Partie 1 - Chapitre 5

Son envie de la voir ce matin-là est encore plus forte qu'habituellement. Il a passé le week-end à se remémorer chaque détail de son visage et ses mimiques plus que charmantes. Il avait perdu pied, totalement dans un autre monde. Sa mère l'avait taquinée tout le week-end, assurant qu'elle n'avait pas vu un sourire sur son visage depuis trop longtemps. Il l'avait gardé rivé jusqu'au lundi matin. 

Il parlait avec Josh tout en fumant, la chaleur de l'été n'avait pas tirer sa révérence. Il la cherche du regard, espérant pouvoir l'admirer quelques instants avant leur cours commun de ce début de matinée. 

Ce qu'il avait alors vu avait détruit sa joie de vivre. 

Andy, le visage radieux, le bras derrière la taille de la belle blonde dont l'expression de bonheur frappait Chris en plein cœur. Il n'avait pourtant pas rêvé ce qu'il s'était produit entre eux vendredi. Il se sentait tellement stupide. Comment avait-il pu croire un instant qu'elle puisse s'intéresser à lui, le weirdo. Josh avait perçu le changement d'humeur de son ami.

― Ça va ?

La mine du brun ne faisait que s'étioler au fur et à mesure que le couple se montrait plus proche. Il détourne le regard lorsque l'athlète dépose un baiser sur les lèvres de sa dulcinée.

― On peut aller s'installer, je pense avoir saisi le message.

Plus qu'un avertissement, Andy avait mis les choses au clair. Il agite sa jambe, tentant de faire passer le flot d'émotions qui le traverse. Comme si tout le poussait à replonger. Il inspire, expire dans le but de se canaliser. Ses mains tremblent de nouveau, il les dissimule sous son bureau pour ne pas alerter Josh. Il passe l'heure le regard perdu dans le vide, lorsque le prof l'interroge, il bafouille avant que ses camarades ne se lancent dans un fou rire général.

― Tentez d'écouter la prochaine fois, lui rétorque le prof sur un ton cynique.

     Il voudrait rentrer, ou du moins être ailleurs plutôt qu'ici, entouré de toutes ces personnes qui ne le considèrent pas. Il se referme sur lui-même, la tête baissée, toujours honteux d'être tombé dans le piège de son ange irréel. Les secousses provoquées par sa jambe interpellent Josh.

― Tu contrôles ?

Question stupide, il n'arrivait plus à rien, sombrant chaque jour un peu plus que le précédent. 

― Pas le choix.

Son regard est vitreux, une profonde détresse en émane. Il a fait le plus gros, plus que huit mois et tout sera derrière lui, absolument tout. La pause sonne comme une délivrance. Il reste prostré sur sa chaise. Son ami part quelques minutes avant de revenir un café noir à la main. Il le dépose sur sa table.

― Bois, ça te fera forcément du bien.

Il se délecte de la première gorgée, le goût amer le réveille quelque peu de sa torpeur.

― Je suis le pire des abrutis

― Arrête de t'autoflageller

― C'était si réel vendredi ...

― Il l'a emmenée en week-end, il en parlait dans le couloir.

― J'aurais dû t'écouter, arrêter cette fixette il y a longtemps.

    Le coup de grâce, un rendez-vous suffit à la faire craquer. Il avale le reste de son café d'une traite, accentuant ses tremblements. Il en fait tomber son gobelet, heureusement vide.

― Putain !

    Il se prend la tête entre les mains, il a besoin d'une cigarette. Il se lève. Josh comprend vite ce qu'il va faire, décide de lui laisser du temps pour se calmer, seul. 

Il s'adosse au mur, peine à déclencher son briquet à cause de ses tremblements. Il a les nerfs à fleur de peau, la moindre contrariété pourrait anéantir toutes ses barrières. Il tire comme un malade sur sa clope pour penser à autre chose. Il doit se reprendre, ce cours est un de ses plus gros coefficients pour son diplôme. Il ne veut pas échouer si près du but. 

