Partie 1 - Chapitre 5

Par Edorra

Océane

La nuit porte conseil, paraît-il. C’est faux, je ne me sens pas mieux qu’hier. Et Pam est une garce. Voilà c’est fait, c’est dit ; je me sens mieux… Même pas.

Une journée s’est écoulée et je me sens toujours dans le même état d’esprit. J’en suis à me demander si la tension dans mes veines va finir par s’amenuiser. Comment voulez-vous tenir une conversation agréable dans ces circonstances ?

Nous sommes à la Pizzeria San Marco. Devon et Pam sont en face de moi, à la même table. Oui, c’est ça la bonne surprise. Quand Pam a su que nous allions tous à la même pizzeria, elle a tenu à ce que nous passions la soirée tous les quatre.

À mes côtés ? Une place vide ; Kevin n’est toujours pas arrivé. Il va falloir que j’aie les nerfs bien accrochés pour supporter de voir Pam faire des avances à mon frère tout en me disant que Kevin m’a posé un lapin. Encore.

Le restaurant grouille d’activité ; des ados et des étudiants pour la plupart. Le brouhaha ambiant ne m’aide pas à sortir de mes sombres pensées. J’aurais dû refuser l’invitation – je devrais plutôt dire l’ordre – de cette gourde de Pam. Mieux vaut être seule que tenir la chandelle entre mon frère et cette pouf. Elle m’énerve. Comment fait-il pour la supporter ?

Je suis jalouse, et je déteste ce sentiment, surtout pour mon frère. Qu’est-ce qui cloche chez moi ? Je suis plus bouleversée par l’attitude de Pam et Devon que par l’absence de Kevin. À vrai dire, j’ai à peine pensé à lui depuis notre arrivée ici. Le seul intérêt qu’aurait sa présence maintenant serait de me sauver de mes pensées incestueuses. De me sauver tout cours. Je perds pieds et je le sais. Sous la table, je serre les poings, essayant de me raccrocher à quelque chose, sans savoir à quoi précisément.

Je ne peux pourtant pas éviter de les regarder toute la soirée, c’est la moindre des décences. D’autant que Pam n’arrête pas de monopoliser la conversation. Je ne pensais pas qu’on pouvait être bavarde à ce point. Ses propos seraient intéressants encore, mais savoir quelle couleur de rouge-à-lèvres elle va prochainement acheter parce que ça met mieux en valeur la couleur de ses yeux ne fait pas vraiment partie de mes priorités. Je soupire imperceptiblement. Quelle soirée mortelle ! Je n’ai qu’une envie : l’écourter au maximum, ou me réfugier sous la table, au choix.

Mais surtout éviter de croiser le regard compatissant de Dev. Ne pas me plonger dans le bleu vertigineux de ses yeux. Ne pas fixer son bras enroulé autour des épaules de Pam. Ne pas m’imaginer à sa place. Ne pas me voir en train de caresser sa main. Autant de commandements que j’ai déjà enfreints. Si je reste ici, je recommencerai, je le sais. Oh, Volonté, ai-je déjà épuisé toutes tes réserves ?

La voix stridente de Pam me rappelle à l’ordre. Je ne peux pas m’empêcher de grimacer. Quand cette fille vous pose une question, on a l’impression d’entendre des ongles grincer sur un tableau noir.

— À quelle heure Kevin a-t-il dit qu’il viendrait ?

L’air de rien, je joue avec ma fourchette sur la table.

— Il n’a pas donné d’horaire précis. On s’est simplement donné rendez-vous ici.

— Sans préciser d’heure ? s’étonne-t-elle.

Je hausse les épaules. Je ne vais quand même pas lui faire le plaisir de lui confirmer qu’il m’a laissée tomber.

Autour de nous, la plupart des clients sont servis. L’attente est de plus en plus longue. Devon me jette des regards par moment. Des regards que je ne sais plus interpréter. Est-ce qu’en un jour, un fossé de la taille de l’Océan Atlantique se serait creusé entre nous ? Mon cerveau est en train de surchauffer, et j’ai faim. Manger me redonnerait des forces, et peut-être que je pourrais penser à autre chose pendant ce temps. Pam revient à la charge.

