Partie 2 : Adolescence // Chapitre 1

Par Flammy

J’avance à grandes enjambées souples dans les ruines du niveau 0. À part les piliers qui soutiennent les structures en hauteur et les fondations des immeubles gigantesques, il ne reste que des décombres au niveau du sol, rendu stérile par les misturs, tellement denses que j’ai l’impression que des lambeaux de tissus s’accrochent à mes jambes.

 

Ça… c’est la version officielle pour les habitants de Néo-Knossos, confirmée par les ouvriers qui viennent parfois entretenir la base de toutes les constructions pour éviter un effondrement à cause de la vieillesse et du délabrement. Ils sont payés une fortune pour effectuer cette tâche ingrate et surtout terrifiante. Il y a assez de rumeurs à propos de misturs meurtrières pour que personne ne descende sans une excellente raison. Les drones sont même systématiquement détruits dès qu’un Intendant tente de faire un peu trop de zèle. La vérité sur le niveau 0 ne doit pas fuiter.

 

Un repaire parfait pour la mafia, pour les Lames de Sang. Je vis ici depuis sept ans, depuis qu’Érika m’a récupérée. Je me souviens de ses piques, sur le fait que maintenant, j’aurais du mal à faire le grand plongeon. Les brumes sont encore plus présentes qu’en haut, très denses, mais très lentes, un peu apathiques. Quand je suis là, je ne ressens absolument pas l’appel du vide et la musique s’est tue. C’est rassurant, mais en réalité, j’apprécie pas trop. Le silence est oppressant sans les murmures. Et cette impression de torpeur…

 

Retourner dans cette ambiance après avoir profité des niveaux supérieurs, des hukas, des lumières qui s’estompent dans leurs volutes, des bruissements réconfortants… Ça me met toujours de mauvais poils. Alors Lurex qui me suit comme un gentil petit toutou et qui essaie de se la péter malgré son comportement qui crie qu’il en mène pas large au milieu des décombres, ça me donne juste envie de lui exploser les rotules. Sans se rendre compte de la colère qui gronde à ses côtés, il m’assène un coup à l’épaule, une « tape amicale », et éclate d’un rire déplacé et forcé.

 

— Alors gamine ! s’exclame-t-il en insistant sur le dernier mot. T'as pas trop flippé pour la première mission ? Les filles sont généralement plus peureuses, donc tu peux m’le dire si tu t’es fait dessus !

 

Je serre les poings en m'obligeant à rien répondre. On m’a assigné la protection de plusieurs jeunes mafieux. Si Lurex revient avec ses bras en moins, on risque de me réprimander pour ne pas avoir respecté les ordres. Pas pour la leçon apprise à Lurex, je pense pas être l’unique personne à me retenir de lui refaire le portrait. Il se rend pas compte à quel point il flirte avec les limites, mais du mauvais côté. Le pire c’est que parfois, il peut être sympa. Enfin, moins con que d’habitude quoi. Mais alors quand il veut jouer les adultes en me prenant pour une petite fille, j’ai juste envie de lui faire bouffer ses testicules.

 

— T’inquiète pas, avec ces bijoux, je peux même te protéger à distance ! Cris et je m’occupe du reste !

 

Je lui coule un regard de travers sans rien répondre. Il est habillé d’une tenue renforcée moulante et noire, avec différents holsters pour maintenir en place ses armes à feu. Pour le coup, il paraît qu’il est vraiment doué au tir, qu’il arrive à mieux voir à travers les brumes que la plupart des snipers. C’est probablement pour ça qu’il a été pris malgré l’échec de sa mission de recrutement, quand il m’avait envoyée chez les Asuka faire diversion pour lui.

 

Il se vante très régulièrement de ses bébés et se montre toujours condescendant avec moi, parce que je n’ai jamais appris à m'en servir alors que les armes à feu sont répandues en ville. Normalement, tous les novices qui ont réussi leurs tests sont au moins un peu formés au tir, au cas où. Après, une distinction est faite entre la majorité qui continuera à se perfectionner dedans et un petit nombre à qui on enseignera le maniement des lames, le plus souvent des sabres.

 

Lurex se fout souvent de la gueule des « laissés pour compte ». Surtout moi, vu que j’ai jamais touché un pistolet de ma vie. Je crois qu’il doit être le seul à ne pas avoir compris que, justement, les meilleurs novices sont sélectionnés pour apprendre à se servir des lames et que moi, encore plus que les autres, j’ai un potentiel extraordinaire. J’ai la flemme de lui expliquer.

