Partie 1 - Chapitre 8

Par Edorra

David

Saint-Pétersbourg. Je dois reconnaître que cette ville m’avait manqué. J’aime ses larges avenues et ses clochers d’églises orthodoxes. Ça lui donne un petit air féerique pas déplaisant. Si Océane surprenait mes pensées, elle serait certainement surprise, elle qui me prend pour une machine sans état d’âme. Elle ne sait pas qu’Élisa et moi avons passé notre voyage de noces dans cette ville. Personne ne le sait.

Penser à ma fille vient de me faire perdre le peu de joie que la ville russe m’avait procurée. La mission se présente mal. Nous n’avons aucune idée de l’endroit où se trouve la base du PA, et l’équipe de l’USIY vient de nous tomber dessus, avec à sa tête mon cher ami Ian Hensley. Si ça ne se sent pas, je suis sarcastique. Évidemment, nous avions réservé dans le même hôtel et les deux équipes sont tombées nez à nez dans le hall. On peut parler de malchance. Hensley se dirige aussitôt vers moi.

— Le CEBY et ce cher Lippman. Quelle joie de vous revoir.

Je souris ironiquement.

— C’est réciproque.

— Alors, que faites-vous là ?

— Et vous ?

— J’ai posé la question en premier.

Il semblerait que nous soyons dans une impasse. William intervient soudain, s’interposant entre nous deux.

— Vous allez vraiment en parler ici ?

Je lui lance un regard noir, le réprimandant silencieusement de s’occuper de mes affaires. Mais de fait, il n’a pas tort. Une vingtaine d’autres clients attendent dans le hall. Je suis bien placé pour savoir que les murs ont des oreilles. Apparemment, Hensley en est arrivé à la même conclusion.

— Allons dans notre suite, déclare-t-il.

Je réfléchis avant d’acquiescer. Ian nous fait signe de le suivre. Lui et son équipe nous conduisent en quelques minutes à leur chambre, transformée pour l’occasion en QG digne de leur Pentagone adoré. Je dois bien reconnaître qu’ils ont du sacré matériel ces Ricains.

Leur porte se referme derrière nous. Ils sont à cran, la tension est aisément perceptible dans la pièce.

Ian se retourne vers moi pendant que Bruno, Stéphane et Sarah se mêlent aux cinq membres de l’équipe américaine et que Will se positionne à la fenêtre.

— Alors David, je vous offre le thé ou vous répondez à ma question ?

— Pourquoi pas les deux ?

Il grogne.

— J’ai toujours détesté votre esprit de contradiction.

Il me désigne tout de même la table d’un geste du bras. Nous nous asseyons d’un même mouvement pendant qu’il ordonne :

— Tillman, préparez le thé de ce monsieur.

J’entends un soupir dans le fond de la pièce. Hensley m’adresse un sourire victorieux, sachant pertinemment qu’il vient de me couvrir de ridicule aux yeux de son équipe. Il reprend :

— Alors ?

Il est temps de jouer carte sur table.

— Nous sommes au courant que vous savez que le disque dur de Yanael se trouve dans cette ville. Dites-nous où précisément.

— Pourquoi ? Vous voulez répéter votre fiasco de Séville ?

Je le fusille du regard. J’avais oublié que les nouvelles circulaient vite dans notre métier.

— Un échec en neuf ans me paraît bien peu, vous en êtes à quatre, si je ne m’abuse ?

Ses pupilles se rétrécissent. J’ai marqué un point.

— Pourquoi collaborerions-nous ?

— N’est-ce pas ce que l’USIY et le CEBY sont censés faire ?

— Arrêtez de vous foutre de ma gueule.

Je réprime un sourire amusé.

— Les membres du PA sont forts et rusés. En nous alliant sur cette mission, nous avons plus de chances de récupérer le disque dur.

Il se tait et réfléchit longuement.

— C’est d’accord, coéquipier.

Nous concluons notre échange d’une poignée de main. Ma voix s’élève à nouveau.

— Dites-moi tout.

— Oui… Malheureusement, nous n’en savons pas plus.

— Vous vous foutez de moi ?

Un sourire fier naît sur son visage.

— Non.

Et voilà, je me suis fait rouler. Je me disais bien qu’Ian acceptait trop facilement.

— Donc nous sommes coincés.

— Peut-être pas, intervient soudain William.

Nous nous retournons tous vers lui. Il s’éloigne de la fenêtre. Je fronce les sourcils.