— On devrait commander, ça le ferait venir.

Aussitôt qu’elle a prononcé ces mots, elle hèle un serveur qui accourt à notre encontre. Pourquoi cette fille obtient toujours tout ce qu’elle veut d’un claquement de doigts ? Et pourquoi est-ce que ça m’importe ? Ne t’occupe pas d’elle, Océane, et peut-être que tu arriveras à passer une bonne soirée.

Nous commandons nos plats qui nous sont servis une dizaine de minutes plus tard. Le fumet de ma pizza savoyarde recouverte de fromage fondu me met l’eau à la bouche. Ça, ça va m’aider, à défaut d’avoir quelqu’un de valable à qui parler. Je ne sais plus quel sujet aborder avec Dev. Et même si c’était le cas, je ne crois pas que Pam me laisserait en placer une.

La première bouchée est comme un feu d’artifice de saveurs dans ma bouche. J’adore la cuisine de ce restaurant. Si je me déconnectais de la réalité pour me retrouver simplement en tête à tête avec mon assiette ? Ça pourrait être sympa.

C’est une bonne idée et je m’y tiens autant que possible, mais je suis bien obligée de répondre aux demandes d’attention de Pam. C’est fou ce que ses « Qu’en penses-tu, Océane ? » trouvent un réel écho en moi. Je me contente d’acquiescer. De toutes manières, ce n’est pas mon avis qu’elle veut, simplement une preuve que je l’écoute. Mais qu’est-ce qu’il lui trouve ?

Elle m’offre finalement un peu de répit quand elle se lève pour aller « se rafraîchir ». Elle peut pas dire qu’elle va aux toilettes comme tout le monde, non ? Elle nous laisse donc seuls, en tête à tête, Devon et moi. Mauvaise idée. Un silence gênant s’installe entre nous. Je tripote ma serviette en papier, essayant de me donner une contenance. Elle est bien plus facile à regarder que mon frère. Il me demande soudain.

— Tu veux que je lui casse la gueule ?

Je relève un regard étonné vers lui.

— À Pam ?

C’est à son tour de hausser un sourcil surpris.

— Non, à Kevin.

Je me mords les lèvres. Je me suis fait avoir sur ce coup-là. Je murmure entre mes dents.

— Ça, je m’en chargerai moi-même.

Je me tais. Il se tait. C’est un grand changement après le bavardage ininterrompu de Pamela. Ça n’en reste pas moins perturbant. Devon et moi avons toujours eu l’habitude de nous taquiner gentiment. Une nuit a tout gâché. À cette pensée, des larmes me montent aux yeux. Je m’efforce de les retenir, mais manifestement, elles n’ont pas échappé à l’attention de mon frère. Il soupire.

— Océane…

Le retour de sa copine l’empêche de continuer. C’est son seul atout. Aussitôt, elle recommence son pépiement agaçant.

Les minutes défilent, et défilent encore. J’ai fini mon plat. Toujours aucune trace de Kevin. Il ne viendra plus vu l’heure. Je ne relève même pas l’affront de son attitude. Ça m’est égal. Bien plus que les regards désolés que Pam me jette. J’ai envie de la crucifier sur place. Vous pensez que je serai acquittée ? Si je plaide la démence, c’est possible.

Il faut que je me reprenne. Je me fiche les jetons, là. J’ai l’impression que les connexions ne se font plus entre mes neurones. Ou peut-être que mon cœur a fait un coup d’état. Les petits globules rouges révolutionnaires ont fait un assaut sur le cerveau, siège du gouvernement. C’est l’anarchie complète dans tout l’État Océanien. Tout va sauter. Mon Dieu, apportez la camisole de force ! Je me lève brusquement pour éviter de me mettre à hurler dans tout le restaurant. Devon me regarde avec inquiétude.

— Ça ne va pas ?