 

C’est pas une question de fausse modestie, j’en ai rien à foutre, mais bon… Si avec mon âge précoce de recrutement – normalement c’est plutôt au minimum quatorze ans – mes excellents résultats et le fait que les instructeurs me courent après pour m’enseigner leurs savoirs… Je vois pas ce que je peux lui dire de plus pour qu'il comprenne. Il est juste trop con. Mais bon, il supporte mes sautes d’humeur. À lui d’assumer son masochisme qui le pousse à rester avec moi.

 

Sans un mot de plus, on se dirige vers des décombres que rien ne distingue des autres. On croise sur notre chemin une dizaine de cadavres en décomposition. Des écolos qui ont tenté de coloniser le niveau 0, il paraît. Ce sont des Katanas qui se sont occupés du ménage. Les écolos essaient régulièrement de descendre, sans qu’on comprenne vraiment pourquoi ils continuent à s’acharner vu le nombre d’échecs. Les corps sont toujours laissés sur place, comme message pour les suivants. Ça renforce la réputation meurtrière des misturs.

 

Tout est fait pour préserver l’illusion qu’il n’y a rien, pour les rares fois où des ouvriers viendront. Des rumeurs traînent comme quoi les Lames de Sang hantent les lieux là, mais aucune preuve ne doit demeurer. Si les autorités ne parviennent pas à étouffer le scandale, elles seraient obligées de prendre des dispositions contre nous. Et mine de rien, cela serait embêtant pour absolument tout Néo-Knossos. Les habitants le savent pas, mais ils veulent pas déranger la mafia. Absolument pas.

 

L’équilibre de la ville s’effondrerait.

 

On arrive devant le tas de décombres qui obstrue l’une des entrées du repaire. J’enlève mes gants pour scanner ma main sur une plaque de métal en apparence anodine. Après un petit bip, une porte dissimulée s’ouvre et on pénètre dedans avec Lurex. Après un sas où notre identité est vérifiée encore une fois, on parvient enfin dans les locaux qui abritent les novices Lames de Sang. Pour les autres lieux cachés… On apprendra leur localisation plus tard. Sur mon temps libre, j’ai cherché et je pense avoir déniché plusieurs entrées, sans pousser plus. Je voulais tester mes capacités, pas me faire mal voir des Nodachis. Grâce aux murmures, ça a été un jeu d’enfant. Presque décevant.

 

On débouche dans la salle de dépôt où on s’équipe pour les missions, très bien fournie, mais purement fonctionnelle, sans aucune fioriture. Avec un regret plus que visible, Lurex range ses armes et, face à un lavabo, entreprend ensuite d’enlever ses lentilles rouges. Tous les novices ressentent une profonde désillusion le jour où ils apprennent la vérité sur les caractéristiques si connues des Lames de Sang, yeux écarlates et cheveux blancs. Une simple décoloration à renouveler régulièrement et des lentilles, rien de plus. Une partie de leur renommée et de leur mystère est basée sur ça, mais il ne s’agit que d’une arnaque.

 

Une fois Lurex prêt à retourner dans la zone d’habitation, il remarque enfin mon immobilité. J’ai pour instruction de ne jamais quitter mon sabre, donc rien d’anormal à ce que je conserve mon arme. Mais que je garde mes lentilles et mes vêtements d'extérieur, les mêmes que ceux des Nodachis ou des Katanas, avec les morceaux de tissus sombres qui semblent voler de leur propre volonté, c’est étrange. Je ne lui laisse pas le temps de poser de question, j’ai pas que ça à faire.

 

— Je ressors. Ma mission consistait à m’assurer que tu rentres bien, c’est fait.

 

J’aurai probablement dû ajouter un mot gentil là. C’est généralement ce que font les autres, mais ça me fatigue d’avance d’y réfléchir et je sais pas quoi dire. Je tourne les talons et me dirige vers un des casiers qui contiennent l’équipement pour l’escalade. Je récupère un harnais, différents grappins, des cordes et plusieurs poulies. J’en avais déjà mais pas assez pour me rendre là où je veux. Lurex me regarde faire, pris de court et incapable de réagir en situation imprévue. Il n’intervient que quand je suis de retour à la porte du sas, prête à repartir.

 

— Qu’est-ce que tu fais ?! Les chefs savent ce que tu vas faire ?

 

Normalement, on a pas le droit de sortir librement tant qu’on est novice. Sans me retourner, je me contente de lui adresser un doigt d’honneur. L’instant suivant, je retrouve avec délice la présence réconfortante des brumes.

 

~0~

 

J’ai encore assez de temps avant la fin de la nuit, mais le trajet est long, il faut que je me dépêche si je ne veux pas arriver trop tard. Je fais une escale au troisième niveau pour reposer un peu les muscles de mes bras trop crispés. Lorsqu’ils doivent s’élever dans la ville, la plupart des novices utilisent normalement tout le réseau de câbles ascenseurs, comme celui que j’ai pris des années plutôt, le jour où j’ai volé Lumi et rencontré Érika.

