PARTIE 1 : Le Printemps Chapitre 1 : Fille de déesse

Notes de l’auteur : Je dévoile pour la première fois une de mes histoires dans le but de l'améliorer. Passionnée de mythologie grecque, voici donc ma version du mythe de Perséphone et Hadès. Je vous remercie d'avance si vous prenez le temps de me lire et de me donner votre avis ! :)

Vocabulaire antique
* le péplos est une tunique féminine.
** l'himation est un vêtement drapé et très ample

Ce matin, une légère brise souffle sur ma peau dorée tandis que les premiers rayons du soleil jaillissent dans le ciel. Les nuages bleutés disparaissent peu à peu pour dévoiler un ciel orangé tacheté de rose. Les teintes de l’aurore naissante me fascinent depuis toujours. C’est un cri déchirant le silence de la voute céleste. Je tends la main, m’imaginant caresser l’embrasure du ciel, mais seul le vide se trouve sous mes doigts.  

Allongée dans l’herbe humide, je peux ressentir toute l’agitation grandissante de cette matinée. Mes longs cheveux aux reflets bronze s’entremêlent dans les hautes herbes émeraude. Le lin de ma robe absorbe lentement la rosée tandis que mes doigts s’enfoncent à présent dans la terre noire et gorgée d’eau. Je ferme les yeux. J’aime sentir la vie encore balbutiante au creux de mes mains. Cette sensation unique me procure un incroyable bien-être se diffusant à travers tout mon corps. Je me sens entière, je me sens moi-même. Ma respiration est lente et à chaque battement de mon cœur, je perçois mon pouvoir s’échapper un peu plus et se répandre dans la terre. Bientôt, les premières tiges remontent à la surface en quête de la chaleur du soleil tandis que ma respiration s’accélère. Un bourgeon apparaît alors se délectant de la lumière. D’abord petit et délicat, il gonfle lentement pour éclater en plusieurs corolles laissant échapper dans sa délivrance une odeur enivrante. Mes paupières s’ouvrent lentement tandis que je reprends mon souffle. Toujours allongée, je tourne doucement la tête pour admirer ma création et je sursaute en voyant les fleurs si proches de mon visage. Elles sont absolument merveilleuses. Pourtant je ressens une pointe de déception en caressant les pétales délicats. Les fleurs sont blanches alors que j’espérais les voir s’imprégner des couleurs de l’aurore. Je ne contrôle pas mon pouvoir comme je le souhaiterais.  

 “ Koré !” Je me redresse précipitamment au son de cette voix si familière. C’est la voix emplie de colère et d’inquiétude de ma mère. Des herbes se sont collées à ma peau moite et ma robe péplos immaculée il y a quelques heures, est couverte de terre. Je tente d’épousseter le tissu léger devenu presque transparent à certains endroits avant qu’elle ne me trouve. Mes mains aussi sont noircies par la terre. Hélas je peux l’apercevoir descendre de son char brillant et majestueux. Ma mère marche rapidement vers moi en compagnie d’une partie de sa suite, l’autre restant près du char et des chevaux aux ailes élégantes. Soudain je prends alors conscience du parterre de fleurs blanches qui m’entourent. Le champ verdoyant a disparu, noyé dans un océan fleuri aux senteurs sucrés. Je ne contrôle pas mon pouvoir et je vais devoir en payer les conséquences.  

Ma mère, Déméter la grande déesse des moissons, avance à grandes enjambées. La tête droite et le regard noir, son visage est rouge de colère et ses lèvres fines sont pincées. Comme à l’accoutumée, ses cheveux châtains aux reflets cuivrés sont sagement retenus par un haut chignon d’où s’échappent quelques boucles, sans ornement. Les manches de son himation, couleur vert opaline, fendent l’air avec énervement tandis que ses pieds piétinent les nouvelles fleurs.  

— Mère ce n’est pas ce que tu crois ! je m’écrie en m’avançant vers elle. 

 Mon intonation n’est pas aussi forte que je l’imaginais comme si mes lèvres ne croyaient déjà pas aux mensonges qui allaient s’en échapper. Elle ne sera pas dupe. J’ai délibérément laissé libre cours à mon pouvoir à l’instant où j’ai senti celui-ci revenir en moi, sans penser une seule fois aux conséquences. J’ai aimé ressentir mon pouvoir même si cela m’a épuisé. Mes pieds se prennent dans ma robe et je trébuche pitoyablement sur le sol, déchirant un morceau de l’étoffe si soyeuse. Je ne me suis pas relevée que l’ombre de ma mère plane au-dessus de moi tel un rapace aux serres acérées.  

