Partie 2 - Chapitre 1

Par Edorra
Notes de l’auteur : Les événements de cette deuxième partie se déroulent dix ans après ceux de la première.

Décembre 2098

Devon

Le hall de l’aéroport retentit de vie. Les vacances de Noël viennent juste de commencer et des centaines de personnes partent retrouver leurs proches ou se dorer au soleil. Du coup, l’aéroport bourdonne comme une ruche. Je ne participe pas à l’activité ambiante. Je suis entre deux vols et me suis trouvé un coin tranquille pour attendre ma correspondance. Près des baies vitrées, j’ai les yeux rivés sur le tarmac. La ronde des avions m’hypnotise, sans que je ne sois concentré sur elle pour autant. Mes pensées m’échappent depuis quelques heures. Comme chaque année… à chaque fois que les fêtes de fin d’année reviennent.

Je serre les poings au fond de mes poches, sentant l’épingle de la souffrance morale me titiller à nouveau. Le visage d’Océane flotte devant mes yeux. Je ne peux jamais y échapper à cette période. Elle revient me hanter et je n’arrive pas à lutter. Dix ans… Cela fera dix ans dans quelques jours que je ne l’ai plus vu, ne lui ai plus parlé. Je suis le premier responsable, je le sais bien. J’aurais pu lui courir après cette nuit fatidique. J’aurais pu défier mon père et partir à mon tour ; rejoindre Océane. On aurait commencé une nouvelle vie ensemble. Je ne l’ai pas fait. J’ai été lâche. Les mots de mon père m’avaient troublé au plus profond de moi. « Ta mère doit se retourner dans sa tombe devant vos cochonneries. ». L’image de ma mère m’a fait douter et relativiser mon histoire avec Océane. Je me suis persuadé que notre séparation était pour le mieux, qu’elle nous ferait oublier notre amour malsain. J’avais tort. Je n’ai jamais oublié, bien au contraire. Mais j’ai fait comme si et obéi à mon père. Quand j’ai enfin retrouvé mon courage et voulu rejoindre Océane, elle était fiancée. Ce jour est gravé dans ma mémoire. Mon père s’était fait une joie de m’annoncer la nouvelle. Je lui en ai voulu, une fois de plus. Pas longtemps, il est mort quelques semaines après. Je ne lui ai jamais dit tout ce que j’avais sur le cœur. Notre relation était des plus compliquée. J’éprouvais de la rancœur contre lui ; et pourtant on avait retrouvé un semblant de complicité.

Des bruits de pas à mes côtés me sortent de mes souvenirs. Je jette un regard en coin sur ma droite. Une jeune trentenaire et son fils se sont approchés de la vitre pour observer le panorama. Je ne leur accorde qu’une brève attention mais j’ai tout de même le temps d’apercevoir un magazine sortir du sac de la femme. En couverture, le sourire radieux d’Océane me nargue. Je serre les dents. La carrière de ma sœur ; c’est un des éléments qui m’a empêché de l’oublier. Comment le pourrais-je alors qu’elle est aujourd’hui une actrice et chanteuse reconnue sur tout le continent européen ? Sa célébrité commence même à s’étendre hors des frontières de la confédération. Je ne peux pas lui en vouloir d’avoir réussi à sortir de la misère de la rue, mais j’aurais préféré qu’elle le fasse plus discrètement.

Sa vie ne pourrait pas être plus différente de la mienne. Elle évolue dans un monde d’art et de paillettes, et moi… Disons que le monde de la quête est bien plus sanglant que ce que j’avais cru de prime abord. La première fois que j’ai entendu parler de Yanael, c’était le lendemain de l’obtention de mon bac. Mon père m’a raconté l’histoire de la quête. J’étais tellement perdu à cette période-là qu’il aurait sans doute pu me faire accepter n’importe quoi. Et puis, ça semblait être une aventure intéressante. Je suis rentré au CEBY, ai réussi les tests haut la main et prouvé ma valeur. Sans me vanter, je suis devenu l’un des meilleurs, sinon le meilleur, éléments du centre. Ce qui m’a convaincu de faire des infiltrations de longues durées. Je ne sais pas si c’est la meilleure idée que j’ai eu, mais au moins, la substance d’anonymat me permet de me perdre dans d’autres identités, de presque oublier son visage.

