Partie 1 - Chapitre 4

Par Edorra

David

Séville. Je n’imaginais pas remettre les pieds dans cette ville un jour. La dernière fois que j’y suis venu, je me suis coltiné une balle dans l’épaule et deux mois de convalescence. Ça n’arrivera pas cette fois, j’en suis persuadé : j’ai six années d’expérience de plus au compteur.

J’avance d’une démarche assurée sous les arches en pierre de l’allée principale du parc, entrant pas après pas dans le rôle qui m’a été créé pour l’occasion. Je ne suis plus David Lippman, mais Lazare Birgman, trafiquant d’armes et érudit en langues anciennes et informatiques à mes heures perdues. En bref, la perle rare pour les moines renégats du « Parchemin Ancien ». Je savais qu’ils n’avaient pas dans leurs rangs de personne capable de déchiffrer le disque dur de Yanael. Ils ont beau faire partie d’une organisation en plein essor, il n’en reste pas moins qu’ils sont en sous-effectif. J’ai bon espoir de démanteler ce groupe en peu de temps, et leur reprendre ce disque dur serait un bon commencement.

Pour l’heure, j’ai rendez-vous avec Gildas Dacosta, « recruteur » du Parchemin. J’ai appris à connaître l’individu durant mes années au centre. Il a tout de l’archétype de ceux que je nomme sombres connards : vicieux, amoral et prêt à tout. En clair, le type d’hommes à ne pas perdre des yeux, sauf si on est suicidaire. Je ne le suis pas… plus maintenant.

Je me concentre à nouveau sur Lazare. Rien ne doit venir me perturber si je veux réussir cette mission. Après tout, je suis habitué à me faire passer pour un autre tout en entendant les recommandations de mon équipe dans mon oreillette intégrée. Elle est tellement minuscule, greffée dans le conduit de mon oreille, qu’elle est indétectable. Une fréquence d’onde bien définie peut la mettre en marche et l’éteindre, et le secret est jalousement gardé.

Je m’assois tranquillement à la terrasse d’un café, non sans jeter un regard langoureux à la séduisante serveuse d’une trentaine d’années. Mon personnage est censé être un séducteur invétéré, et j’avoue que ce n’est pas la partie la plus désagréable à interpréter. La voix douce de Stéphane résonne alors contre mon tympan.

— Gildas vient d’arriver à l’entrée du parc. Il devrait vous rejoindre d’ici deux minutes. Trois gardes de l’organisation sont prêts à intervenir dans un van à l’entrée nord, mais ils paraissent relax. Je ne pense pas qu’ils se doutent d’un piège, mais soyez prudent, Rebirth.

Rebirth, mon nom de code en mission. Renaissance. Je ne sais pas pourquoi j’ai choisi ce nom en entrant au centre. C’était sans doute mon sentiment inconscient après être sorti de l’alcoolisme. Le temps n’est pas aux souvenirs et à la nostalgie. J’observe avec attention la scène autour de moi. Le soleil brille en cette fin de matinée. De nombreuses familles, parents et enfants, se baladent tranquillement comme si le monde n’était que joie et amour. Ils ne se doutent pas un seul instant que le destin de la Terre se joue à deux pas d’eux.

Et soudain, il est assis à mes côtés, m’étudiant avec insistance sous ses lunettes de soleil. Il m’est définitivement antipathique. Un rictus moqueur étire ses lèvres.

— Je vous imaginais moins musclé.

— Avec des lunettes et de l’acné, c’est ça ?

Il hausse les épaules.

— Que voulez-vous, les clichés ont la vie dure. Pour moi, tous les mordus de l’informatique sont des timbrés asociaux. À vous de me prouver le contraire.

Je reste impassible, le jaugeant de mon regard brun (oui, Lazare a les yeux marron noisette ; ça fait partie des détails à se souvenir quand on utilise le don d’anonymat.). Il va falloir se montrer plus fin manipulateur que lui si je veux arriver à mon objectif. J’esquisse un sourire froid.

— Il vaut mieux pour vous que vous m’ayez contacté pour une bonne raison. Et par bonne, j’entends lucrative.

Il détruit mes fausses inquiétudes d’un geste nonchalant de la main.

— Ne vous inquiétez pas pour ça. Est-ce que cent mille euros par jour ouvré vous conviennent ? J’ajoute également que le gîte et le couvert vous sont accordés dans l’un des endroits les plus luxueux de la planète le temps du job.

Je le regarde avec étonnement et feins l’intérêt. Ces salauds sont vraiment prêts à tout pour le disque dur, même à aguicher avec des récompenses contraires à leurs valeurs catholiques… Cela dit, je pense que la Quête a pris le dessus sur leur foi. Pour être franc, je ne peux pas leur jeter la pierre.

— Ça paraît trop pour un seul homme. Y aurait-il anguille sous roche ?

Ses traits s’assombrissent.

— Croyez-moi, c’est une occasion qui ne se représentera pas deux fois.