Non, Dev, ça ne va pas. Ta sœur est bonne à enfermer, une foldingue qui va finir par se prendre pour Marie-Antoinette, ou une paranoïaque qui va finir par craindre une combustion spontanée. Ces mots ne franchissent pas mes lèvres. Apparemment, le cerveau, siège du gouvernement, les contrôle encore.

— Je vais rentrer. Kevin ne viendra plus maintenant… Bonne soirée.

Mouais… Je ne suis pas sûre d’avoir été très convaincante. C’est certain vu les sourcils froncés de Dev. Peu importe. Il est temps pour moi de partir. Devon se lève à son tour.

— Je te raccompagne.

Je me retourne vers lui avec stupéfaction.

— Je peux très bien rentrer toute seule.

— Le soleil est couché depuis longtemps. Je n’aime pas te voir traîner seule dans les rues obscures.

— Dev… Je suis une grande fille.

— Une grande fille n’est pas plus en sécurité qu’une petite.

Il a déjà remis sa veste. Rien ne le fera changer d’avis. Pas même la moue capricieuse de Pam. Elle geint.

— Tu me plantes là ?

Il reporte son attention sur elle.

— Désolé. Un grand frère a un certain nombre de devoirs.

Elle me jette un regard assassin. Hé, je n’y suis pour rien moi, je ne lui ai rien demandé. Même si j’avoue que sa décision me touche. Devon se penche vers elle et lui plaque une bise distraite sur la joue.

— Je te rappelle.

Il se relève sous sa mine consternée et revient à ma hauteur.

— En route, Océane.

Je prends le chemin de la sortie, lui sur les talons. J’ai beau chercher, je ne comprends plus rien à ses décisions.

 

.oOo.

 

Devon

Le vent frais de cette fin de soirée me fait frissonner. Je préfère me rassurer en pensant que c’est le froid qui me fait cet effet-là, et non la présence d’Ellie. Elle marche à mes côtés, engoncée dans son chaud manteau en laine noir et rose. Son souffle s’échappe de ses lèvres en nuages de vapeur.

Ma sœur n’a pas échangé un seul regard avec moi depuis notre départ de la pizzeria. Ça m’agace, et en même temps j’en suis heureux. Pas paradoxal du tout… Je ne suis pas sûr de ce que serait ma réaction si je plongeais mes yeux dans les siens. Je m’y noierais probablement. Je me noierais dans les quelques souvenirs qui me sont revenus. Je me réchaufferais à la chaleur de ses caresses et de ses baisers… Je me blottirais contre le satin de sa peau.

Je frissonne violemment et me force à échapper à ces images envahissantes. Il aurait mieux valu que ma mémoire reste aveugle. Les images ne seraient encore pas si importantes si elles n’avaient pas ramené avec elles le plaisir… et le désir de recommencer.

Je serre les poings au fond de mes poches. Mais qu’est-ce qui m’arrive, nom de Dieu ! Pourquoi maintenant ? Pourquoi tout à coup ? Tout à coup ? Soit franc avec toi-même, Devon, tu la regardes différemment depuis son retour de vacances l’été dernier. Je ne sais pas d’où me viennent cette réflexion et cette prise de conscience soudaine, mais c’est la réalité. Océane est différente depuis quelques mois : plus épanouie, plus belle, plus sensuelle… Je ne devrais pas la considérer comme ça… et pourtant.

Nous arrivons enfin devant le portail de notre large jardin qui cache son manoir du début vingtième. Il a subi plusieurs rénovations depuis deux siècles. Il est tout à fait habitable, même s’il lui manque plusieurs des nouvelles technologies. Papa en avait hérité de sa grand-mère maternelle. J’avais à peine un an.

J’ouvre le portail, ce qui provoque un lourd grincement. Je grimace tout en faisant signe à Océane de me précéder. Elle a dû capter mon geste du coin de l’œil car elle s’exécute sans prononcer un seul mot. Avec un soupir, je referme et la rattrape en quelques pas.

Ce maudit silence me tue, mais je ne sais pas comment briser la glace. Et finalement, c’est peut-être plus sûr comme ça. Si on s’ignore, on sera moins tenté de se toucher, de s’embrasser, de… Je secoue violemment la tête.