Il sort machinalement son téléphone de sa poche. Il n'a aucunes notifications, ça ne l'étonne pas. Josh est le seul qui lui parle encore après tout ce qu'il a pu faire l'an dernier. Les autres le juge encore sur ces actions. Il ne se rappelle pas tout, seulement du pire. L'heure le nargue, indiquant qu'il doit retourner de nouveau dans cette foutue salle, subir deux heures de plus.

    

    L'heure du déjeuner arrive finalement, salvatrice. Il n'a jamais quitté un cours aussi vite. Une cigarette de plus brûle entre ses doigts. Il s'était promis d'arrêter pour Lui, mais n'a pas pu s'y résoudre. Son ami faisait la queue pour son repas, lui n'avait pas assez faim pour ça, il allait grignoter tout en buvant un autre café. 

― Bonjour Chris

Cette voix, il pourrait la reconnaître entre mille. La chair de poule couvre sa peau. Il est subjugué par sa beauté, et cet entêtant parfum de violette qu'il n'arrivait pas à oublier.

― Il sait que je suis là, j'ai besoin de te parler.

Il ne savait pas quoi penser de cette situation. Il n'espérait rien au vu de ce qui s'est passé ce matin.

― Je t'écoute

Elle triture ses doigts, les yeux rivés au sol. Elle ne semble pas à l'aise.

― Tous ces échanges de regards n'étaient qu'un jeu pour moi. Je.. Je  suis avec Andy, je .. Je voulais simplement le rendre jaloux pour qu'il s'occupe de moi.

Elle bafouille, lui reste médusé. Un jeu, une simple farce à ses dépens. Il pouvait imaginer ça venant d'un tas de personnes, pas d'elle.

― Je ne ressens rien pour toi. Je t'ai entendu parler avec Josh ce matin, il n'y aura jamais rien entre nous. Je suis...

Sa voix se brise avant la fin de sa phrase.

―Tu es quoi ? Désolée ? Comme si tu en avais quelque chose à faire.

La détresse de ce matin s'est changée en haine inconsciemment. Il a mal à en crever.

― Retourne avec ton apollon, j'ai compris. Déjà ce matin c'était assez clair. Tu t'es bien amusée, j'espère.

Elle ne répond rien, ne le regarde pas. 

― Pardonne-moi, parvient-elle à articuler avant de s'enfuir à toutes jambes.

    La moitié des élèves avaient assisté à l'échange. Leurs chuchotements s'élevaient au fur et à mesure. Chris se sentait nauséeux. Son envie de disparaître s'est accentuée, mais pas plus que celle d'effacer le moindre de ses sentiments. 

Lorsque son ami revient, la rumeur de son échange avec Juliette à fait le tour de l'établissement. Il a eu le temps de griller trois cigarettes les unes à la suite des autres. Ses mains tremblent de plus en plus, il ne pense même pas à les cacher.

― Je ne peux pas te laisser plus de dix minutes seul.

L'expression sur le visage de Chris est terrifiante, sourcil relevés, regard glacial.

― Je suis vraiment qu'un con ! En tout cas, sa technique fonctionne bien, l'autre abruti  ne la lâche pas d'une semelle.

Un pas de plus vers la chute. S'il ne s'écoutait pas, il aurait déjà plongé tête la première dans l'enfer. Le portable de Josh vibre soudainement. Il le sort de sa poche avant de lire à voix haute.

― Je vous convie à la première soirée dans ma maison près du lac. Nous nous retrouvons vendredi à partir de 19h30. Tenue correcte exigée.

― La cerise sur le gâteau de cette putain de journée.

― Ne le prend pas à la légère, reste sur tes gardes.

― Comme s'il avait peur de moi, il a gagné.

― Crois-moi.

―Tu sais des choses que j'ignore?

― Beaucoup trop ... je préférerais oublier parfois. Écoute moi sur ce coup

― Okay... par contre pour sa tenue correcte, il oublie, ça sera comme d'habitude. Le noir c'est très chic.

Les sous-entendus de son comparse ne le rassurent pas. Il tente d'en faire abstraction. Tout tourne en boucle dans sa tête. 

 

*

 

Andy l'avait pris à part, lors de la pause ce matin, pour lui annoncer son plan.

― Je les entends parler de toi Princesse, tout est ta faute. Tu vas vite réparer ça, ou je me vengerais plus qu'il ne le faut sur ton petit tatoué.