— Que veux-tu dire ?

— Je crois avoir une idée, mais je dois appeler Dev.

— Qu’est-ce que Devon vient faire dans cette histoire ?

— Je dois vérifier quelque chose auprès de lui.

Décidément, tout n’en finit pas de me surprendre ce soir.

— Très bien, fais-le.

Il acquiesce et s’éclipse de la pièce sous le regard fier de Sarah. Tiens donc ! Aurais-je encore manqué quelque chose ?

Tillman arrive soudain et pose une tasse fumante devant moi, annonçant avec malice.

— Votre thé, monsieur.

Cette journée est vraiment merdique. Espérons qu’elle finira mieux qu’elle ne s’est déroulée.

 

.oOo.

 

Devon

Londres est vraiment une ville magnifique. J’y étais déjà venu bien sûr ; Papa m’y avait emmené ; mais pour Océane, c’est la première fois. Elle s’émerveille de tout, notant avec frénésie dans son calepin.

Cela fait trois jours que notre groupe arpente les rues de la capitale, dans le vent glacé et humide du climat britannique. J’ai toujours pensé que prévoir ce voyage en novembre était une très mauvaise idée. Avril ou mai auraient été beaucoup mieux, non ? Enfin, personne n’a voulu m’écouter. Il paraît qu’avril est trop cher. Comme si les élèves de notre école n’avaient pas les moyens…

Océane n’est même pas perturbée par ces désagréments. Elle me réchauffe à elle toute seule tellement elle rayonne de joie. Je crois qu’il n’y a pas un endroit à Londres qui ait échappé à son numérique ou à sa plume. Pour résumer, on pourrait dire que le mot enthousiasme a été inventé pour elle.

Nos hôtes sont une famille sympathique : les parents dans la trentaine finissante ; deux enfants en bas âge. J’aime bien discuter avec eux. Ils ont une vision du monde plutôt intéressante, mais pour être franc, quand nous rentrons le soir, je n’ai qu’une hâte, m’enfermer avec Océane dans notre chambre.

Je sais très bien qu’il faudrait que je me refrène un minimum. J’arrive à résister dans la journée. Avec un petit effort, je le pourrais aussi le soir. C’est ce que je m’étais promis. Le problème c’est que je n’en ai aucune envie. Elle est si adorable, comment ne pas craquer ?

Une douce mélodie baigne l’habitacle de la voiture alors que notre hôte nous ramène chez lui. L’ambiance est plutôt reposante. J’en profite à fond ; on a pas mal piétiné aujourd’hui et j’ai l’impression que mes pieds pèsent une tonne. Ça me ferait presque oublier ma déception de n’avoir pu monter à côté du chauffeur. J’ai toujours eu horreur de m’asseoir sur la banquette arrière, mais la place de devant est réservé au bon vieux toutou de famille, un labrador beige beaucoup trop heureux pour être honnête. Il m’observe depuis notre départ avec le même regard stupide et la même langue pendante. Bon, je le reconnais, je ne raffole pas des chiens. Je les supporte, il m’arrive même de les caresser, mais ça s’arrête là. Les chats sont beaucoup plus intéressants ; ils ne sont pas perpétuellement en train de réclamer ton attention.

Ras le bol de voir ce chien… Je tourne mon regard vers la droite pour me concentrer sur quelque chose de beaucoup plus passionnant… Oh combien plus passionnant ! Ma douce et rêveuse Océane.

Je souris sans m’en rendre compte. Elle a laissé son bloc-notes de côté. C’est la première fois de la journée. Elle repose son coude sur le rebord de la vitre, et son menton dans sa main.

Je donnerais cher pour savoir à quoi elle pense en voyant défiler toutes ces hautes demeures, ces lampadaires lumineux et les phares des véhicules qui forment des flashs de lumière colorée dans la nuit.

Sa main gauche repose tranquillement sur la banquette. J’ai une irrésistible envie de la prendre dans la mienne. Je me maîtrise avec peine. Pourquoi est-ce que j’ai toujours ce besoin impérieux de la toucher ? Tout ce que je sais, c’est que je me sens tout de suite beaucoup mieux quand je sens sa peau contre la mienne. Ça me rassure en quelque sorte.

Elle détourne soudain son attention de l’extérieur pour se retourner vers moi, me souriant tendrement.