La voix d’Océane s’élève soudain, me faisant sursauter.

— Tu sais, cette marche aurait été pareille si j’avais été seule. Pourquoi m’as-tu raccompagnée ?

— Je te l’ai dit : pour te protéger.

Elle laisse échapper un éclat de voix sarcastique.

— Merci, preux chevalier. Quoiqu’il en soit, je suis arrivée au château sans encombre. Vous pouvez rejoindre votre princesse dorénavant.

Je serre les dents. Ce qu’elle peut être énervante parfois !

— Arrête ta comédie. J’ai pas envie de me retaper tout le chemin inverse par ce temps. Je suis chevalier peut-être, mais pas si courageux que ça.

Arrivé devant la porte d’entrée, j’appose ma main sur le panneau de reconnaissance digitale. J’attends qu’elle se déverrouille et sens soudain le regard d’Ellie sur moi. Je baisse le mien pour croiser ses yeux interrogateurs. Elle les détourne aussitôt, et profite de l’ouverture de la porte pour s’engouffrer dans le hall.

Je la suis rapidement, pressé de retrouver la douce température de l’intérieur. Je pousse aussitôt un soupir de soulagement. Je ferme les yeux et profite quelques secondes de cette agréable atmosphère. On ne peut pas dire que j’ai passé une excellente soirée jusque-là. Je n’avais pas choisi Pamela pour sa conversation passionnante, si vous voyez ce que je veux dire. Elle aurait été parfaite pour oublier mes souvenirs de l’autre nuit. Malheureusement, la présence d’Océane en face de moi m’a empêché de me montrer trop entreprenant. Je ne pense pas que Pam aurait dit non. Dans ce cas, pourquoi ne suis-je pas resté en tête à tête avec elle ? Parce que de nous trois, c’était elle que j’avais envie de voir partir. Un souffle court m’échappe alors que j’imagine les lèvres d’Ellie se poser sur les miennes, ma langue glisser sur la sienne…

J’ouvre brusquement les yeux pour apercevoir l’objet de mes pensées entrer dans la cuisine. La raison voudrait que je l’évite, mais je suis rarement raisonnable. Et j’ai besoin d’un verre, quelque chose pour soulager ma gorge desséchée.

Je pénètre dans la pièce à mon tour. Ma sœur s’est servi un verre d’eau. Elle garde les yeux rivés sur lui, pensive. Je lui tourne le dos pour me diriger vers le frigidaire. Il vaut mieux que je reste sobre aussi. L’alcool n’a pas été mon ami ces derniers jours. Je me verse un verre de jus de fruit quand j’entends un sanglot étouffé.

Je sursaute comme si une guêpe m’avait piqué le cul et me retourne vers Océane. Mes yeux s’écarquillent quand j’aperçois des larmes couler des siens. Elle tente de les dissimuler en baissant la tête, mais c’est peine perdue. Un sentiment de compassion s’empare de moi. Je ne supporte pas de la voir triste. Océane est un rayon de soleil. J’ai horreur que des nuages viennent le ternir.

J’hésite un instant avant de prendre la parole.

— Ne pleure pas pour ce crétin de Kevin. C’est un imbécile s’il croit qu’il a mieux à faire que de passer la soirée avec toi.

Plutôt que de la consoler, mon affirmation semble au contraire faire redoubler ses larmes. Elle essaye de me répondre, mais ses sanglots rendent ses phrases inintelligibles. Elle lutte quelques secondes pour pouvoir enfin prononcer des mots qui font sens.

— Je ne pleure pas à cause de ce naze !

Ah. Ça, ça ne m’avance pas. J’attends qu’elle développe, mais elle ne semble pas vouloir éclairer ma lanterne.

— Alors pourquoi… ?

Elle émet un gémissement douloureux.

— T’en a vraiment aucune idée ? Je pleure pour toi et moi, idiot ! Qu’est-ce qui nous arrive ? J’ai l’impression de devenir folle…

J’en reste figé. Je pensais qu’elle avait réussi à surmonter cette histoire, que j’étais le seul à ressentir ce trouble. Encore une fois, je me trompais. Ça ne m’aide pas à savoir quoi lui répondre. Par conséquent, elle continue.