― Tu m'avais juré que ce week-end suffirait, susurre-t-elle

Elle est coincée entre le mur et lui, sa respiration s'accélère, lorsque les traits du visage du footballeur se déforment.

― Tu ne peux t'en vouloir qu'à toi-même. Si tu n'avais pas donné tant d'espoir à ce Weirdo, je n'aurais pas eu à te demander de mettre les choses au clair.

    Il lui a ensuite exposé son plan. Elle en avait le cœur serré.

― Je n'arriverai pas à lui dire ça, ne m'oblige pas ...

    Il avait caressé sa joue, un sourire sadique aux lèvres.

― N'oublie pas ce qu'il adviendra si tu me désobéis. 

    Elle en a des sueurs froides. Elle a peu dormi la nuit passée, les réminiscences du week-end l'ont profondément affectée.

― J'ai hâte d'assister au spectacle, éblouie moi 

    Plus les heures passaient, plus elle se sentait mal. Son unique chance de lui parler, va se résumer à piétiner son cœur en public. Lorsqu'elle s'approche de lui, elle se sent confuse. Elle a une folle envie de se jeter dans ses bras, de lui dire que tout ceci est faux. 

Elle va perdre la seule personne qui serait en mesure de la sortir de son couple. 

Les premiers mots franchissent sa bouche, tranchant comme des lames. Si elle croise son regard, s'en serait fini. Elle s'arrache les ongles au fur et à mesure. S'imaginant cracher ses mots à la gueule d'Andy. Elle n'arrive pas à s'excuser. Et ce qu'il lui répond l'a détruit totalement. 

Elle se bat pour ne pas s'effondrer en sanglots face à cet homme qu'elle n'espérait plus, face à ce rêve. Elle s'enfuit, à bout de souffle, vide de toute énergie, une envie de vomir gravé dans sa chair. 

Si ces mots avaient été des balles, elle serait morte sur le coup. 

Elle s'enferme dans les toilettes ou elle régurgite de la bile. L'acidité lui brûle l'œsophage, le goût est infect. Elle se laisse glisser contre la paroi, complètement désemparé. 

Le regard des autres sur eux, le visage de Chris transformé en masque de haine à son égard. Même la colère ne parvient pas à l'enlaidir. Elle hurle, frappe du poing sur le carrelage. Sa main devient rouge, ses articulations la font souffrir, elle n'en a que faire. Andy doit certainement jubiler, fière de son plan. Elle se déteste, pas de la même façon qu'avant, quelque chose de plus perfide, rien que son reflet dans le miroir lui donne envie de tout fracasser. Elle frappe aussi fort que possible, le poing serré, la surface de verre s'éclate en milliers d'éclats, sa main saigne abondamment. Elle n'a pas mal, elle a déjà trop souffert.

― Princesse ?

    Il n'attend pas de réponse de sa part, la vue du sang dans le lavabo le coupe dans son élan.

― Qu'est-ce qu'il t'a pris?

Il attrape sa main et la passe sous le jet. La plaie qui se découvre peu à peu le répugne. Pour autant, il ne s'est jamais montré si attentionné.

― Tu n'es qu'une petite sotte.

Sa gentillesse ne dure jamais... ça n'allait pas changer malgré l'acte insensé qu'elle avait commis. Il se saisit de son téléphone pour contacter deux gars du groupe. Toute trace devait disparaître. Il leur demande également d'apporter le nécessaire pour la blessure. Il maintient sa main au-dessus du bac de faïence. Ses vêtements sont eux aussi tachés, son écharpe est bonne à jeter, une marre de carmin s'étend dessus.    

― Tu t'en es bien sorti Princesse, je vais me charger du coup de grâce.

― Tu n'en auras jamais fini ?

― Pas tant qu'il tiendra encore debout, je veux l'exterminer.

― Juste parce qu'il m'a sauvé et regardé ?

― Non, parce que tu l'aimes.

― Il a assez souffert. Il a compris, je suis à toi.

― Lui à peut être compris, mais toi visiblement non. Tu en es au point de te faire mal pour lui, l'amour c'est dangereux Princesse.

