Partie 1 - Chapitre 6

Par Edorra

David

Mon bureau est plongé dans une semi-obscurité, mais ça m’est égal. Ça reflète bien mon humeur, de toute manière. Ceux qui veulent me parler sont ainsi préparés en apercevant l’ambiance de la pièce par les baies vitrées. D’autant que ma réputation me précède.

Sur le sous-main devant moi, s’étalent une dizaine de rapports de mission couvrant les dix dernières années, ceux qui évoquent plus ou moins clairement l’organisation du Parchemin Ancien.

Je les lis et relis depuis plus d’une semaine, essayant de dénicher une information qui pourrait m’être utile, comme par exemple la localisation des bureaux secrets du PA.

Je ne me pardonne pas la dernière mission. La façon dont le disque dur m’a filé sous le nez me retourne l’estomac. Je me sens comme un gosse auquel on aurait offert le jouet le plus en vue du moment pour le lui reprendre aussitôt. En bref, je suis contrarié, et je déteste être contrarié.

Je fixe les dossiers comme si la vérité allait me sauter aux yeux. Il y a forcément quelque chose qui m’échappe. C’est impossible que personne n’ait trouvé le QG principal du PA depuis toutes ces années. Nous avons collecté de nombreuses informations sur les agences parallèles suivant la quête. Depuis quinze ans, nous avons considérablement amélioré nos méthodes. C’est tout bonnement inacceptable que l’information dont j’ai besoin soit introuvable.

Le bruit strident du téléphone me fait sursauter. Je pousse un grognement, ne croyant même plus en une bonne nouvelle. Ce serait surprenant ; toute la journée, je n’ai eu le droit qu’aux plaintes habituelles. Je prends mon temps avant de décrocher, reconnaissant le numéro de mon secrétaire sur l’afficheur.

— Je vous écoute, Dany.

— L’équipe informatique 2B souhaite vous parler, monsieur.

— À quel sujet ?

— Ils pensent avoir retrouvé la trace du disque dur.

— Faites les entrer.

Je raccroche aussitôt. Est-ce que la bonne nouvelle que j’attendais arriverait enfin ? Je me surprends à l’espérer. Ces informaticiens n’ont pas intérêt à me déranger pour rien. La porte s’ouvre et Dany fait entrer les trois hommes. Ces derniers sont exaltés comme de jeunes pères venant enfin de trouver le chemin de la maternité et se précipitent littéralement vers moi.

— M. Lippman, s’écrie l’un d’entre eux, nous savons où il se trouve.

— Vraiment, Johnson ? Et comment avez-vous réussi cet exploit ?

L’homme se rembrunit quelque peu, mais poursuit :

— Les écoutes, monsieur. Nous avons surpris une conversation mentionnant la localisation du disque dur.

L’intérêt s’éveille en moi. Je leur ordonne de s’asseoir en leur désignant les trois sièges face à moi. Ils s’exécutent sans un mot alors que je reprends.

— Quels étaient les interlocuteurs de cette conversation ?

Un silence gêné me répond. Les trois hommes s’échangent des regards hésitants avant que l’un d’entre eux ne se décide à prendre la parole.

— Entre deux membres de l’USIY, monsieur. Ils organisent une mission de récupération.

Je passe une main sur mon visage. Il ne manquait plus que ça…

— Donc ces enfoirés sont déjà sur le coup…

Officiellement, l’USIY, la branche américaine de la recherche Yanael, est notre alliée. Officieusement, nous sommes concurrents, et cherchons toujours à faire mieux que l’autre. Tout le monde veut résoudre l’énigme Yanael en premier. Je dois mener une mission avant eux, et mettre enfin la main sur ce fichu disque dur.

— Où se trouve-t-il ?

— À Saint-Pétersbourg, monsieur.

— Avez-vous les coordonnées exactes ?

Nouveau silence gêné.

— Non, monsieur, nous savons seulement que la base du Parchemin Ancien se situe dans le centre-ville.

— Je suppose que je devrais m’en contenter. Et en ce qui concerne le détecteur, où en êtes-vous ?

Lors de ma mission à Séville, j’ai remarqué que le disque dur émettait une fréquence particulière. J’ai réussi à l’enregistrer et l’ai fourni au laboratoire de recherche afin qu’il conçoive un détecteur.