Et là, je prends conscience que la voiture roule beaucoup trop lentement à mon goût. Malgré ça, nous arrivons bientôt dans le jardin de nos hôtes. Leur maison de type banlieue américaine nous tend les bras. Notre conducteur se gare et déclare.

— Here we go, children. I'm afraid dinner won’t be ready before an hour. You have free time 'til that moment.

— That’s great. Thanks. [1]

Océane le remercie avant que je n’aie le temps de prononcer un mot. Je souris : du temps libre avant le dîner, je n’aurais rien pu demander de mieux. Nous sortons de voiture. Le froid est toujours aussi mordant ; nous ne traînons pas dehors.

Elle est la grâce incarnée. Elle n’est pas humaine ; c’est un ange tombé du ciel. Un ange avec un petit côté démoniaque parfois. Elle a tout pour plaire. Tout pour me plaire. Après tout, si c’est vraiment un ange, je ne suis pas son frère. Envolés les obstacles !

Assis sur le fauteuil du coin de notre chambre, je la regarde ranger ses affaires de la même façon que je regarderais un ballet d’étoiles filantes : fasciné.

— Tu es bien silencieux ce soir.

— Tu me rends rêveur.

— D’habitude, tu as le rêve plus agité, remarque-t-elle en riant.

Elle m’adresse un de ces regards malicieux dont elle a le secret. Je lui souris avec tendresse et tends ma main vers elle.

— Viens.

Elle me rend mon sourire et  attrape ma main avant que je ne l’asseye sur mes genoux. Elle se blottit contre moi et murmure :

— J’ai pensé à toi toute la journée. Franchement, tu pourrais laisser mon esprit tranquille…

Je laisse échapper un rire.

— Je plaide coupable. J’avoue, je t’ai ensorcelée.

— J’en étais sûre.

Elle respire profondément avant de lâcher.

— J’aimerais que ce voyage dure indéfiniment. Je n’ai pas envie de rentrer à Bruxelles.

— À Bruxelles, on trouvera une autre solution.

Elle plonge son regard anxieux dans le mien.

— Tu crois ?

Je relève son menton.

— Je te le promets.

 Je l’embrasse avec douceur. Un bruit strident interrompt notre baiser. Ellie se redresse en hâte, comme si nous venions d’être pris en faute, puis se rend compte que c’est juste son téléphone qui sonne. Nous laissons tous les deux échapper un rire soulagé.

Je déteste ce sentiment. La peur de se faire prendre était plutôt excitante au début ; elle l’est de moins en moins. Les conséquences seraient trop affreuses. Je n’ai même pas envie d’y penser.

Océane s’est levée pour prendre son portable. Elle observe l’écran en penchant légèrement la tête de côté. J’adore quand elle fait ça. Un large sourire étire ses lèvres.

— Eh, c’est Will !

Elle décroche aussitôt.

— Hé, salut Will ! Ça me fait super plaisir de t’entendre.

Je comprends sa joie ; il y a des semaines que nous n’avons pas eues de ses nouvelles.

— Eh, Ellie ! Mets le haut-parleur s’il te plaît.

Il n’y a pas de raison, moi aussi, j’ai envie de l’entendre. Elle acquiesce et s’exécute. La voix profonde de Will envahit aussitôt la pièce. Je fais signe à Océane de me rejoindre tout en écoutant mon frère. Fort heureusement, son portable n’a pas de visiophone. Elle s’assoit sur mes genoux et place le téléphone entre nous.

— Ma formation se déroule bien, Ellie, la routine, quoi. Mais vous, racontez-moi. Comment vous trouvez Londres ?

Je grogne.

— Humide.

— Dev ! Quel rabat-joie ! rétorque Océane.

J’entends Will se marrer à l’autre bout du fil. C’est sûr que la vie doit lui paraître bien morne dans sa caserne bruxelloise. Océane continue sur sa lancée.

— Non sérieux, Will, Londres est fantastique ! Et son climat ajoute à son atmosphère mystérieuse, je t’assure. Je suis sûre que des créatures féeriques se cachent dans le brouillard.

Un nouvel éclat de rire.

— Ah, ma petite sœur trop imaginative… Tu me manques parfois, tu sais. Tes histoires animeraient mes longues soirées.

Océane hausse les épaules.

— Tu n’as qu’à rentrer plus souvent.

— J’aimerais bien, sœurette. Enfin, je serai là pour Noël.

Elle affiche une mine réjouie.

— C’est vrai ?