— Koré comment as-tu osé ? Regarde-toi, tu es dans un état lamentable !  

Je relève les yeux vers la stature imposante de ma mère. L’inquiétude déforme complètement les traits de son visage. Elle m’empoigne avec force pour me relever. De l’extérieur, son geste peut paraitre agressif mais moi je sais que c'est un geste maternel.   

— Mère, je t’assure que ce n’était pas mon intention, je murmure.  

— À peine ai-je le dos tourné que tu n’en fais qu’à ta tête ! Je ne veux rien entendre de tes jérémiades. Dépêche-toi de boire ton élixir ! dit-elle en me tendant une fiole aussi familière que détestée.  

Une nymphe se détache de la suite pour m’épousseter, tandis qu’une autre retire les herbes dans mes cheveux. Leurs gestes sont d’une telle délicatesse que je les sens à peine me toucher. Je suis habituée à ce genre d’attention mais cela reste toujours gênant lorsqu’il s’agit des nymphes accompagnant ma mère. Je me sens encore plus infantilisée. J’observe le petit flacon en étain dans ma main. L'élixir qu’il contient dégage une odeur nauséabonde qui me soulève le cœur. J’ai en horreur ce satané poison. Pour ma mère il s’agit du remède à qui je dois ma protection mais pour moi il s’agit de la pire des condamnations. Je soupèse l’objet comme si je pouvais gagner du temps avant de m’empoisonner. Ma mère souffle d’impatience et lance des regards apeurés autour de nous comme si nous étions épiées. Je ne peux lui tenir tête et, trop effrayée par son courroux, je ferme les yeux et bois d’une traite le liquide épais et sombre. Je sens le goût acre se répandre dans ma gorge tandis que le poison se déverse à travers tout mon être. Le pouvoir qui m’embrasait de l’intérieur s’éteint instantanément comme une bourrasque aurait soufflé le feu dans l’âtre. Mon corps tressaute et je frissonne. Ma condition divine est endormie jusqu’à la prochaine nouvelle lune. Je ne suis plus une immortelle. Je peux me blesser, je peux vieillir et je pourrais même mourir. Mon aura est celle d’une simple mortelle.   

La colère de la déesse Déméter semble instantanément s’évanouir. Son regard s’adoucit et je retrouve le brun chaleureux de ses yeux. Ma mère me tend les bras et je m’avance vers elle calmement. Ses suivantes ont les yeux baissés, trop habituées à nos échanges parfois houleux. Elles savent se mettre en retrait pour nous offrir des instants privés. Pourtant je me sens honteuse devant ce public qui reste toujours à l’ombre de ma mère. Elle m’enlace avec force et caresse mes cheveux. Son parfum est celui des champs de blés dorés et de la terre rouge. Sa peau brunie par le soleil est douce et rassurante.  

— J’ai eu si peur Koré, si peur de te perdre. 

 J’aimerai lui demander pardon mais je me contente de me taire et de répondre à son étreinte.  Autrefois, j’acceptais pleinement ce supplice sans poser de question. Si ma mère disait que c’était pour mon bien je la croyais évidemment. Je suivais aveuglément toutes ses décisions. Après tout, ma mère n’est autre que la légendaire déesse Déméter, l’une des plus puissantes et respectées des divinités de l’Olympe. Mais je dois avouer qu’il devient de plus en plus difficile d’avaler ce breuvage sans rechigner. Aujourd’hui, je me rends compte qu’éteindre ce pouvoir c'est me priver d’une part de moi-même. Je ne ressens plus la connexion avec la nature qui a jailli de mes mains il y a quelques instants. Comme si elle avait lu dans mes pensées, ma mère recule et balayant une mèche de cheveux de mon visage dit :  

— Ne m’en veux pas ma fille, tu sais que je ne souhaite que ta sécurité.   

— Je le sais bien mère, je ne voulais pas te faire peur.  

