Partie 1 - Chapitre 9

Par Edorra

William

La comptine était la clé. Un texte que nous avait répété et répété notre mère. Elle savait. J’ai parfois peine à croire qu’elle était un membre à part entière du CEBY. J’ai tellement en mémoire l’image d’une mère douce et aimante, pas d’une espionne rusée et intraitable. Elle avait préféré donner un message codé à ses fils plutôt qu’à son mari ou à son organisation. Il est vrai que Papa ne connaissait pas le CEBY à l’époque.

Au fond de moi, je ne peux pas m’empêcher de m’interroger. Combien de secrets nous réserve encore ma mère ?

Ces vers enseignés nous ont menés droit sur la cachette du PA, une base souterraine secrète dissimulée dans les tunnels de l’ancien métro de la ville.

Depuis, nous préparons la mission dans un van banalisé garé au coin de la rue, près de l’entrée des souterrains.

Sarah m’aide à enfiler mon gilet pare-balles. Pas de substance d’anonymat ce coup-ci ; mon père en a fini avec la subtilité. C’est une vraie prise d’assaut que nous préparons. Ou disons plutôt que nous allons récupérer le disque dur en ameutant le moins de monde possible.

Je suis prêt. J’adresse un sourire reconnaissant à Sarah. Même dans son uniforme et parée à l’attaque, elle reste féminine.

— Merci.

— Je t’en prie. Tâche de ne pas te faire tuer, tu me dois un dîner.

— Je te retourne le conseil.

Nous échangeons un sourire complice interrompu par mon père.

— Sarah, laissez-nous, j’ai à parler à mon fils.

Elle acquiesce, m’adresse un regard entendu et s’éclipse au fond du van. Je lève les yeux vers mon père et son visage furibond. Je fronce les sourcils.

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— C’est quoi ce plan que tu m’as fait tout à l’heure ?

Je m’étonne.

— De quoi tu parles ?

— Que tu saches comment trouver le PA, soit, c’est très bien. Mais pourquoi diable en as-tu parlé devant les Ricains ?

Je lui jette un regard surpris.

— Vous vous étiez mis d’accord pour collaborer.

Il fulmine.

— Est-ce que tu es totalement stupide ? Je leur ai proposé cette alliance uniquement parce que je pensais qu’ils avaient l’avantage, ce qui était faux. En leur donnant cette information, tu nous as fait perdre une longueur d’avance !

— C’est faux, nous menons cette opération ensemble.

— Et tu crois que nous allons bien gentiment nous partager le disque dur ensuite ?

Je soupire. Il est temps de m’affirmer, comme dirait Sarah.

— Je regrette Papa, mais je ne suis pas d’accord. Le CEBY et l’USIY doivent dépasser leur rivalité si on veut avoir une chance un jour de venir à bout de la course Yanael. On n’y arrivera pas si chacun fait cavalier seul dans son coin. L’unité était le fondement même des enseignements de Yanael. Et sur ce plan, il a raison. L’union fait la force.

— Yanael était un fou.

— Un fou dont tout le monde suit la quête.

Il se tait, la mâchoire serrée, puis reprend.

— C’est ton opinion, je la respecte. Mais dans cette équipe, c’est moi qui commande. Contente-toi d’obéir aux ordres.

Il tourne aussitôt les talons, me laissant seul et contrarié. Quelle tête de mule !

 

.oOo.

 

David

Nous nous faufilons furtivement dans les anciens tunnels du métro. Ces derniers ont été fermés lors de la troisième guerre mondiale, et n’ont jamais été rouverts au public depuis. Je comprends maintenant pourquoi. Je me demande si le gouvernement asiatique est au courant que des groupuscules terroristes se dissimulent dans leurs sous-sols. Sans aucun doute.

Ian et moi sommes en tête, suivis de peu par nos équipes. Tout paraît presque trop facile. Nous avons déjà mis hors d’état de nuire deux gardes qui faisaient leur ronde, ainsi que celui qui surveillait une des entrées.

Nous sommes maintenant dans les locaux du PA. Pour être franc, ils ne sont guère différents de ceux du CEBY, la lumière naturelle en moins.

Nous rasons les murs. Je garde un œil rivé sur mon détecteur. Pour l’instant, toujours rien. Nous ne sommes pas assez près. Il va nous falloir continuer à explorer ce dédale.

Les couloirs sont calmes. Presque trop. Les membres du PA étaient bien plus paranoïaques à Séville. Il est vrai que les lieux étaient à l’extérieur et que c’était en plein jour.

Au détour d’un couloir, je tombe nez à nez avec un garde que j’assomme aussitôt. Puis, un bip interrompt ma concentration. Le détecteur, ça y est, il réagit ! Un sourire victorieux fleurit sur mon visage.

— On l’a. Suivez-moi.

Ian me lance un regard dubitatif, puis fait signe à son équipe d’obéir.