— S’il n’y a pas d’imprévu, oui. Si Dev nous fait le même festin de roi que l’année dernière, je ne vais pas manquer ça.

Je souris à nouveau.

— Tu peux compter sur moi.

Océane se laisse aller contre moi, nichant sa tête dans mon cou. Je reprends la parole :

— Et toi, élève officier Lippman, toujours à Bruxelles ?

Un léger silence avant la réponse.

— Ouais. Et le climat n’est certainement pas plus agréable que chez vous.

Je grimace.

— Will, je ne comprends vraiment pas ce que tu fais dans l’armée. Ça n’a même pas l’air de te plaire.

Je sens l’agacement dans son ton quand il répond.

— Je ne vous ai pas appelés pour parler vocation.

Je soupire. Will ressemble de plus en plus à notre père. Ça ne me plaît pas.

— OK. Je n’ai rien dit… Mais je ne comprendrai jamais pourquoi tu as laissé tomber le droit.

— Dev, arrête ça tout de suite.

Ellie se pince les lèvres, gênée, puis sourit.

— Au fait, Will, tu sais l’histoire du fantôme de Big Ben, et bien je peux t’assurer qu’elle est fausse.

Il éclate de rire.

— Il était temps que tu t’en rendes compte. Peut-être que l’année prochaine tu vas arrêter de croire au Père Noël.

L’atmosphère s’est tout de suite détendue. Sacrée Océane ! Elle devrait faire diplomate. Je lui plaque un baiser silencieux sur la joue. L’histoire du fantôme de Big Ben était un conte que Will lui racontait quand elle était petite pour l’effrayer. Une fillette se retrouvait coincée dans la tour avec pour seule compagnie un fantôme terrifiant. Océane en a fait des nuits blanches pendant des années.

— Tu ne m’effrayeras plus aussi facilement maintenant, Will.

— Ah tu crois ça ? Je suis sûr que je peux toujours te faire peur au point que tu ressortes tes peluches pour te tenir compagnie la nuit.

— Je suis assez grande pour avoir autre chose qu’une peluche.

J’émets un toussotement gêné, ordonnant du regard à Ellie d’arrêter. Elle rougit légèrement avant d’acquiescer.

— Ne m’en dis pas plus, commente Will. Pour moi, tu es toujours la petite fille pignouse qui me suppliait de lui lire des BD et de lui apprendre à nager.

— Ce n’est pas toi qui m’as appris à nager, c’est Dev.

— J’avoue, je lui ai délégué quelques tâches quand il a été en âge de pouvoir les assumer.

Je me sens mal tout d’un coup. Trop de sous-entendus dans une conversation où il ne devrait y en avoir aucun. Je respire difficilement et éloigne légèrement Océane. Elle m’observe avec curiosité, mais finit par comprendre. Elle se lève ; mais je n’échappe pas à son regard de dépit.

La voix de Will s’élève à nouveau.

— Dis Ellie, tu pourrais éteindre le haut-parleur et me passer Dev. J’aimerais lui parler.

Elle affiche une mine surprise, mais s’exécute.

— D’accord. Mais la prochaine fois qu’on se verra, tu devras supporter mes discussions plusieurs heures.

— J’ai vraiment hâte. Et moi, je te raconterai l’histoire du mort-vivant de la place Rouge.

— Il y a un mort-vivant sur la Place Rouge ?

Nous éclatons de rire tous les trois.

— Bon, je vous laisse, fait Ellie à contrecœur. Ne racontez pas trop de cochonneries dans mon dos.

— À bientôt sœurette.

Elle éteint le haut-parleur avant de me donner le portable et de sortir de la pièce, non sans m’adresser un nouveau regard peiné. Je soupire. Si seulement tout pouvait se simplifier !

— Alors, Will, qu’est-ce que tu voulais me dire ?

— Premièrement, j’ai un message de Papa.

Je lève les yeux au ciel.

— Je t’écoute.

— Il s’inquiète pour toi. Il te trouve plus distrait ces derniers temps.

— Il m’en a déjà parlé. Pourquoi est-ce que tu t’y mets ?

— Ne t’énerve pas. Je veux simplement savoir si tout va bien pour toi.

Je me contracte légèrement. J’ai l’impression de m’enfermer dans le mensonge ces derniers temps.

— Tu connais Papa, il s’inquiète pour un rien.

Léger silence.

— C’est bien ce qui me semblait. Je crois que Papa n’a jamais été adolescent.