— Nous ne devons pas sous-estimer tes pouvoirs tout comme nous ne pouvons sous-estimer la perfidie des autres dieux. Si j’ai pu ressentir ton aura divine il en va de même pour les autres. Si l’un d’eux t’avait trouvé avant moi, il t’aurait sûrement enlevée !  

“Koré ! Koré ! Koré !” Les voix stridentes de mes compagnes résonnent à travers le champ et je m’écarte de ma mère pour voir les quatre nymphes accourir et gesticuler vers nous. Les cheveux en bataille, certaines ont les yeux rougis, elles ont dû pleurer de ne pas me trouver ou elles ont dû craindre le châtiment que leur réserverait ma mère. J’ai profité d’un instant d’inattention entre elles pour sortir et m’éloigner du domaine avant que le soleil ne se lève. Je voulais me retrouver seule tandis que mon pouvoir se réveillait en moi. Les bras croisés sur sa poitrine, leur déesse Déméter leur lance un regard de désapprobation. Les jeunes filles, tout de blanc vêtu ont ralenti la cadence et s’avancent solennellement la mine contrite. Aucune ne mérite d’être châtiée par ma faute, pourtant ma mère en a tous les droits.  

— Où étiez-vous passées, jeunes écervelées ? demande d’une voix autoritaire la déesse des moissons.   

— Ne les punis pas mère, c’est de ma faute si je me suis éloignée du groupe c’est que j’étais perdue dans mes pensées, je dis en espérant qu’elles soient épargnées.  

À cet instant là, ce n’est plus ma mère mais la déesse qui parle et elle m’ignore complètement. À ses yeux je ne suis qu’une enfant naïve et dénuée de bon sens. Je hais ces moments où elle préfère endosser son rôle de déesse plutôt que celui d’une mère attentive. Je m’agrippe au tissu de ma robe et serre les dents. Mes yeux rencontrent ceux de la naïade Cyané. Son regard azur est inquiet. Les quatre nymphes s’inclinent respectueusement devant leur déesse.   

— Vénérable Déméter, nous vous demandons pardon. Nous nous sommes égarées dans les bois, déclare Cyané les yeux baissés.  

— Vous rendez-vous compte que par votre faute il aurait pu arriver un malheur à ma fille ! Votre devoir est de toujours protéger Koré ! Elle ne doit jamais se retrouver seule, qui plus est un jour de nouvelle lune ! Vous le savez pertinemment que vous devez toujours rester ensemble ! Je devrais vous faire battre pour avoir manqué à votre mission ou je pourrais aussi vous renvoyer avec tout le déshonneur que vous méritez !  

Je suis obligée de m’interposer entre ma mère et mes compagnes de jeux. Ce que j’avais pu être égoïste. Finalement peut-être n’étais-je pas si mature que je le croyais. M’échapper du domaine à l’aube pour user de mes pouvoirs entraînerait forcément des répercussions sur les jeunes filles de ma suite.   

— Mère je t’en conjure, épargne-les, tout est de ma faute, je déclare en soutenant le regard de ma mère.  

— Koré il me semble que tu en as déjà assez fait ce matin, s’impatiente la déesse.  

— Je me dois d’insister mère et si tu souhaites les punir alors je devrais subir le même châtiment.   

Je pose un genou à terre et incline la tête imitant mes suivantes. Comme ma mère ne se prononce pas, j’ose lui lancer un regard interrogateur. Elle lève les yeux au ciel exaspérée et d’une main réajuste un pli de sa robe. Ses yeux couleur ambre se sont assombris tandis que ses sourcils épais marquent un pli sur son front de déesse. L’espace d’une fraction de seconde, elle ressemble plus à une mortelle qu’une divinité. Elle pourrait si elle le souhaitait modifier son apparence et paraitre plus jeune mais je crois qu’elle aime avoir cette apparence de femme respectable d’âge mûr qui lui confère une certaine autorité sur les autres. Elle ne dit rien car elle ne peut s’empêcher de me détailler des pieds à la tête. J’ai conscience que mon comportement égoïste doit lui paraître si puérile et loin de ses préoccupations quotidiennes. Je ne sais pourquoi j’ai ce désir grandissant en moi, parfois hors de ma volonté, de m’opposer à elle. Je dois lui causer autant de peur que de honte. Pourtant ma décision est sincère, je veux protéger mes suivantes de ma bêtise. Face à ma résolution, la déesse Déméter finit par céder et décide que cela n’en vaut pas la peine. La course du soleil a bien commencé et s’il y a bien une chose que ma mère déteste c’est perdre du temps dans ses objectifs de la journée.   