― Alors venge-toi sur moi ...

― Et risquer de te perdre ? Je ne suis pas stupide. Tu auras mal de le voir dépérir, la culpabilité te rongeras à l'intérieur, mais de façade tu seras toujours mon plus beau trophée.

    Les gars arrivent les bras chargés. Ils ont accès à beaucoup de choses entre ces murs. En dix minutes, tout est comme neuf, hormis le fait qu'un des miroirs manque à l'appel. Andy s'affère sur sa main, il désinfecte puis bande la plaie. Elle ne le remercie pas, ça lui ferait trop plaisir.

― Tu entends quoi par le coup de grâce ? 

― Ce qui se dit pendant mes soirées y reste. Ça vaut aussi pour toi Juliette.

    Personne ne la questionne sur sa main, même pas les profs. Les ragots sur son échange assez salé avec Chris vont bon train. Elle préférerait ne pas entendre les gens se moquer de lui à tour de bras. 

 

    Sa mère ne s'inquiète pas plus que ça lorsque sa fille rentre. Elle ne remarque pas son pansement, ni les taches sur ses vêtements. Elles échangent à peine quelques mots avant qu'elle ne parte s'enfermer dans sa chambre. 

Elle connecte son portable à son enceinte avant de lancer sa playlist habituelle, celle de quand elle est seule. Même sur ce sujet, il la commande, le rock ce n'est pas pour les jolies filles se plaît-il à dire sans cesse. Elle avait dû remiser ses t-shirts de groupe, ainsi que ceux des films de Tim Burton qu'elle possède dans le grenier. Comme à leur habitude, ses parents avaient approuvé ces changements, jugeant qu'elle devait grandir, être plus féminine. 

Les premiers accords de Song for Isabelle résonnent, elle reprend peu à peu le contrôle d'elle-même. Seule la musique et la lecture parviennent à la canaliser. Elle retire son bandage avant de se glisser sous la douche. L'eau s'infiltre dans la plaie, elle étouffe ses cris de douleur. La sensation est semblable à une brûlure qu'on viendrait de lui infliger. 

Lorsqu'elle ressort quelques minutes plus tard, elle panse de nouveau la blessure. Elle sait que l'heure du dîner ne devrait pas tarder, elle n'a aucune envie de s'asseoir avec ces inconnus qui se disent être ses parents. Devoir leur parler d'Andy encore et toujours, qu'il est si parfait, la répugne déjà d'avance. 

Elle fouille dans ses tiroirs à la recherche des photos de promo de ces trois dernières années. Elle ouvre celle de l'an dernier, à la recherche de Chris. Son look n'a pas changé, son visage oui. Elle se souvient que l'année passée n'a pas été facile pour lui. Elle n'a jamais su la cause, ni constaté quoi que ce soit. Elle se rappelle avoir entendu certains gars en parler suite à l'adhésion de Josh. Il a les traits marqués, les joues creuses, le teint cireux. Elle jurerait que ses yeux sont injectés de sang, mais ils sont partiellement masqués par ses mèches brunes.

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MerryDeLaLune
Posté le 25/12/2022
J'aime beaucoup ce chapitre. On sent qu'on commence à arriver dans la partie que tu avais hâte d'écrire eh eh. Je trouve que le rythme est bien mieux posé, on a le temps d'être vraiment mal pour le personnage féminin, alors que dans tes premières versions, on avait beaucoup moins le temps de compatir. Donc GG à toi ma poule pour ce lvl up de bâtard
MerryDeLaLune
Posté le 25/12/2022
Ah si !
Y a un truc par contre qui me turlupine un peu, c'est que je suis incapable de dire le prénom de la blonde. C'est souvent des "elle", "princesse", "beauté" et tout, et dans tout ce chapitre, même en revérifiant, me semble pas le voir. Et ça la déshumanise un peu ^^'

Si tu te focus que sur son physique ou quoi, ça risque de lasser. Hésite pas à apporter un peu de profondeur au perso, mais je doute pas qu'on en apprendre plus au fil des lignes.
EtoileLit
Posté le 26/12/2022
Merci !!! Ça me touche trop 🙈🙈🙈
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