C’est un des buts que je m’étais fixé le jour de ma remise de diplômes.

 

Sept ans plus tôt

J’ai réussi. J’ai validé mes deux années de formation avec les honneurs du jury. Mais même le goût de la réussite ne me comble pas.

Depuis deux ans, je ne vis pas, je survis. Je le cache aux autres et surtout à moi-même. De toute façon, la seule chose que je puisse faire est continuer, vaille que vaille.

Papa est mort il y a quelques mois, laissant un grand vide au centre Yanael, moindre dans mon cœur. Oh bien sûr, il me manque. Mais il ne me manque pas autant que Maman, et beaucoup moins qu’elle.

Je jette rageusement mon certificat sur le bureau. Je ne dois pas penser à Océane, surtout pas aujourd’hui. Après tout, je me passe très bien d’elle depuis deux ans. Je n’arrive même plus à me convaincre...

Je n’ai jamais pu oublier ma douce Ellie. C’est une star maintenant, une actrice au talent exceptionnel, selon les journaux, ses pairs et le public.

Je m’assois avec découragement sur ma chaise. Comment voulez-vous oublier une personne quand vous la voyez dans tous les journaux artistiques ? Sans oublier la télé et les cinémas, bien sûr.

Will surgit brusquement dans mon bureau, la mine réjouie.

— On n’a plus qu’à sabrer le champagne ! Alors, ça fait quoi de sortir premier de sa promo ?

— J’en suis très heureux.

Il m’observe avec perspicacité.

— Heureux ? Eh bien, je me demande ce que ça donne quand tu es déprimé.

Je réponds par un simple grognement. Je pourrais faire l’effort de sourire, mais mes zygomatiques sont en grève aujourd’hui. Mon frère soupire.

— Dev, je ne comprends pas, tu attends d’être diplômé depuis des mois. Tu vas enfin pouvoir prendre pleinement part à l’action. Qu’est-ce qui cloche ?

Je fixe un long moment le mur en face de moi avant de répondre.

— Ce n’est tout simplement pas le jour...

Il reste perplexe quelques secondes avant de comprendre.

— C’est à cause du mariage. Tu es vexé qu’elle ne nous ait pas invités ?

Je serre les dents. Will est vexé, moi je crève de jalousie. Je sais bien que je n’ai aucun droit d’y prétendre, elle a le droit d’être heureuse, mais imaginer Océane dans sa belle robe blanche, au bras d’un imbécile, ça me retourne l’estomac. Bien sûr, Will ne se doute pas de l’étendue de mes sentiments. Il ne peut pas comprendre ce que ce mariage représente pour moi. Il continue sur sa lancée.

— Elle a vraiment coupé les ponts. D’abord, elle n’est pas venue à l’enterrement de Papa, et maintenant ça. Je ne pensais pas qu’elle nous détestait à ce point-là.

— Elle a ses raisons.

Même aujourd’hui, je ne supporte pas que l’on dise du mal d’elle. Est-ce que cette obsession me laissera en paix un jour ? Will fait une moue désabusée.

— Des raisons... Lesquelles ?

Je ne réponds pas. Il est des secrets qui doivent rester scellés. William me fixe un long moment avant de déclarer d’un ton ferme.

— Peu importe, cela ne doit pas gâcher la journée. C’est un jour merveilleux pour elle, il doit l’être pour nous aussi. Allez, lève-toi, on va aller célébrer ta gloire.

Sortir et s’amuser, draguer une fille, la ramener pour la nuit pour en oublier une autre. En ai-je la force aujourd’hui ? C’est mon moteur depuis deux ans, mais j’ai peur que le mécanisme ne soit en train de rouiller. De toute manière, ma vie va changer du tout au tout d’ici quelques semaines, le temps des dernières mises au point de ma mission. Je me lève soudainement.

— Tu as raison. Emmène-moi faire la fête, mais tu as intérêt à payer !

Il éclate de rire.

— D’accord. Laisse-moi juste rentrer embrasser ma fille et prévenir Sarah. Ça ne te dérange pas si elle vient avec nous ?

— Pas du tout.

Il laisse son regard dans le mien pendant de longues secondes.