— Soit, que cela ne se reproduise plus. Je dois m’occuper des récoltes près de Syracuse. Je vous ordonne d’être plus prudentes car s’il y a une prochaine fois je ne serai clémente envers aucune d’entre vous.   

Je me relève et adresse un signe de remerciement à ma mère. J’ai réussi à tenir tête à la déesse des moissons. Déméter m’embrasse délicatement sur le front et fait un signe à ses suivantes. La plus jeune siffle en direction de la moitié de la suite restée près du char. Tous se précipitent vers nous. Les suivantes montent sur les chevaux et ma mère sans un regard monte sur son char. Les chevaux aux ailes divines prennent leur élan et s’envolent dans le ciel en direction de Syracuse.   

J’attends que le cortège disparaisse dans l’horizon avant de respirer à nouveau. Les nymphes qui m’entourent se laissent tomber dans l’herbe dans un cri de soulagement. Cyané m’attrape la main et me sourit tendrement.  

—  C’est toi qui as créé ces fleurs ? demande-t-elle enthousiaste. 

—  Oui, ce matin avant les prémices de l’aurore mes pouvoirs sont revenus, je confesse.  

—  C’est impressionnant et merveilleux à la fois ! N’est-ce pas les filles ?  

Je m’allonge à leurs côtés. Les autres nymphes acquiescent avec nonchalance tandis qu’elles tressent leurs cheveux blonds en y ajoutant des fleurs dans chaque nœud. Nous portons pratiquement toutes la même robe blanche en lin qui virevolte au grès de la brise. Simple et sans fioriture, comme les aime Déméter. Le but étant évidemment que je ne me fasse jamais remarquer. La seule chose qui nous différencie les unes des autres est notre chevelure et les bijoux qui parent notre tenue. Elles ont toujours été plus coquettes que moi.  Pour ma part, je n’ai eu le temps d’attacher qu’une ceinture de cuir autour de mon péplos tandis que les autres arborent des rubans colorés ou des bracelets sculptés en ivoire. Elles doivent m’en vouloir et c’est bien normal.   

Les dryades choisies par ma mère pour me tenir compagnie ne sont pas aussi enjouées que Cyané lorsqu’il s’agit de mes pouvoirs. Lana, Lena et Lara sont totalement soumises à l’autorité de ma mère, elles la vénèrent et mon comportement leur attire trop d’ennuis, elles qui espéraient la servir le plus dignement possible. Les trois sœurs sont souvent tiraillées entre leur devoir et notre amitié. Cyané, elle, est une naïade. Une nymphe des eaux est beaucoup plus libre qu’une nymphe des bois rattachée à la terre. L’eau est libre de circuler et briller comme elle le souhaite, c’est un élément que ma mère ne peut contrôler. C’est pour cela que lorsque j’ai rencontré Cyané je lui ai demandé de rejoindre ma suite.  

J’étais alors plus jeune et insouciante. C’était une journée où la chaleur engourdissait nos pas et donnait le tournis. Nous étions sortis cueillir des baies mais chaque pas sous le soleil de plomb était un supplice. En entendant le bruit d’une cascade, j’avais couru désespérément vers le son mélodieux. La tête la première j’avais plongé dans les eaux fraîches sans me poser la moindre question sous les cris de mes suivantes. Cyané était apparue au fond de l’eau et avait ri en me voyant si téméraire et inconsciente du danger. En effet, une naïade peut s’amuser à vous noyer si elle craint pour sa sécurité ou si elle se sent offensée. Mais Cyané avait été agréablement surprise, elle m’avait même dit s’ennuyer ce jour-là. Ses grands yeux bleus brillaient comme des saphirs et sa chevelure aux reflets corbeau volait autour de son visage gracieux comme une couronne. Nous avions joué pendant des heures dans les eaux de son petit lac scintillant comme un miroir. J’étais venue tous les jours la voir. Il était rare qu’une nymphe des eaux veuillent s’amuser avec moi une fois qu’elle savait qui j’étais : la fille de Déméter. Ma mère la tolère mais je doute qu’elle l’apprécie vraiment même si elle lui a juré allégeance et promis de protéger son secret.   