Enfin, je retrouve mon frère. Un sourire sarcastique étire mes lèvres.

— Ça ne m’étonnerait pas. C’est tout ce que tu voulais me dire ?

— Non.

Il prend son temps avant de demander.

— Dis-moi, te rappelles-tu de la comptine que maman nous avait apprise ?

Je fronce les sourcils.

— Celle qu’elle voulait qu’on sache par cœur ?

— Oui.

— Pourquoi est-ce que tu me demandes ça ?

Il grogne.

— Contente-toi de répondre.

Je plonge dans mes souvenirs d’enfant, n’échappant pas au sentiment de nostalgie que cela provoque. Les après-midi d’été ensoleillés dans le jardin, la douceur et les rires d’Élisa qui nous faisait chanter et danser. Les paroles sortent de mes lèvres sans que je ne le réalise :

— Deux pas en avant, trois pas sur ta gauche.

« À cloche-pied sur la chaussée.

« Une foulée sur ta droite.

« Face à toi brille la croix.

« Trois pas en avant, deux pas sur ta gauche.

« Derrière toi luit la Neva.

« Dix pas en avant, prends garde à toi.

« Mais je veille sur toi.

Le sens peu enfantin de ces paroles me frappe pour la première fois. Je n’y avais plus songé depuis des années. À l’autre bout de la ligne, le silence est entier.

— Tu ne m’expliqueras pas pourquoi tu as besoin de cette comptine ?

— Simple nostalgie.

Will n’a jamais été bon comédien ; il ne sait pas mentir, mais je n’insiste pas.

— Je dois raccrocher, fait-il. Je devrais avoir une permission d’ici une ou deux semaines.

— Ok, à bientôt alors.

— Embrasse Océane de ma part.

Je me fige légèrement.

— OK.

Le déclic se fait entendre, me laissant face à moi-même, et déjà je ressens le besoin de voir Océane. Est-ce que je n’aurais aucune volonté ? Il faut croire que non. Je lui ai fait de la peine. Il est sûrement temps pour moi de me faire pardonner.

 

.oOo.

 

Océane

Tout est parfois si compliqué. Pourquoi a-t-il fallu que je tombe amoureuse de mon frère ? Il y a vraiment une chose qui ne tourne pas rond chez moi, voire même plusieurs. Peut-être faudrait-il que je consulte un psy, mais je me vois mal lui avouer que j’ai commis un inceste, et que la seule envie que j’ai, c’est de recommencer, encore et encore.

Je soupire. L’air évacué se matérialise en vapeur devant moi, avant de s’envoler. Mes hôtes ont été plutôt surpris quand je leur ai dit que je sortais faire une petite promenade, mais ils m’ont laissée faire. Je ne me suis pas trop éloignée, j’ai juste remonté quelques rues pour rejoindre la Tamise. Ses eaux défilent lentement sous le pont sur lequel je me suis arrêtée. J’observe d’un air rêveur le quart de lune créer des reflets sur les flots. C’est magnifique. Si seulement tout pouvait être aussi naturel… aussi simple.

L’air frais était censé m’aider à réfléchir, mais ce n’est pas très concluant. Heureusement que Devon y voit plus clair que moi. Ces derniers temps, il met plus de distance entre nous. Il a raison, même si ça me fait affreusement mal. Notre histoire était vouée à l’échec avant même de commencer. J’aurais dû résister davantage après notre cuite. Si les choses étaient restées en l’état, ça aurait été moins douloureux qu’aujourd’hui. Maintenant, je suis irrémédiablement attachée à lui, tellement que j’ai du mal à m’éloigner de lui plus d’une heure. Dans quel état je vais me retrouver quand il va définitivement me laisser tomber ?

Des larmes me perlent aux yeux à cette idée. Je devrais être plus optimiste. Peut-être que Dev et moi ça va durer encore longtemps. Peut-être qu’il va finir par surpasser ses doutes et vivre pleinement notre histoire ? Mouais… comment le pourrait-il alors que j’ai tant de mal à le faire.

J’entends soudain des pas résonner aux alentours, puis un cri s’élever.

— Surtout, ne saute pas !

Je relève un regard surpris vers Devon. Il est à l’orée du pont, et me rejoint, un air grave sur le visage. Il est tellement emmitouflé dans son manteau que seule sa tête est visible. Quand il se trouve à portée de voix, je réponds calmement.