— Quand est-ce que tu vas te décider à trouver quelqu’un ? Je veux dire, plus qu’une fille d’une nuit. Tu n’en as pas marre de multiplier les conquêtes ?

— Laisse ma vie amoureuse de côté. Tout le monde ne peut pas trouver la femme idéale à vingt ans et être père à vingt-deux.

La femme idéale, je l’ai trouvée. Manque de bol, c’est ma sœur. La vie est cruelle, non ? Peu importe. Mon ton froid dissuade Will d’insister. Je lui désigne la porte d’un geste du bras et le suis dans les couloirs. Le centre Yanael est une vraie fourmilière qu’importe l’heure et le jour. Il grouille de scientifiques, de militaires de métier et d’agents qui se dévouent pour la cause Yanael et pour leur gouvernement. C’est un rêve de travailler ici. Mais pour moi, c’est un rêve par dépit. Tout serait tellement plus beau si Océane était là. Oublie ça, crétin. Elle est sûrement en train de se faire passer la bague au doigt à l’heure qu’il est.

Je serre les poings et presse le pas, comme si la vitesse pouvait faire taire le tourbillon de sentiments en moi. Will accélère pour rester à ma hauteur. Il me demande soudain :

— Tu te sens prêt pour la mission ?

— Oui. J’attends la fin de la semaine avec impatience. Je connais mon rôle sur le bout des doigts.

— Je n’en doute pas, tu as toujours été très doué pour la comédie. Tu es le plus doué du centre à ce niveau-là. Papa serait fier de toi.

Je grimace. S’il savait ce que j’en ai à foutre de sa fierté ! La seule raison pour laquelle je travaille ici, c’est l’oubli, mais aussi parce que je ne sais rien faire d’autre. Au final, j’ai laissé mon père m’embarquer dans la voie qu’il avait tracée pour moi. Aujourd’hui, il n’est plus là, mais je me trouve entraîné vers l’avant, sans trouver le moyen de faire demi-tour. Je ne suis pas sûr de le vouloir. Elle a trouvé quelqu’un d’autre.

Maintenant, j’ai hâte de pouvoir me perdre dans une nouvelle identité, de m’inventer une nouvelle vie, de passer à autre chose, même si je doute de pouvoir y parvenir. Mais au moins, avec le temps, je détruirai le Parchemin Ancien. Ma mission d’infiltration réussira, je le sais. Après tout, je suis le meilleur. Merci Papa.

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Schumiorange
Posté le 10/04/2020
Wow ! Que de surprises !

J'avais déjà lu ce début de deuxième partie il y a quelque temps, et comme ma seule réaction c'était "EUH !", je m'étais dit que je reviendrais ultérieurement pour relire et commenter. Ma première réaction est toujours "EUH !", mais je crois que j'ai réussi à en tirer quelque chose quand même ; )

Je ne m'attendais absolument pas à ce que dix ans soient passés entre les deux parties, donc dès la première ligne, j'étais complètement retournée !
C'est inattendu et un peu risqué, mais ça fonctionne très bien pour l'intrigue et ça permet en quelque sorte de redécouvrir tes personnages qui ont bien grandi…

Océane, actrice et chanteuse, c'était carrément une surprise !! J'aurais tout imaginé, sauf ça ! Le futur de Devon était beaucoup plus prévisible, mais c'est intéressant de le voir s'interroger sur ses choix en fin de chapitre, comme s'il se rendait compte qu'il était en train de marcher exactement dans les pas de son père.
Le père qui est mort d'ailleurs !! Et on a loupé ça ! Dans la deuxième partie, on découvre que c'était sept ans plus tôt, du coup je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il a dû se passer tout un tas de choses en dix ans… Mais en même temps, on n'a pas l'impression que la quête ait beaucoup avancé. Ni l'intrigue en général. Devon et Will croient toujours qu'Océane est leur soeur ?! Et Will ne sait même pas qu'elle n'est pas partie, mais qu'elle a été mise à la porte ? Sans parler du fait qu'il n'a aucune idée de ce qu'il y avait entre Océane et Devon… Est-ce qu'ils ont seulement discuté entre frères pendant ces dix ans ??