Les doigts fins de Cyané se glissent délicatement dans mes cheveux. Je me laisse faire et profite de la douceur de cet instant. Elle plante tout autour de ma tête quelques fleurs que j’ai créées. Elle est rayonnante mais il me semble lire un soupçon d’inquiétude dans ses yeux bleus.  

— Tu devrais être plus prudente surtout lorsque tu utilises ton pouvoir. Ta mère à raison sur ce point Koré, cela aurait pu attirer des divinités qui convoitent l’aura d’une déesse fertile. 

Je grimace en entendant ce terme et me redresse sur les coudes. J’attrape une tige que j’entoure brutalement entre mes doigts, essayant de canaliser mon énervement. Toute ma vie j’avais eu droit à cette sempiternelle rengaine. Je suis Koré, la fille de Déméter, grande déesse des moissons. Notre pouvoir est de donner vie à la nature. Toutes les déesses ayant reçu ce don sont des divinités de la fertilité. Nous pouvons dompter et faire ployer par notre seule volonté les caprices de la terre. Nous pouvons donner vie à la nature la plus abondante sur les terres les plus stériles. De nos larmes peuvent apparaître les plantes les plus vertueuses qui soient, de notre sang les plus mortelles et de notre ventre peuvent jaillirent des créatures aussi féroces que légendaires. Mortels et dieux convoitent notre pouvoir. Mais peut-on parler de pouvoir lorsque toute ma vie, ma mère m’a privé de mon don. Je sais que c’est pour ma sécurité. Déméter craint plus que tout que l’on m’enlève un jour à elle. Alors je vis ici, cachée parmi les nymphes des bois d’Henna, privée de mon pouvoir à chaque nouvelle lune.   

— Ne fait pas cette tête Koré ! Allons plutôt nous amuser ! déclare Lena la bouche en cœur.   

— Oui allons faire un tour dans les verts pâturages par-delà les collines ! s'exclame Lara en se redressant et en faisant tournoyer sa robe.  

— J’en connais une qui veut aller admirer les jeunes bergers ! plaisante Lana en jetant des pétales de fleurs à sa sœur qui lui tire la langue en guise de réponse.   

Les nymphes des bois sont si insouciantes. Tout ce qu’elles veulent faire durant nos longues journées se résume à s’amuser, danser, flâner le long des cours d’eau, manger les fruits les plus sucrés, ne nous soucier de rien d’autre que notre plaisir et notre amusement. Une fois, elles avaient voulu participer à une fête avec des faunes mais Déméter nous l’avait interdit et elles avaient pleuré toute la nuit. Enfant, j’ai eu des précepteurs qui m’avait appris à lire, à écrire et compter. Ma mère avait pris le temps de m’enseigner l’Histoire des dieux et nos rapports aux mortels. Mais, à présent, mes journées n’avaient plus de but si ce n’est rester en vie et m’amuser. J’étais lasse de cette existence, hélas mes compagnes des bois étaient incapables de remarquer cet état trop bien dissimulé sous mon sourire. Nous nous relevons et marchons bras dessus bras dessous et nous nous engouffrons dans les bois.  

Lara chantonne en faisant virevolter un ruban. Ses boucles blondes encerclent son visage encore enfantin aux joues rosies. Lena et Lana se pourchassent en se jetant des pétales. Elles ont toutes les deux tressé leurs cheveux à la mode athénienne. Cyané confectionne une couronne de fleurs. Je suis la seule à marcher en silence. Je tends mes mains afin de caresser les hautes herbes qui s’inclinent sur notre passage. Je ne ressens rien sous le bout de mes doigts hormis les différentes textures des plantes. Le chant des oiseaux résonne à travers les branchages et quelques rayons de soleil enchanteurs illuminent notre chemin. Lorsque nous arrivons à la lisière, la lumière est aveuglante.  

— La dernière arrivée en haut de la colline est une horrible chimère ! s’exclame l’une de mes compagnes.  

L’éclat du rire de Cyané me sort de ma mélancolie. Les voyants toutes courir en riant, je me prends au jeu, j’empoigne ma robe et m’élance à mon tour. Je cours à en perdre haleine. Les herbes me fouettent les mollets, mon cœur bat à tout rompre et le vent souffle dans ma chevelure. Je visualise l’olivier centenaire en haut de la colline. Je les dépasse une par une et Lena tente même de retenir mon bras pour empêcher mon ascension. Mais c’est peine perdue puisque je me dégage sans peine et cours encore plus vite. Mes mains sont les premières à toucher l’écorce grise du vieil arbre et je crie, fière de ma victoire. J’ai toujours été la meilleure à la course. Je me retourne pour voir où se trouvent les nymphes.   