— Vous ne m’en direz pas plus sur ce fameux job ?

— Pas ici, et pas avant que vous ne vous soyez décidé. Alors ?

Je prends le temps d’une fausse réflexion.

— Cent mille euros par jour ? Il faudrait être fou pour refuser une telle somme. Je suis des vôtres.

Une expression victorieuse se grave sur ses traits.

— C’est une bonne décision. Allons-y.

Il se lève et m’invite à en faire de même. Ensemble, nous prenons le chemin de l’entrée nord, où je sais que le van nous attend. J’espère sincèrement qu’ils sont tombés dans le panneau, et qu’ils me montreront le disque dur bientôt. J’ai l’impression d’être aussi impatient qu’un adolescent avant son premier rendez-vous.

 

.oOo.

 

William

Je ne suis même pas perturbé par le manque de sommeil. J’arrive à faire face, peut-être est-ce l’adrénaline. Surveiller les faits et gestes d’une organisation terroriste est un excitant efficace.

Ça va faire une trentaine d’heures que Papa est entré dans le complexe du Parchemin Ancien, ou plutôt, un des complexes, comme me l’a fait remarquer Stéphane. Il ressemble à un hôtel de luxe. De vastes bâtiments, de grandes allées surmontées d’arches majestueuses, une piscine presque aussi grande que le stade de France, des palmiers paradisiaques… On y vivrait facilement.

À vrai dire, je préfèrerais travailler dans un tel endroit plutôt que dans les tristes locaux du centre de Bruxelles. Il faudrait que j’en touche un mot à Papa. Ce serait sympa de se délocaliser aux Seychelles.

Mais pour le moment, je suis coincé dans la chambre d’hôtel d’où nous assurons la surveillance. Il n’est qu’à quelques kilomètres du complexe, c’est l’endroit le plus proche que nous ayons trouvé. Il nous permettra d’organiser une opération d’extraction si jamais les choses devaient tourner mal.

Bruno et Sarah surveillent attentivement les moniteurs sur lesquels défilent les images que David filme. Stéphane est parti en reconnaissance dans le quartier.

Pour ma part, je suis captivé. Je n’avais jamais vu mon père sur le terrain. J’ai l’impression de le redécouvrir. Par exemple, je n’aurais jamais cru qu’il était si bon acteur. Si je n’avais pas connaissance de Yanael et du don d’anonymat, je me laisserais aisément prendre à son jeu.

Je me lève soudain du canapé et me rapproche des écrans. À vrai dire, mon regard est plus attiré par la vue plongeante sur la nuque gracieuse de Sarah que par les événements se déroulant au complexe. L’air de rien, je demande :

— Quoi de neuf ?

Bruno me jette un coup d’œil avant de répondre.

— Rien de spécial. Ils ne lui ont toujours pas réaccordé le privilège de voir le disque dur.

Je fronce les sourcils.

— Vous pensez qu’ils ont des doutes ?

— Pas nécessairement. Le dirigeant de ce complexe est un paranoïaque patenté, répond Sarah sans quitter l’écran des yeux.

Elle est magnifique. Je ne sais pas comment ses coéquipiers arrivent à se concentrer en sa présence. Ses courts cheveux se hérissent dans le haut de son cou formant un léger duvet. Sa peau semble douce comme une pêche. Je me retiens de peu de la caresser et reporte tant bien que mal mon attention sur le moniteur.

Apparemment, Papa est toujours dans le jardin, allongé sur une chaise longue. Finalement, la mission n’a pas l’air trop difficile pour lui. D’autant plus que la piscine à ses côtés est peuplée de jolies filles en bikini. Ouais, les terroristes savent comment attirer les hommes.

Quand je vois ce spectacle, je remercie l’inventeur des lentilles caméra que porte mon père.

— La vue te plaît ?

La voix railleuse de Sarah me fait sursauter. Je détourne les yeux pour croiser son regard amusé. Aussitôt, le rouge me monte aux joues. Pourquoi faut-il que ce soit elle qui me surprenne ? J’essaye d’adopter une nonchalance que je ne ressens pas le moins du monde et hausse les épaules.

— J’avoue, je ne suis pas un saint, ni gay.

Ok, l’affirmation n’est pas innocente. J’observe avec attention sa réaction, qui se révèle décevante. Elle se contente de me fixer quelques instants avant de se concentrer à nouveau sur son travail tout en me disant.

— Tu as retrouvé ta réelle identité.

— Vraiment ?

Je la regarde avec surprise. Je pensais vraiment être parvenu à garder l’apparence de mon sujet ce coup-ci.

— Oui. À vrai dire, tes deux apparences s’inter-changent comme une télévision mal réglée. Mais c’est normal pour une première fois.

Ça ne m’aide pas à me faire sentir mieux. Pour l’impressionner, c’est raté, elle doit me prendre pour un triple imbécile, voir quadruple.

— Et merde ! jure-t-elle soudain.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle me désigne l’écran d’un coup d’œil. Les images renvoient les mains de mon père, tremblantes. J’avale difficilement ma salive, craignant la signification de ce que je viens de voir.