— J’en avais pas l’intention.

Il se contente de hausser un sourcil et de s’installer près de moi, accoudé sur la rambarde. C’est les yeux rivés sur le fleuve qu’il continue.

— Je pensais que tu avais eu ta dose de marche aujourd’hui.

Je prends mon temps avant de poursuivre la conversation. Je ne sais pas vraiment quoi lui dire. Il est pourtant indéniable qu’une petite discussion serait nécessaire entre nous.

— J’avais besoin de prendre l’air.

Quelle réponse pitoyable ! Il serait bon que j’améliore mon sens de la répartie. Un silence ponctué de bruits de moteur et de klaxon nous englobe. Si je n’en avais pas déjà été persuadée, ce moment en aurait été une autre preuve : Dev et moi n’arrivons plus à communiquer. Il faut croire que le sexe a détruit tout ce qu’il y avait entre nous, avant. Il faudrait sans doute tout arrêter avant de faire trop de dégâts. Peut-être est-ce à moi de prendre la décision ? Un nouveau soupir s’échappe de mes lèvres.

— Il faut qu’on arrête tout, Devon.

Il tourne brusquement sa tête vers moi. Un air catastrophé s’est peint sur ses traits.

— Tu déconnes ?

Je me pince les lèvres pour éviter que mes yeux ne me piquent davantage. J’essaye d’être forte et raisonnable, mais sa réaction ne m’aide pas. Je lui réponds sincèrement.

— Je vois bien que le doute te tue. Ce qu’on vit te torture, et je déteste te voir comme ça. Ça me fait mal, tu comprends ? Et regarde nous, on n’arrive même plus à discuter normalement. On est en train de se tuer…

Il reste figé, les yeux écarquillés. Il déglutit deux ou trois fois avant de parvenir à parler.

— C’est parce que je t’ai repoussée ? C’est pour ça que tu penses ça ?

Je baisse la tête vers la Tamise. Une nouvelle fois, je ne trouve pas les mots. Je ne sais plus quoi penser de sa conduite. Un jour il me chante que je suis la huitième merveille du monde, et le lendemain, je suis une plaie qu’il faut tenir à distance. Il pousse un long soupir.

— Océane… Je ne voulais pas te blesser. Je suis désolé… Mais je ne veux pas non plus te plaquer. C’est vrai que je doute… et toi aussi, tu me l’as dit. On ne peut pas faire autrement. Mais les moments les plus heureux que je vis en ce moment sont ceux que je passe avec toi. Regarde-moi.

Il glisse sa main sous mon menton afin que je puisse croiser ses yeux.

— Quel est le vrai problème, Sweet heart ?

Mes glandes lacrymales reprennent du service. Une larme me coule sur la joue, suivie d’une deuxième. Un gémissement dépité s’échappe de mes lèvres.

— Le problème, c’est que je suis amoureuse de toi. Que chaque seconde que je passe avec toi me rend davantage accro. Ça devrait me faire planer de bonheur, mais tu penses sincèrement qu’on a un avenir ensemble ?

Il en reste sans voix. Il ouvre et referme plusieurs fois la bouche avant de répéter, incrédule…

— Tu es amoureuse de moi… ouah…

Il se détourne à son tour. Il doit trouver la Tamise fascinante tout à coup.

J’essuie mes joues humides d’un revers de manche. J’ai soudain l’impression que mon cœur s’est brisé en mille petits morceaux. Et moi qui pensais que ces histoires de ruptures douloureuses étaient d’un cliché sans nom… Je prends profondément ma respiration et continue.

— C’est pour ça qu’on doit arrêter, avant de trop souffrir.

Pendant plusieurs secondes, je n’ai aucune réponse, puis soudain.

— C’est stupide ce que tu viens de dire.

Je tourne une tête surprise dans sa direction. Il dirige son regard vers le mien. Un sourire en coin imperceptible joue sur ses lèvres alors qu’il prononce.

— Qu’est-ce qui te fait croire que je ne partage pas tes sentiments ?

Je hausse des sourcils étonnés.

— Outre toutes les fois où tu m’as repoussée ?

Il fait la moue.

— Je m’excuse. Je ne pensais pas vraiment à ce que je faisais… Mais c’est difficile tu sais…

Il enchaîne alors que je suis prête à riposter.

— Je ne veux pas dire que ça l’est moins pour toi. Mais honnêtement, Ellie, je ne sais pas si je pourrais étouffer ce doute, arrêter cette voix en moi qui me dit que c’est mal.