 

Pour moi, ainsi que pour tous ceux qui manient les lames, c’est déconseillé, je dois au maximum escalader grâce à mes propres moyens. Bien sûr, c’est totalement irréalisable de grimper assez vite sans les câbles, je dois donc m'en servir pour gagner du temps, mais le minimum possible. Si je les utilisais trop, c'est plus pour ça que pour l'escapade clandestine en elle-même que je serais réprimandée. C’est pas la première fois que je m’autorise ça et j’ai jamais eu de soucis. Je suis assez douée pour me permettre des entorses au règlement.

 

Une fois capable de serrer de nouveau les mains sans trembler, je reprends mon trajet. D’abord un câble ascenseur et la fin à la force des bras et du grappin. Normalement, le plus dur physiquement est derrière moi. De toute façon, à chaque fois que je m’élève dans la ville, que les moyas viennent de m’envelopper et que les murmures chantent pour moi, la fatigue s’envole toujours et tout devient plus facile, c’est tellement agréable et grisant.

 

Si j’avais plus de temps, j’aurais probablement tout fait à la manière traditionnelle. Parfois, c’est frustrant. Même si je l’ai jamais constaté de mes yeux, je sais bien que les Nodachis ou même les Katanas parviennent à se déplacer sans les câbles ascenseurs et à une vitesse plus que respectable. Ils me battent à la course sans aucun problème. Comment ils font ? J’ai l’impression d’être au bout de mes capacités et pourtant, je leur arrive à peine à la cheville. Un jour, j'atteindrai leur niveau, quel que soit le travail à abattre.

 

Sans prêter attention aux néons colorés et aux lumières orangées de la nuit, je poursuis mon ascension, lançant les grappins sur de bonnes prises et montant ensuite à la force des bras. Parfois, quand une surface est praticable, je ne me sers même pas d’outils. Je me concentre bien pour regarder devant moi et au-dessus de moi, surtout pas derrière et vers le bas. Même si c’est devenu plus facile avec le temps et l’entraînement, je me sens toujours fortement attirée par le vide. Lors de mes premières sorties pour apprendre l’escalade, Érika devait demeurer avec moi. J’aurais clairement fait le saut de l’ange plusieurs fois sans elle.

 

C’est plus simple d’ignorer cette Tentation quand j’ai un objectif en tête et, heureusement, c’est le cas aujourd’hui. Il ne me reste plus grand-chose à monter et avec l’excitation, la douleur disparaît totalement de mes muscles. Je me positionne sur un balcon un peu surélevé en face de ma cible et je décroche une paire de jumelles. Je pourrais m’approcher plus mais… ça m’a jamais semblé être une bonne idée. Je cherche un instant et finis enfin par trouver.

 

L’appartement où j’ai vécu pendant un an.

 

Comme à chaque fois que je viens les observer, une sensation de nostalgie me tord les tripes. J’ai jamais regretté mon choix et je sais que j’aurai jamais été heureuse avec eux, mais même moi je peux être sentimentale.

 

Dans son bureau, Glenn travaille malgré l’heure avancée. Depuis les années, il est devenu Intendant. Pas encore d’un chef de famille, mais ça ne tardera plus. Il est consciencieux, les rares fois où je suis venue, il bossait. Nathan et Laurine ont des horaires moins extrêmes qu’avant, ils doivent plus se reposer sur leur fils. Ils ont l’air d’aller bien. En tout cas, ils sont vivants et a priori en bonne santé. Ils se sont remis de ma disparition. La seule trace qui reste de moi, c’est une petite urne dans le salon. Ils n’ont même pas eu de soucis avec leurs Palladiums, alors que les Asuka tenaient tant à ce qu’on s’occupe bien de moi. Décidément, je comprendrai jamais les raisons de ce caprice.

 

Officiellement, j’étais trop psychologiquement dérangée par la rencontre avec le Yokai et la perte de ma famille. Je me suis suicidée. Tous les novices meurent avant de rejoindre les Lames de Sang. Jamais Glenn ou ses parents ne doivent savoir que je suis en vie, sinon cela sera ma responsabilité de les tuer. Parfois, je viens quand même les voir. Mes seuls moments vraiment à moi.

 

Ma montre bipe. Sans un regret, je range les jumelles dans leur étui. Une pluie est annoncée pour dans quelques heures, et absolument personne, pas même les Lames de Sang, ne veut rester coincé dessous. Les entrées des bases sont verrouillées en cas d'intempéries pour éviter les infiltrations, je dois me dépêcher pour pas être piégée dehors. C’est arrivé une fois en début de formation. J’ai pas fini en bon état.

 

Il est temps pour moi de rentrer au bercail. Mon vrai bercail.

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