Tout droit, puis à gauche, enfin à droite, et le disque dur est là. C’est ce que j’aurais dû avoir la chance de découvrir. Mais la chance m’a vraiment abandonnée ces derniers temps. J’aurais dû me douter que la pièce renfermant le disque dur serait bien plus gardée que le reste de la base.

Alors que je tourne dans le dernier couloir, un bruit de mitraillette m’accueille. Je me plaque aussitôt contre le mur, à l’abri. Huit mercenaires gardent l’entrée de la pièce. Un juron étouffé m’échappe. À côté de moi, Ian se penche vers mon oreille et chuchote.

— Combien sont-ils ?

— Huit. On devrait pouvoir en venir à bout rapidement.

Il acquiesce, puis fait signe à son équipe de se mettre de part et d’autre du couloir.

Je sors de ma cachette et parviens à abattre un de nos adversaires. Je suis imité par le reste de mon équipe. Malheureusement, le bruit de la fusillade attire d’autres membres du PA, armés, cela va sans dire. Face à nous, l’effectif augmente, passant de six, à une petite quinzaine. Et ça ne fait que commencer. Je serre  les dents. Le disque dur n’est plus qu’à quelques mètres ; je ne peux pas abandonner si près du but.

Je m’apprête à me retourner pour tirer une autre salve, quand je sens une main sur mon bras. Je dirige un regard contrarié vers Hensley.

— Il faut se retirer avant qu’ils ne nous encerclent. Venez.

— Hors de question !

Je me dégage vivement, mais l’Américain rattrape mon bras aussitôt, plus fermement.

— Lippman, faîtes pas le con ! Nous ne sommes pas en position de force. Fichons le camp avant que ça n’empire !

Je le défie du regard. Ce n’est pas ce Ricain arrogant qui va m’empêcher de mener ma mission comme je l’entends… Et en même temps, il n’a pas tort, souffle soudain une voix au fond de moi. On est dans la merde. Royalement. Je dévie mon regard pour observer la situation. Certains de mes hommes essayent encore de tirer, certains sont touchés, mais pas sérieusement. Mes yeux se posent soudain sur Will. Il est concentré sur la bataille, mais de la peur se camoufle dans son regard. Un souvenir traverse soudain mes pensées. Je le revois il y a dix ans, dans ce camp du Panama. Ce jour où des enfoirés de mercenaires ont tué ma femme. Ce jour-là, je m’étais juré de tout faire pour protéger mes fils. On ne peut pas dire que j’honore mon serment aujourd’hui. Ma décision est prise.

— Vous avez raison. On met les voiles.

Il hoche la tête avec soulagement. Nous faisons signe à notre équipe de se replier, mais la partie n’est pas finie pour autant. Nous courons vers la sortie, poursuivis par les rafales de balles. Nous avons perdu une bataille, mais pas la guerre. Je finirai par mettre la main sur ce satané disque dur.

 

.oOo.

 

William

C’est ce qu’on appelle se jeter dans la gueule du loup. Ils sont en surnombre. On aurait bien dû se douter qu’entrer dans les souterrains du PA avec un effectif de douze était totalement stupide. Nous en payons le prix maintenant dans ce dédale de couloirs.

Le bruit de mes talons résonnant sur le béton et les rafales des tirs sont les seuls sons qui envahissent mon oreille. Les hommes du PA sont à nos trousses. Nous avons été obligés de battre en retraite sans avoir pu mettre la main sur le disque dur.

Depuis nous sommes pourchassés, courant dans ce labyrinthe pour retrouver la sortie, ripostant comme nous le pouvons. Les balles sifflent autour de nous, de plus en plus près. J’attrape la main de Sarah, l’enjoignant de courir plus vite, espérant de tout mon cœur qu’on s’en sorte vivants.

Mes paupières s’ouvrent d’un seul coup sous mon réveil brusque. Je suis un moment perdu, ne reconnaissant pas le lieu dans lequel je me trouve. Puis mes souvenirs et le présent se remettent en place. Je suis dans mes quartiers du CEBY, goûtant une nuit tranquille en compagnie de Sarah. Je pose mon regard sur elle alors qu’elle se réveille à son tour. Elle me sourit tendrement puis fronce les sourcils.

— Ça ne va pas ?

— Rien de grave, juste un cauchemar.

Elle se redresse sur un coude pour pouvoir plonger son regard attentif dans le mien.

— Quel genre de cauchemar ?

Je pousse un léger soupir avant de répondre.

— Je revivais la débâcle de Saint-Pétersbourg.

— Débâcle est un terme un peu fort, non ?

J’esquisse un sourire ironique.

— Tu trouves ? On a failli y passer. Je pense qu’il correspond plutôt bien.

Elle soupire légèrement tout en se mordillant les lèvres. Elle a toujours ce tic quand elle réfléchit. Je la découvre davantage jour après jour depuis que nous sortons ensemble. Elle est tellement équilibrée et de bon conseil que j’en ferais presque un complexe parfois.

Après quelques secondes, sa voix s’élève.