Lana, la plus paresseuse s’est arrêtée et se plaint d’une douleur dans les jambes qui, évidemment, est imaginaire. Lena manque de tomber lorsqu’elle me rejoint tandis que Lara court en riant. Cyané fait marche arrière en direction de Lana. La dryade la supplie de la porter sur son dos pour les derniers mètres à parcourir.  

— Dépêchez-vous ! s’exclame Lena.  

Cyané s’exécute face à l’adorable regard de la jolie blonde. Assise à l’ombre de l’olivier je reprends mon souffle et ne peux m’empêcher de sourire. Je sens mes joues rouges et les muscles de mes jambes palpiter. Les nymphes prennent place autour de moi tandis que les retardataires gravissent la colline sous nos encouragements. Arrivée à notre hauteur, Cyané est essoufflée mais rit de bon cœur.  

— Tenez, couronnez notre championne dit-elle en jetant sa couronne de fleurs tressées, rattrapée en plein vol par Lena. 

 Je m’incline en riant et accepte ma nouvelle coiffe aux senteurs sucrées.   

— Regardez, les voilà ! s'exclame Lara en pointant du doigt la vallée derrière nous.  

— Je vous l’avez dit qu’elle voulait voir les bergers ! ajoute Lana en se tordant de rire.  

Je me retourne à mon tour avec nonchalance. Un nuage de poussière émerge au loin. Le carillon de cloches retentit. Le son métallique se mêle à celui du bêlement des centaines de moutons qui marchent avec paresse en contre-bas. Certains suivent calmement le troupeau tandis que d’autres s’éloigne pour brouter l’herbe verte un peu plus loin. L’aboiement d’un chien vient se joindre à cette joyeuse cacophonie. L’animal court dans tous les sens, il bondit d’un endroit à l’autre, prenant très à cœur son travail de surveillance des moutons. Les bergers apparaissent enfin : trois jeunes hommes et une fille à la crinière de feu. Trop concentrés sur leur travail, ils ne nous ont pas encore vues. Les dryades dévorent des yeux les garçons et parient sur laquelle arriverait à les séduire tandis que la naïade, elle, admire en silence la jolie rousse. Ces bergers sont des mortels travaillant sur nos terres. La déesse Déméter emploie plusieurs habitants de la ville d’Henna pour nous servir dans les tâches du quotidien. Bien évidemment, ils ne connaissent pas notre véritable identité. Lorsqu’ils s’adressent à la déesse c’est sous le nom de Madame. Seules les femmes vivent avec nous tandis que les hommes retournent le soir rejoindre leur foyer en ville. Nos serviteurs ne peuvent percevoir quoi que ce soit qui sortirait de l’ordinaire, comme les chevaux aux ailes d’argent, par exemple. Tout comme qu’ils ne se doutent pas que ce troupeau gigantesque est un cadeau d’Héra en personne afin de remercier ma mère pour son travail.   

Je prends appui contre le tronc du vieil olivier, délaçant mes sandales, puis j’étire mes longues jambes. Je peux sentir un rayon de soleil caresser le bout de mes orteils tandis que le vent souffle dans mes boucles brunes et me chatouille les joues. C’est certainement de loin mon lieu favori mais aussi l’endroit où mon cœur se serre malgré moi. La vue sur le vallon y est magnifique. Le vent souffle dans les herbes qui ploient telles les vagues d’un océan émeraude. Le ruisseau qui circule entre les arbres scintille comme une étoile filant au-delà des bois verdoyants. Les oiseaux chantent leurs amours comme si le ciel leur appartenait et les cigales se joignent à eux. L’endroit est enchanteur. Hélas, c’est ici que mon terrain de jeu s’arrête. Ma mère nous a interdit d’aller au-delà de l’olivier qu’elle a planté à une époque en l’honneur de la déesse Athéna. Mon regard remonte les chemins poussiéreux des bergers et se perd dans l’horizon. Le monde parait si vaste.  Je sais que par-delà les montagnes il y a la cité de Syracuse et à l’opposé se trouve le port de Naxos. Je n’ai jamais vu de ville ou de port puisque ma mère ne veut pas que je l’accompagne durant ses pérégrinations. Je dois rester ici et obéir. Est-ce qu’un jour je pourrais marcher au-delà de cette limite sans rendre de compte à personne ? Je tends la main vers l’horizon qui semble si proche et si loin à la fois. Juste un seul jour… Soudain, une brebis au blanc lainage s’avance timidement vers nous. Je tends la main et lui caresse délicatement le front. Elle semble apprécier le geste puisqu’elle en redemande. Je suis sûre que cet animal aura la chance de voir plus de paysages que moi. 