— Il est prêt, annonce Johnson. Cependant, il ne pourra reconnaître le disque dur que sur une distance d’une centaine de mètres.

— Très bien, c’est déjà ça. Je ferai en conséquence. Apportez le moi.

Je me lève d’un bond, mettant ainsi fin à notre entrevue.

— Merci messieurs, c’est du bon travail. Retournez à votre laboratoire, je vous ferai appeler pour de plus amples détails.

Je les précède jusqu’à la porte. Il est temps de préparer la mission, et au plus vite.

 

.oOo.

 

William

Je ne la quitte pas des yeux, bien plus fasciné par les traits fins de son visage que par les œufs qui refroidissent dans mon assiette. En face de moi, Sarah mange avec appétit, ses yeux parcourant avec vivacité le réfectoire à demi plein. Elle est incroyablement matinale. Il faudra que je lui demande son secret un de ces jours.

Elle plante soudain son regard dans le mien. Son sourire naturel s’agrandit.

— Au fait, tu as continué à t’entraîner sur le don d’anonymat ?

Je suis tellement captivé par les nuances de ses iris que je mets un certain temps avant de comprendre l’essence de ses mots.

— Euh oui, j’ai progressé. J’ai récemment tenu une journée entière sans clignoter, comme tu dis.

Elle éclate d’un rire franc.

— Pas trop mal pour un début. Tu n’es pas le meilleur, mais tu apprends vite.

Malgré moi, je suis vexé par ses paroles. Pas le meilleur ? Je veux l’être, surtout à ses yeux. Je ne peux pas m’empêcher de demander.

— Tu faisais mieux ?

— Bien sûr ! s’exclame-t-elle. Mais pas de beaucoup. S’il existe des surdoués maniant avec virtuosité le don, je n’en fais pas partie. C’est pour cette raison que j’ai amélioré mes compétences dans d’autres domaines. Il faut être polyvalent si tu veux survivre ici.

— Si tu veux survivre tout court.

Elle acquiesce gravement.

— Travailler ici n’est pas donné à n’importe quel abruti ou fils à papa. Il faut se donner totalement.

Il faut croire qu’elle a décidé de me blesser.

— C’est ça que tu vois en moi ? Un fils à papa ?

Elle fait la moue, portant sa tasse de café à ses lèvres. Elle avale quelques gorgées avant de répondre.

— Au début, oui. Mais travailler avec toi m’a fait comprendre à quel point je me trompais.

Voilà qui est mieux. Un sourire fleurit sur mes lèvres.

— Tu es doué, William, mais tu n’as pas assez confiance en toi.

Je me révolte.

— C’est faux. Je sais très bien de quoi je suis capable. Je connais le premier parchemin de Yanael par cœur par exemple.

Je commence à réciter :

—  « Il était une fois la Terre, planète où la vie rationnelle évoluait, un peuple qui s’est vu offrir le savoir, un peuple qui a échoué par excès de cupidité. Nous, Lasmoniens, partons en ce jour. Nous vous avions promis notre science, vous l’aurez quand vous aurez trouvé la voie. La Terre regorge d’endroits et de cachettes en tout genre. Trouvez les objets marqués de la marque lasmonienne. Trouvez mes instructions. Trouvez mon héritière. La suite du chemin vous sera révélée. »

Sarah m’a écouté sans dire un mot, mais je sais qu’elle récitait intérieurement les mêmes phrases. Ce texte, ici, tout le monde le connaît. Piètre coup d’éclat.

— Bravo, mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu vis trop dans l’ombre de ton père, Will. Tu mérites d’être connu pour toi-même, et non pas comme le fils du célèbre David Lippman.

Je suis touché par ces mots qui prennent corps dans mon esprit.

— Merci Sarah.

Un silence s’installe avant que je n’aie enfin les tripes de demander :

— Ça te dirait qu’on aille dîner à l’extérieur un de ces soirs ?

Un sourire taquin étire ses lèvres.

— C’est un rencart ?

Bah, autant être franc.

— Oui.

— D’accord.

Je la regarde, surpris. Elle éclate de rire.

— Ça t’étonne ? Je t’avais dit que tu n’avais pas assez confiance en toi.