— Je t’envie de ne te rappeler de rien, tu sais. Et je suis désolée d’évoquer le sujet alors que tu vas de l’avant. Mais moi, moi j’arrive pas à oublier, et ça me bouffe ! Je ne t’en veux pas, Dev… mais depuis cette nuit, je ne te vois plus comme un frère et… j’sais plus quoi faire ! J’arrête pas de nous imaginer et… ça me plait. J’suis un monstre, c’est ça ?

Là encore, j’en reste sans voix. Malheureusement, mon silence est loin d’être la réponse qu’elle attendait. Son regard me terrifie quand soudain elle croit que je la prends pour une folle perverse. C’est loin d’être le cas, je ne sais juste pas comment réagir. Mes moyens me reviennent quand elle se détourne.

— Oublie tout ça. Je ne t’embêterai plus.

— Océane, non…

Je la rejoins en quelques enjambées, la force à se retourner pour l’enlacer tendrement. D’abord surprise, elle rend les armes et niche son visage au creux de mon épaule. J’hésite avant de lever ma main vers sa tête et de lui caresser les cheveux. Dans mes bras, elle se calme peu à peu.

De longues secondes s’écoulent sans que nous n’échangions un mot. Je me décide soudain.

— Je ressens la même chose, Ellie. Alors si tu es un monstre, j’en suis un aussi.

— C’est censé me rassurer ?

Elle a souri en disant cette phrase. C’est toujours ça de gagné. Je souris à mon tour et tourne mon visage vers ses cheveux. Je suis si bien ainsi, son parfum ravit mes narines. Les effets sur mon corps ne se font pas attendre. Océane se contracte en sentant mon début d’érection, et se dégage aussitôt. Je fais la moue.

— Désolé.

Elle relève son regard vers moi, un sourire gêné sur les lèvres.

— Pas grave. C’est pas comme si tu pouvais contrôler ce genre de chose, pas vrai ?

— Vu comme ça.

Elle pousse un profond soupir.

— Qu’est-ce qu’on va faire, Dev ?

C’est bien la question que je redoutais depuis le début. Qu’allons-nous faire ? Le plus sage : tout oublier et faire comme si de rien n’était ? Ou au contraire céder à notre désir ? Je suis l’aîné. C’est à moi de prendre la bonne décision.

 

.oOo.

 

Océane

Devon m’observe en silence. Je lis le doute et l’hésitation dans son regard. Comme moi, il ne sait plus comment agir. On ne sait pas comment gérer ce désir qui est né entre nous. Alors on se dévisage sans rien dire, sans trouver comment aborder la discussion.

Finalement, il soupire.

— On devrait s’asseoir.

Il me désigne la table d’un mouvement du menton. J’acquiesce et m’assois dos à la porte. Il va s’installer face à moi. Le silence reprend sa place. Mon frère tente plusieurs fois de prendre la parole, mais s’arrête à chaque coup.

De nouvelles larmes me montent aux yeux. Est-ce que ce sera ça désormais nos relations ? Ne plus savoir comment se parler ?

Désemparée, je laisse tomber ma tête sur la table, tout contre mes mains. Mon geste provoque le cri surpris de Devon.

— Ne t’en fais pas, Océane. On va trouver une solution.

— Vraiment ? J’ai envie de toi, Devon. Je ne vois pas ce que je peux faire contre ça. Une lobotomie, tu crois que ça marcherait ?

— Océane, me reprend-il d’une voix sèche.

Ma dernière phrase ne l’a clairement pas amusé.

Je me redresse pour croiser son regard rivé sur moi. Un maelstrom d’émotions s’y cache : colère, dépit, tendresse et oui, aussi du désir.

Je lui demande d’une voix plus rauque que je ne le voudrais.

— Quelle solution proposes-tu ?

Il se mord les lèvres quelques secondes avant de répondre.

— On ne doit pas aller plus loin. Ce serait… mal.

Je hoche la tête. Je comprends son discours, même si ça me tord les tripes.