— Tu ne dois pas laisser cette mission te hanter, Will.

Un grognement cynique s’échappe de mes lèvres.

— C’était ma première mission sur le terrain et elle s’est révélée être un fiasco total.

— Ne dis pas ça.  C’est toi qui as découvert les locaux du PA.

— Pour ce que ça a servi…

Elle pousse un gémissement agacé.

— Arrête de te sous-estimer.

— Je ne me sous-estime pas, je suis réaliste, aussi douloureux que ce soit… Je crois que je ne suis tout simplement pas fait pour le terrain.

La confession est sortie soudainement, laissant Sarah coite. Je ne suis pas vraiment fier de cette vérité qui m’a frappé la semaine passée, mais il faut bien que je prenne sur moi. Il faut se connaître soi-même pour éviter de commettre des erreurs, des erreurs mortelles vu mon métier.

— Tu ne peux pas savoir, rétorque finalement Sarah, ta formation n’est pas terminée, tu as encore beaucoup à apprendre. Tu es plus compétent que tu ne le crois, Will.

Je soupire à nouveau.

— L’avenir nous le dira.

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Schumiorange
Posté le 11/01/2020
Le père et le fils qui se jettent dans l'action, c'est hyper prenant et on s'y croirait ! Bravo !

Je n'étais pas sûre dans l'un des chapitres précédents, mais la mère était bien la seule à faire partie de l'agence et le père ne savait rien, ce qui rajoute encore plus d'intrigue à l'intrigue ! Pourquoi seulement elle ? Comme se le demande si bien William, quels autres secrets cachait-elle ? (l'identité des parents biologiques d'Océane, me souffle mon imagination pleine d'espoir…).

J'apprécie de plus en plus le père, tes mots traduisent très bien sa souffrance intérieure. Et quand il mentionne le Panama… Rien que le souvenir de la scène du prologue me donne des frissons.

Petit coup de cœur pour William et Sarah : D

Mes yeux n'ont vu qu'une seule coquille dans ce chapitre, et encore, c'est parce qu'ils sont pointilleux…
 - « … l’effectif augmente, passant de six, à une petite quinzaine. » -> sans virgule entre « six » et « à »

Je clique sur "suivant" en sachant qu'après, il faudra attendre…
Edorra
Posté le 12/01/2020
Coucou !

Je suis vraiment contente d'avoir ton retour et celui de Dédé sur ce chapitre qui m'a donné beaucoup de mal à l'écriture.

Pour Elisa, je ne veux rien dire pour ne pas te gâcher la suite, mais tu me donnes envie de reprendre l'écriture d'un tome hors-série que j'avais prévu, puis abandonné.

J'aime tes yeux pointilleux. Ils me permettent de peaufiner mon texte. Merci beaucoup :) !

A bientôt !
Dédé
Posté le 29/12/2019
Je suis tellement heureux d'en apprendre un peu plus sur la mère Lippmann ! Si elle a appris des choses à ses fils à leur insu, ça promet des rebondissements assez intéressants. J'ai hâte !

Mais c'est un peu triste de voir qu'elle ne faisait pas confiance en son mari…

Le côté mission était super haletant. J'étais vraiment immergé dans la scène. Je ne sais pas quel personnage j'étais mais j'étais dedans. De savoir qu'ils étaient à "ça" du disque dur, c'est frustrant… William a raison sur le fait de collaborer. Les guéguerres d'organisation, ça ne va pas être super productif.

Je note aussi le petit rapprochement Sarah/Will… ! ;)

Le père est tellement dur avec William que ce dernier se remet en question à cause de l'échec/la débâcle ! Le pauvre… Je suis sûr que Will peut faire du bon boulot en plus. David devrait être un peu plus doux avec ses enfants (Océane en tête).

J'étais si mal d'avoir 3 chapitres de retard ! Je suis joie d'être enfin à jour ! :D En plus, pour l'anecdote, j'ai posté mon 200e commentaire sur NFPA avec le chapitre précédent. C'est beau ! :3

Bref, à bientôt pour la suite ! :D
Edorra
Posté le 31/12/2019
Salut Dé !

J'étais sûre que ce chapitre te plairait. Il me permet de mettre plus l'accent sur Will et ses compétences.
Les informations sur la mère Lippman sont distillées au fil des tomes. Tu te feras une image plus nette au fur et à mesure.

Je suis ravi que tu aies aimé la scène d'action. Ce n'est pas mon point fort et je m'y suis prise à plusieurs fois pour avoir quelque chose de convenable.

Les relations de David avec ses enfants sont très complexes. J'espère que l'évolution qu'il y aura à ce sujet te plaira.

Je suis encore au Pérou pour la semaine donc je ne pourrais pas publier la suite avant.
Félicitations pour ton 200ème commentaire ! Je suis touchée que ce soit sur une de mes histoires.

À bientôt!
Dédé
Posté le 31/12/2019
Profite de ton séjour au Pérou, j'attendrai sagement ! :D
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