Je hoche la tête. Je comprends ses émotions, après tout, j’ai traversé les mêmes. Non, à vrai dire, je suis encore en plein dedans.

— Alors, qu’est-ce que tu veux faire, concrètement ?

— Continuer. Je ne sais pas où ça nous mènera, mais c’est le cas de toutes les histoires d’amour, non ? On devra juste être un peu plus prudents que les autres. Qu’est-ce que t’en dis ?

J’hésite un instant, partagé entre mes sentiments et ma raison. Je m’apprêtais pourtant à faire le bon choix, mais je n’ai aucune envie de tuer mes chances avec Devon, aussi minimes soient-elles. Finalement, je me jette dans ses bras, et l’enlace fort, ma tête contre son épaule. D’abord surpris, il referme ses bras autour de moi et pose un baiser sur mes cheveux.

— Je t’aime, Sweet heart.

Je renifle puis lève mon visage vers le sien. Ses yeux brillent aussi ; il n’est pas aussi insensible qu’il veut parfois le faire croire. Il sourit avant de poser ses lèvres sur les miennes et de m’embrasser avec volupté.

D’un coup, je me sens beaucoup mieux. Ce baiser suffirait presque à me faire croire que tous les espoirs sont permis. Malheureusement, un sombre pressentiment reste ancré en moi, et il s’en trouve amplifié lorsque les cloches d’une église se mettent à sonner au loin. Je frissonne et mets fin à notre baiser pour nicher mon visage dans son cou.

— Ne m’abandonne jamais, Dev, je ne suis pas sûre de le supporter.

Pour seule réponse, il me serre davantage contre lui. J’aimerais que ce moment ne finisse jamais. J’aimerais vivre heureuse avec lui sans que personne ne s’en mêle. Je désire l’impossible, probablement. Mais c’est si bon…

 

[1] - Nous sommes arrivés, les enfants. Le dîner ne sera pas prêt avant une heure. Vous êtes libre d’ici là

   - Génial. Merci.

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Schumiorange
Posté le 11/01/2020
C'est agréable d'avoir tout le monde dans le même chapitre !

Je suis rassurée de savoir que David pense quand même à sa fille de temps en temps, ça l'humanise un peu. Et je suis ravie de voir William prendre les devants ! Surtout que son idée de demander de l'aide à Devon pourrait bien leur apporter la solution. Très subtile de la part de la mère, de mettre les instructions dans une comptine, comme si elle savait depuis longtemps que ses enfants prendraient la relève…

Côté Londres, tu décris magnifiquement les sentiments de Devon pour Océane et le risque permanent d'être découverts qui pèse sur leur relation. Je sens qu'ils vont faire le yoyo au fil des chapitres, tant qu'ils devront garder le secret : (

Quelques coquilles sur les accords :
 - « … mais la place de devant est réservé au bon vieux toutou de famille… » -> réservée
 - « … il y a des semaines que nous n’avons pas eues de ses nouvelles. » -> eu
 - « J’hésite un instant, partagé entre mes sentiments et ma raison. » -> partagée (Océane)

Je crois qu'il ne me reste plus trop de chapitres avant de devoir attendre la mise en ligne de la suite… Comment vais-je survivre ??
Edorra
Posté le 12/01/2020
Salut !

David est un personnage complexe qui se dévoile petit à petit.
William commence à s'affirmer dans ce chapitre, qui annonce en quelque sorte son évolution par la suite.

Et la métaphore du yoyo correspond parfaitement à l'histoire de Devon et Océane. Très belle image. Merci.

Si je comprends bien , il va falloir que je poste la suite rapidement. Heureusement que j'en ai sous le coude :)
Dédé
Posté le 29/12/2019
Je suis vraiment super intrigué par rapport à cette comptine que William a demandé à Devon. Qu'est-ce que ça vient faire dans toute cette affaire ? Ma curiosité est vraiment piquée au vif !

La relation Océane/Devon continue en parallèle et s'intensifie avec toujours autant de beauté.

Je vais continuer avec le chapitre suivant, pour voir si j'obtiens quelque réponse sur ce mystère qui me hante.

A très vite !
Edorra
Posté le 31/12/2019
Coucou Dé !

Pour la comptine, réponse dans le chapitre suivant. Tu auras vite ta réponse.

A bientôt!
Vous lisez