— Je me maitriserai.

Un triste sourire étire ses lèvres.

 — Je sais que tu le ferais, tout comme moi. Mais ça me déchirerait le cœur de te voir comme ça. Non, le mieux, c’est que je m’éloigne. Si je le lui demande, je pense que papa serait d’accord pour m’envoyer en pension.

J’ouvre des yeux catastrophés.

— Tu veux partir ? Non, Dev, ne me laisse pas !

Il esquisse une grimace désolée et pose sa main sur la mienne.

— Ellie, ce ne serait que provisoire. Juste le temps que ça nous passe.

Mes larmes ont trouvé le chemin de la sortie et coulent dorénavant sur mes joues.

— Je me retrouverais seule avec Papa. Ce serait pire que l’enfer pour moi.

La main de Devon a commencé à jouer avec la mienne, tentant de me rassurer par ses caresses.

— Je suis sûr qu’il te laisserait tranquille. Tu aurais la maison pour toi toute seule.

Le sens de ses mots m’échappe un peu, toute ma concentration s’étant dirigée vers les terminaisons nerveuses de mes doigts. Le toucher de Devon est plus qu’obsédant. Je sens ma température interne grimper de quelques degrés, et mon ventre se crisper. Un frisson me parcourt.

Je reporte mon attention vers Dev. Son regard me retransmet la même fièvre que la mienne.

Il a raison, on doit tout arrêter avant qu’il ne soit trop tard, mais ça devient de plus en plus dur.

Je me dégage soudain et me lève brusquement.

— Je ferais mieux d’aller me coucher.

Il se secoue, comme s’il venait juste de sortir d’un sortilège.

— Oui, il vaut mieux.

J’acquiesce vigoureusement, avant de me détourner et de sortir de la cuisine.

C’est ce qu’il y a de mieux pour tout le monde. Et pourtant, le manque me serre davantage le cœur à chaque nouveau pas.

Je parcours quelques mètres avant de craquer et de rebrousser chemin en courant. Je tombe dans les bras de Devon qui accourait vers moi lui-aussi. Il plonge un regard surpris dans le mien, puis m’embrasse passionnément. Je lui réponds de la même façon, et aussitôt un certain soulagement m’envahit. Je glisse ma main dans la nuque de Dev, caresse ses cheveux, le rapproche de moi.

Un grognement satisfait lui échappe alors qu’il pose ses mains sur mes hanches.

— Océane, c’est mal… murmure-t-il entre deux baisers.

— Je sais, mais ça paraît si bon…

Nous continuons à nous embrasser. En moi, la tempête de la passion s’est déchaînée, m’empêchant de penser que c’est à mon frère que je suis collée ainsi. Je devrais en être mortifiée. Une partie de moi l’est d’ailleurs, mais je n’arrive plus à l’écouter. La seule chose qui compte, c’est qu’actuellement, je me sens bien, plus vivante et heureuse que je ne l’aie jamais été.

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Schumiorange
Posté le 11/01/2020
Salut Edorra,

Encore un chapitre vraiment superbe !

L'ambiance du repas à la pizzeria est juste géniale : ) Et cet enfoiré de Kévin… On ne l'a pas encore vu, mais j'espère qu'on ne le verra pas !

Et la scène d'aveux / discussion / réconciliation est tellement bien écrite ! Tes phrases retransmettent parfaitement l'intensité de la scène et les émotions d'Océane et Devon. Bravo !

Avant de passer à la suite, quelques coquilles et une question de vocabulaire en premier :
 - « Je suis jalouse, et je déteste ce sentiment, surtout pour mon frère. » -> Est-ce qu'on peut être jaloux pour quelqu'un ? Le "pour" me dérange un peu, mais je ne suis pas sûre de ce qui est correct. A cause de quelqu'un ?
 - « Je perds pieds et je le sais. » -> pied
 - « Soit franc avec toi-même, Devon, … » -> Sois
 - « Si on s’ignore, on sera moins tenté de se toucher, … » -> tentés
 - « T’en a vraiment aucune idée ? » -> T’en as

Je cours vers la suite, je suis officiellement accro ! : )
Edorra
Posté le 12/01/2020
Salut Schumiorange !

