérite de m’offrir un accès direct aux ruines.

Cela dit, je ne m’attarde pas, active ma fonction de camouflage et sors tranquillement du bâtiment. Je lève les yeux au ciel. Le soleil s’est couché depuis ma descente dans les souterrains. La pleine lune et les étoiles éclairent avec féerie les sommets des buildings et temples de verres. C’est magnifique. Je crois que je pourrais facilement vivre dans une ville comme celle-là. Par certains côtés, Katmandou me rappelle Lasmonia.

J’entends soudain la porte derrière moi s’ouvrir à la volée. Je jette un coup d’œil en arrière pour voir Devon et son équipe débouler dans la rue. Ils jettent des coups d’œil partout autour d’eux sans rien voir, sans me voir. Dieu bénisse mes gènes de Lasmonienne.

Devon jure soudain et shoote dans une poubelle publique, laissant exploser sa rage. J’ai déjà dû faire face à ses colères, et je suis bien heureuse qu’il ne puisse pas me voir à l’heure actuelle.

Serrant les poings, il se retourne vers Maurice.

— Aucune trace ?

— Le détecteur ne capte plus aucun signal.

Ça c’est ce qu’il croit. En vérité, sa machine s’affole et émet des bips aigus sans discontinuer. Il n’y a que moi qui en profite, et c’est agaçant. La voix railleuse de Cyril s’élève.

— On aurait pu l’avoir si vous n’aviez pas été si lent… chef.

L’ironie sur ce dernier mot est aisément décelable. Mauvaise idée de pousser Devon à bout quand il est dans cet état-là. À une vitesse hallucinante, il attrape son canif et bloque son rival contre le mur, glissant sa lame sous sa gorge.

— Écoute bien. Je ne suis pas arrivé là où j’en suis en récitant mes prières et en chantant la messe le dimanche matin. Et je me ferai une joie de t’éliminer si tu ne me montres pas plus de respect. Compris ?

Je tremble, ne pouvant détacher mes yeux de leur duel silencieux. Je sais que je ne devrais plus être surprise, j’ai moi-même constaté de quoi Devon était capable aujourd’hui, mais je ne peux pas oublier la douceur de ses anciennes étreintes.

Finalement, Cyril cède et rend les armes. Il devrait filer doux, pour un moment. Mais après tout, ce ne sont pas mes affaires.

Difficilement, je tourne le dos et remonte à grands pas la route vers le centre-ville. Hors de vue de la CMJ, je reprends corps, me créant pour l’occasion une nouvelle identité, et hèle un taxi.

Dans cette capitale, il y a toujours au moins un taxi en vue sur les grandes artères. Je monte dans l’un d’eux et donne la direction de l’aéroport.

Je profite de ce répit pour observer plus attentivement l’artefact Yanael. Deux roues de bronze enlacées, fixées sur un socle portant la marque Yanael. Et bien sûr, un interrupteur. Je n’ai aucune idée de son utilité, mais de toute façon, aucun artefact n’a d’utilité propre. Sans être relié à tous les pans de la machine, il ne vaut rien. Après tout, l’union est la règle d’or.

Je me laisse retomber sur la banquette. Un objet de plus en ma possession. À quand le prochain ?

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Schumiorange
Posté le 01/07/2020
Salut Edorra !

Juste parce que ça m'a fait sourire : j'ai joué au petit bac avec mes étudiants hier, et quand on est tombés sur la lettre K, j'ai tout de suite mis Katmandou dans la catégorie "ville" !

En tout cas, on sentait que tous tes personnages avaient beaucoup d'espoir pour Katmandou, et au final, c'est super rapide et ils se font bien avoir ! J'aime beaucoup la manière dont Océane les prend par surprise et s'enfuit en se moquant d'eux. On la sent très sûre d'elle, il ne faudrait pas que ça lui joue des tours !

Et Devon qui se demande s'il va se retourner contre son camp pour la suivre... Dommage qu'il n'ait pas pu la rattraper, j'aurais bien aimé qu'il parte avec elle : )
D'ailleurs, on voit aussi qu'Océane a du mal à le laisser tomber, elle reste à l'observer lorsqu'il remet Cyril en place, alors qu'elle aurait pu s'enfuir le plus vite possible.

Et elle est invisible ?? C'est excellent !

Presque pas de coquilles dans ce chapitre : )
- « Je hais ce type, mais je n’ai pas eu le choix des hommes que les Numéros m’ont fourni. » -> fournis
- « Est-on vraiment sûr que ce tas de ruines ne va pas s’effondrer sur nous ? » -> sûrs ?
- « Ils ont braqués leur arme vers elle. » -> braqué

J'imagine plein de trucs pour la suite... Elle va quand même pas simplement aller se tourner les pouces en Bretagne ?!
Edorra
Posté le 13/07/2020
Salut Schumiorange !

Ahah Ravie d'avoir pu t'aider pour ta partie de petit bac ! (j'adore ce jeu d'ailleurs. Ça fait un bail que j'y ai pas joué).

Katmandou, un beau gâchis pour Will et surtout Devon. Il fallait que je leur donne la preuve de ce qu'était devenu Océane. Il fallait donc qu'elle ait son coup d'éclat. Mais comme tu dis, cela pourrait lui jouer des tours, et plus rapidement qu'elle ne le pense.

Devon est toujours aussi partagé, et cela va durer quelques temps encore.

Pour Océane, elle n'est pas réellement invisible, mais c'est tout comme vu qu'elle peut altérer les perceptions d'autrui pour disparaître.

Merci pour ton commentaire et à bientôt !
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