Je souris à mon tour. Soudain, elle tend son bras et pose sa main sur la mienne. J’aurais aimé que ce moment dure des heures, mais apparemment, c’était trop demander. Bruno surgit soudain dans la pièce et nous interrompt.

— Préparez vos manteaux, nous partons en Russie !

Sarah retire sa main et fronce les sourcils en direction de l’informaticien.

— La Russie ?

— Le disque dur est à Saint-Pétersbourg. Inutile de vous dire que Rebirth est extrêmement pressé. Il nous attend.

Nous nous levons sans plus tarder. La Russie… brrr, j’ai horreur du froid.

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Schumiorange
Posté le 11/01/2020
J'aime beaucoup la claque qu'envoie le changement de chapitre ! Finies les amourettes entre frère et soeur, retour à la réalité et à la mission !

Le père est tellement exigeant envers lui-même, j'espère que la Russie va être un succès ! Et une occasion de rencontrer leurs acolytes américains ?

En lisant l'extrait du parchemin de Yanael, mon cerveau a fait des associations pleines d'espoir après avoir vu la phrase "Trouvez mon héritière." Est-ce qu'Océane serait l'héritière de Yanael et du coup pas vraiment une Lippman et donc pas la soeur biologique de Devon ??? Oh là là, comme j'ai envie d'y croire…
Mais je n'attends ni infirmation ni confirmation, ça gâcherait le plaisir de la lecture ; )

Des petites coquillettes avant de poursuivre :
 - « Faites les entrer. » -> Faites-les entrer
 - « J’ai réussi à l’enregistrer et l’ai fourni au laboratoire… » -> fournie (la fréquence du disque dur)
 - « Je ferai en conséquence. Apportez le moi. » -> Apportez-le moi
 - « C’est un rencart ? » -> rencard (en passant, trop bien !!! William a un rencard !!)

C'est parti pour la suite !
Edorra
Posté le 12/01/2020
Et oui, de retour sur le côté "pro" de l'histoire.
Pour la mission russe, réponse dans quelques chapitres. Tu as de bonnes pistes.

Je ne commenterai pas ta théorie vis-à-vis d'Océane.

Oui Sarah et William sont tout mignons. Je les aime bien dans cette scène :)

Merci encore et à bientôt !
Dédé
Posté le 07/12/2019
Je pensais que David aurait eu l'échec plus difficile. Je m'attendais à de vrais coups de colère, des disputes à tout-va. Mais c'est sans doute aussi dû à l'ellipse de plus d'une semaine aussi. Les nerfs sont là mais les jours ont passé.

La piste en Russie est hyper intéressante. Autant dire que j'ai hâte de voir ce que ça va donner ! Va-t-on rencontrer la branche américaine au passage ?

Je trouve que William prend de plus en plus de place dans les chapitres qui lui sont consacrés. Je sais pas comment expliquer… Mais plus je lis, plus je le trouve presque plus important que son père. Est-ce un sixième sens selon lequel il va arriver une bricole au père et que William va prendre la relève tôt ou tard ? Ou peut-être est-ce toute ce débat autour de "être dans l'ombre de son père". En même temps, il évolue vite, même si on le trouve "moyen" avec le don d'anonymat. Et c'est toujours mignon de suivre sa relation avec Sarah. Mention spéciale au "bah autant être franc" qui m'a vraiment fait sourire dans la narration !

Bref, je me prépare à décoller pour la Russie sans plus tarder !

A bientôt pour la suite !
Edorra
Posté le 08/12/2019
Salut Dédé !

Comme tu dis pour David, l'ellipse temporelle a bien aidé à le calmer. David est également un personnage qui intériorise beaucoup ses sentiments et émotions. Il a la colère froide, ce qui n'est pas forcément mieux.

Pour William, effectivement, il évolue beaucoup. Maintenant, est-ce que ton sixième sens a vu juste ? L'avenir te le dira !

Le décollage pour la Russie t'attend, mais il y a de fortes chances que tu décolles pour une autre destination avant ;)

A bientôt !
Dédé
Posté le 08/12/2019
Je me doute que j'ai un chapitre Devon/Océane avant la Russie. Mais ça me va aussi ;)
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