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PaulineMlts
Posté le 19/01/2022
Quand il est question de lecture sur la mythologie grecque, il n’y a qu’une seule chose à faire : se précipiter dessus et la dévorer. Le mythe de Perséphone étant un de mes favoris, je suis toujours curieuse de voir l’interprétation de chaque auteure.
Pour ce premier chapitre, je ne suis vraiment pas déçue, les images sont belles, et je suis sensible à ta façon d’écrire, j’ai hâte de lire la suite.
Au plaisir de se retrouver au fil des pages ;)
J.J.Canovas
Posté le 19/01/2022
Bonsoir Pauline ! Merci pour ton commentaire ! :) Si tu aimes la mythologie, alors promis tu ne seras pas déçue car j'ai dans l'idée de mélanger beaucoup de mythes en une histoire. J'ai hâte que tu lises la suite pour connaitre ton avis ;)
sonyan
Posté le 27/11/2021
Un premier chapitre très prometteur quant à la suite.
Tu as une belle écriture, fluide, et qui sait planter un décor ; tout est coloré, avec de la texture et de belles images.
J'ai particulièrement aimé la scène où elle utilise son pouvoir, j'avais l'impression de le vivre moi-même.
Joli début.
J.J.Canovas
Posté le 28/11/2021
Merci pour ton soutien et ton commentaire ! J'espère réussir à te faire ressentir encore plus d'émotions dans les prochains chapitres ;)
dollykitten
Posté le 17/11/2021
Bravo à toi pour ce premier chapitre donnant une furieuse envie d'en connaître la suite!
N'étant pas particulièrement attirée par les mythes antiques ton histoire me donne envie de me renseigner et d'en savoir davantage.
La lecture est facile et fluide, la seule chose qui m'a légèrement bloquée est l'utilisation de "une fois" en début de phrase, mais ça n'est qu'un petit détail insignifiant.
Je vais m'empresser de lire la suite !
J.J.Canovas
Posté le 18/11/2021
Mille mercis Dolly pour ce commentaire. Je suis émue en vraie si j'ai réussi à te faire aimer un peu la mythologie !
Après faut pas tomber dans mon piège puisque mon histoire est une compilation de mythes, mélangés et réinterprétés à ma sauce ;) Si tu as des questions sur la mythologie et les véritables versions des histoires je peux te les raconter sans problème ;)
Béré
Posté le 15/11/2021
Ton premier chapitre est génial, j'adore ta plume et ta façon d'écrire ! Tout s'emboîte parfaitement, il n'y a pas de longueur, on glisse de lignes en lignes sans aucune difficulté ! J'ai été transporté dans l'univers, je n'ai qu'une hâte : avoir la suite de ton récit ! 😍
J.J.Canovas
Posté le 16/11/2021
Ton commentaire est adorable je suis très touchée ! Mille mercis Béré !
Je suis tellement stressée à l'idée de poster la suite si tu savais ! XD
A.W. Zephyrus
Posté le 13/11/2021
"Mes yeux rencontrent ceux de la naïade Cyané. Son regard azur est inquiet. Elles s’inclinent respectueusement devant leur déesse."

C'est bien Cyané qui s'incline n'est-ce pas ? Bon, avec les autres sans doute, mais là il s'agit seulement d'elle non ?

"Votre devoir est de toujours protéger Koré, elle ne doit jamais se retrouver seule qui plus est, un jour de nouvelle lune !"

Je pense que tu pourrais couper la phrase en deux à la première virgule (j'imagine bien que Déméter prend un ton catégorique et, quand on fait la morale, plus la phrase est courte et simple, plus elle marque. Ensuite je trouve que la deuxième virgule serait mieux après "seule".