Une nouvelle accro :D
Ton commentaire me fait très plaisir. C'est un de mes chapitres préférés.
Ça me fait du bien de revoir le début de l'histoire par des yeux neufs. Merci beaucoup.

Concernant ta remarque de vocabulaire, tu soulèves un excellent point. La phrase telle qu'elle est est bancale. Mon intention ici est de dire qu'Océane n'aime pas que ce soit son frère qui suscite en elle de la jalousie amoureuse.
Du coup, j'ai retraivaillé la phrase :

"Je suis jalouse, et je déteste ce sentiment. Je déteste surtout l’éprouver vis-à-vis de mon frère. "

Qu'en penses-tu ?

A bientôt !
Schumiorange
Posté le 12/01/2020
Salut Edorra !

Merci d'avoir répondu à tous mes commentaires !
Et merci d'avoir posté des nouveaux chapitres !! Quelle joie de savoir que je vais pouvoir poursuivre ma lecture sans attendre !! : D

Je suis en réflexion sur la phrase avec la jalousie depuis quelques minutes, mais même après plusieurs recherches, je n'ai pas trouvé de réponse "officielle".
Je ne suis pas sûre que "vis-à-vis" fonctionne non plus… parce qu'elle n'est pas jalouse de Devon, techniquement, ce n'est pas envers lui qu'elle éprouve de la jalousie, c'est envers Pam (c'est elle qu'elle envie), mais du coup, c'est quand même Devon qui provoque cette jalousie, donc il est bien dans l'équation ! Alors, est-ce qu'elle déteste éprouver ce sentiment à cause de lui ? Est-ce qu'elle déteste qu'il lui fasse éprouver ce sentiment ?
Je crois qu'en mélangeant un bon coup tous les éléments et avec une ou deux graines de poudre magique, tu obtiendras la phrase parfaite ! : )

Je vais lire la suite !! XD
Dédé
Posté le 06/12/2019
(mon commentaire a été mangé par NFPA... arf…)

Je disais donc que l'on se concentrait ici sur Devon/Océane de nouveau. Et que tu avais une grande facilité pour exprimer des sentiments hyper complexes. Même si c'est loin d'être facile, je me doute bien. Mais ça coule de source en te lisant. C'est bluffant.

Ils ont beau lutté, lutté et avec une de ces forces ! Sauf que la fin était inévitable.

Je suis tellement happé par la lecture que je n'ai rien vu comme coquillettes. Il n'y en avait sans doute pas pour mes pauvres yeux, c'est possible aussi. Il ne peut pas y avoir de coquilles à chaque fois ;) Mais c'est pour te dire que je suis tellement accro à ton histoire que je vois plus rien, que je ne peux pas m'empêcher de me jeter dans la lecture dès que je vois qu'un nouveau chapitre est disponible.

Je développais un peu plus dans le commentaire qui ne s'est pas affiché (je crois). Je m'excuse par avance… Je suis beaucoup frustré de devoir recommencer à tout réécrire xD

A bientôt pour la suite !
Edorra
Posté le 07/12/2019
Ayant déjà eu un commentaire mangé par NFPA, je comprends le sentiment !

Merci pour tes compliments. Effectivement, exprimer toutes ces émotions n'est pas simple... après coup. Quand j'écris de telles scènes, je me mets un peu dans les mêmes états, et je laisse tout couler. Ce qui me vide de presque toute mon énergie. J'aime bien l'exercice, mais ça me bloque un peu parfois (et je crois aussi que c'est pour ça que j'ai du mal à continuer l'écriture du tome 4 qui est très à fleur de peau au niveau de l'atmosphère).
En tout cas, si ça rend bien à la lecture, ça vaut mille fois le coût !

Un nouveau Yanael addict si je comprends bien :D

Je suis ravie de te compter dans l'aventure, d'autant que ton regard nouveau me fais redécouvrir le début de cette histoire avec fraîcheur. J'apprécie énormément.

A bientôt pour la suite !
Vous lisez