Je crois que Devon m'a fait un peu pitié aussi dans ce premier chapitre… Il est clairement toujours très attaché à Océane alors qu'il ne l'a pas vue depuis dix ans, et surtout qu'elle est a priori mariée depuis sept ans ! Du peu qu'on sait ici, j'ai vraiment l'impression qu'il reprend le modèle de son père, à se noyer dans le travail pour oublier tout le reste. C'est triste : (

En tout cas, ce début de deuxième partie permet vraiment de reprendre contact avec tes personnages avant de se lancer dans la poursuite de la quête. Et on repart avec une tonne de questions supplémentaires ! Bien joué ; )

Quelques coquilles avant de passer à la suite :
 - « Cela fera dix ans dans quelques jours que je ne l’ai plus vu… » -> vue
 - « Notre relation était des plus compliquée. » -> compliquées
 - « Ce qui m’a convaincu de faire des infiltrations de longues durées. » -> longue durée
 - « Je ne sais pas si c’est la meilleure idée que j’ai eu… » -> eue
 - « C’est un des buts que je m’étais fixé lors de ma remise de diplômes. » -> fixés / diplôme (il n’en reçoit qu’un)
 - « Le centre Yanael est une vraie fourmilière qu’importe l’heure et le jour. » -> qu’importent
Edorra
Posté le 15/04/2020
Salut Schumiorange !

Ravie de te voir de retour.
Ce premier chapitre de partie permet effectivement de poser de nouvelles bases et de nouvelles questions.

Comme tu le dis, il s'est passé beaucoup de choses en 10 ans. La quête a continué, mais n'a pas eu de grandes avancées. Tu en découvriras plus par la suite.

Devon et Will ont discuté en 10 ans, mais tu découvriras très vite que la vie sentimentale de Devon est taboo et qu'il rembarre vite son grand-frère dès qu'il aborde le sujet. Il y a en effet encore de gros secrets de famille, et il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

En ce qui concerne le père, tu en sauras un peu plus dans le prochain chapitre.

Merci pour ton commentaire et ton relevé de coquilles qui m'est très utile.

A bientôt !
Dédé
Posté le 18/03/2020
Me voici pour la partie II !

C'est vraiment déstabilisant de se plonger dedans, avec un bond de dix ans ! Et claque encore… David est mort !! :O

Le duo William/Devon fonctionne mais avec Oceane qui a coupé les ponts et David qui est mort, ça fait de sacrés changements ! C'est culotté, bravo ! J'ai hâte d'en savoir davantage sur l'année 2098/bientôt 2099 !

Le flashback est intéressant mais je trouve qu'il y a des choses redondantes, surtout sur le devenir d'Oceane. Il me semble que c'est développé une fois en 2098 et une autre sept ans plus tôt sans qu'on en apprenne davantage, au final. Que Devon ne l'ait pas oubliée, c'est compréhensible. C'était fort ce qu'ils partageaient et la fin était… légèrement brutale. Légèrement, hein… J'ai eu l'impression que dans les deux scènes, la douleur et le ressenti de Devon était le même. Vu leur relation forte, ça peut s'expliquer mais si tu jongles entre 2098 et flashbacks, j'ai peur que ça fasse redondance aussi, le fait qu'il n'y ait pas d'évolution. Enfin, je sais pas…

Pour autant, j'aime toujours autant, hein ! Je ne voudrais pas que mon commentaire te fasse penser le contraire. Je crois que je suis juste pris de court avec tous ces rebondissements que tu m'infliges. Vile Edo, vile !! :D

A bientôt pour la suite !
Edorra
Posté le 15/04/2020
Salut Dédé !

Merci d'être toujours au rendez-vous !

Je comprends ce que tu dis sur la redondance, et tu n'as pas tort. Ce système de flash back n'est présent que sur les premiers chapitres de cette partie 2. Il doit y en avoir 4 en tout. A l'origine, il n'y en avait pas. Les dix années entre les deux parties étaient survolées dans le premier chapitre. Et finalement, j'ai préféré le système de flash back pour donner plus de rythme.

Quant au ressenti de Devon, tu découvriras vite qu'il est "légèrement" obsessionnel.

Merci pour ton commentaire et à bientôt !
Dédé
Posté le 15/04/2020
Les flashbacks ne sont vraiment pas dérangeants, je pense que tu as pris la bonne décision.

Et je serai toujours au rendez-vous, voyons ! ;)
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