"Nous portons pratiquement toutes la même robe blanche en lin qui virevoltent au grès de la brise."

Il y a une faute d'accord entre "robe blanche" et "virevoltent".

"Toutes les déesses ayant reçu ce don, sont des divinités de la fertilité."

Je ne crois pas que la virgule soit nécessaire.


Je dis ce qui ne va pas pour finir sur ce qui va ! 😊 C'est vrai que tu écris très bien : l'histoire à l'air prometteuse et les chapitres ont l'air bien (1000 fois plus 😞) étudiés que les miens avant d'être écrits. Je n'ai pas fini mais je vais poursuivre.

P.S. : Bon, peut-être que c'est moi qui n'ai plus l'habitude, mais le chapitre est un peu long je trouve.

P.P.S. : j'espère que mon histoire te plaira. Peut-être m'aideras-tu à l'améliorer aussi ? 😏
J.J.Canovas
Posté le 13/11/2021
Mille mercis pour ton commentaire ! En effet j'ai un vrai problème avec les virgules ;) J'ai tout corrigé grâce à toi ! Et du coup j'ai retiré les chapitres 2 et 3 pour les relire encore et chercher ce genre de fautes !
A.W. Zephyrus
Posté le 14/11/2021
Waw je me sens important. 😅 Merci à toi de me faire confiance. Bon après ce sont des erreurs mineures, elles ne gênent pas la lecture.
A.W. Zephyrus
Posté le 17/11/2021
Voilà ce que je te propose comme petits changements :

"L’éclat du rire de Cyané me sort de ma mélancolie. Les voyants toutes courir en riant je me prends au jeu, empoigne ma robe et m'élance à mon tour !"

"Lana, la plus paresseuse, s’est arrêtée et se plaint d’une douleur dans les jambes qui, évidemment, est imaginaire."

Je ne suis pas sûr de moi mais :
"Nos serviteurs ne peuvent percevoir quoi que ce soit qui sorte de l’ordinaire, comme les chevaux aux ailes d’argent par exemple. De même qu'ils ne se doutent pas que ce troupeau gigantesque est un cadeau de Héra en personne pour remercier ma mère pour son travail.
(On est bien d'accord que le troupeau est EFFECTIVEMENT un cadeau de la Reine des dieux ?)

C'est assez difficile (je suis le premier à peiner à le faire) mais il faut essayer de trouver un juste milieu entre les adverbes, les "car", les "et" ect. Bon en vérité tu t'en sors mieux que moi mais par exemple :
"Je peux sentir un rayon de soleil caresser le bout de mes orteils tandis que le vent souffle dans mes boucles brunes et chatouille mes joues.".

"L’endroit est enchanteur. Hélas, c’est ici que mon terrain de jeu s’arrête."
la phrase est bien comme elle est en soit. Mais si tu veux appuyer l'aspect catégorique et #Smiley qui pleure# de la situation, comme ça c'est mieux je trouve.

Je rassemblerais ces deux phrases et mettrais une virgule je pense :
"Je n’ai jamais vu de ville ou de port. Mère ne veut pas que je l’accompagne durant ses pérégrinations."
A.W. Zephyrus
Posté le 17/11/2021
Je m'accorde aux autres commentaire sinon, super chap. !

P.S. Aha ! Cyané qui admiiire la rouquine hein ? Mhm Mhm. 😏💭💭💭
J.J.Canovas
Posté le 18/11/2021
Merci pour toutes tes corrections. Je les ai pratiquement toutes appliquées. Grâce à toi le récit est moins lourd. Je me suis rendue compte en faisant les corrections des autres chapitres que j'avais un véritable problème avec les virgules ! Mais je vais m'appliquer maintenant ;)
A.W. Zephyrus
Posté le 18/11/2021
Avec plaisir. 🤗
Elena
Posté le 13/11/2021
Premier chapitre prometteur ! Ta plume est très agréable, et je te remercie de prendre un "thème antique". J'apprécie déjà cette réécriture de la légende de Déméter et Perséphone.
Je n'ai pas de conseil à te donner, si ce n'est de continuer sur cette voie !
J.J.Canovas
Posté le 13/11/2021
Merci beaucoup pour ton commentaire c'est très motivant ! :)
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