— Est-ce que ça veut dire…

— Oui, confirme-t-elle. La substance d’anonymat va bientôt cesser d’agir.

— Ce n’est pas la dernière version qu’il s’est injecté ?

Elle ne répond pas, me regardant simplement d’un air averti le temps que je comprenne toutes les répercussions des derniers événements. Je pince les lèvres.

— Il ne manquait plus que ça, il va être d’une humeur de chien, commente Bruno avant de se saisir du téléphone et de contacter Stéphane.

Au complexe, David se lève pour se diriger vers le bâtiment abritant les bureaux. Je fronce les sourcils, ce n’est pas le plan prévu pour l’évacuation.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— Le connaissant, il va tenter de glaner le plus d’information possible avant de partir.

— Mais son identité peut être découverte d’un moment à un autre !

— Il prend le risque.

Je regarde mon père d’un œil nouveau. Je savais déjà qu’il était prêt à tout pour Yanael, mais je ne lui connaissais pas ce cran. Le long d’un haut couloir au sol marbré, Gildas Dacosta arrive à sa rencontre, l’empêchant d’aller plus loin.

— Lazare, mon ami !

— Dacosta, mon cher, je vous cherchais.

— Mais c’est trop d’honneur, ironise-t-il.

— Venons-en au fait. Vous m’avez fait venir ici pour un travail précis. J’apprécie beaucoup que vous m’ayez montré ce formidable objet hier, mais comment voulez-vous que je l’étudie si je n’y ai pas accès ?

Son interlocuteur esquisse une grimace gênée.

— Il y a eu un léger changement de programme.

À nos côtés, Bruno raccroche le téléphone et déclare :

— On l’évacue dans 20 minutes au point prévu. Stéphane nous attend dans le van. Sarah, préviens le.

Elle acquiesce et attrape le micro.

— Rebirth, vous avez moins de vingt minutes pour obtenir vos informations. On vous retrouve au bosquet du temps perdu à 18h25.

Mon père ne laisse rien transparaître de l’information qu’il vient de recevoir, continuant sa conversation comme si de rien n’était.

— Un changement de programme, c’est-à-dire ?

— Et bien, comme vous vous en êtes rendu compte, mon employeur est un homme méfiant.

Nous attrapons tout notre matériel avant de descendre. Sarah s’empare de l’écran portable, son attention toujours rivée sur les propos échangés par les deux hommes. Gildas continue.

— En bref, il a besoin de plus de preuves avant de vous mettre à nouveau en présence du disque dur.

— De quoi a-t-il peur ? Je me vois mal le voler  sans que vos nombreux gardes ne m’arrêtent.

Dacosta éclate de rire.

— Effectivement, non. De toute façon, c’est impossible. Le disque dur, n’est plus là. Nous l’avons conduit dans un lieu plus sûr que vous rejoindrez quand nous l’aurons décidé.

Dans le van, nous nous figeons sous la surprise. Je ne sais pas comment fait mon père pour rester impassible. Je n’aurais pas su camoufler ma déception. Nous prenons lentement la route du complexe, accompagnés par la voix de Gildas.

— Ne vous en occupez plus pour l’instant. Profitez donc du soleil et des nombreux divertissements que nous vous proposons, termine-t-il avec un clin d’œil.

David s’y résout et sort, prenant le chemin du bosquet. Bruno a raison, il va être d’une humeur de chien.

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Schumiorange
Posté le 10/01/2020
Très dynamique ce retour à la mission et au père qui n'a aucune idée de ce qu'on font les souris quand le chat est absent… D'ailleurs, j'imagine bien le drame s'il était rentré plus tôt que prévu !

David gagne en humanité dans ce chapitre, on apprend à le connaître, en même temps que William qui découvre son père sous un autre jour. J'espère que ce sera pour eux une occasion de se rapprocher.

Sympa aussi de voir le don d'anonymat en action : donc ça change aussi l'apparence ! C'est plutôt cool : )

Quelques coquilles :
 - « En clair, le type d’hommes à ne pas perdre des yeux. » -> le type d’homme
 - « Ça ne m’aide pas à me faire sentir mieux. » -> Ça ne m’aide pas à me sentir mieux
 - « il va tenter de glaner le plus d’information possible avant de partir. » -> le plus d’informations
 - « Sarah, préviens le. » -> préviens-le
 - « Le disque dur, n’est plus là. » -> sans virgule

C'est la fin de ma lecture pour aujourd'hui, mais j'y reviens avec plaisir dès que possible !
Edorra
Posté le 12/01/2020
Salut !

Ravie que tu trouves les missions dynamiques, car j'ai toujours un peu plus de mal à écrire ce genre de scènes.

David est un personnage qui se dévoile petit à petit. Il n'a pas fini de te surprendre !

Le don d'anonymat change également l'apparence, oui, en quelque sorte. Tu en sauras plus dans les tomes suivants.

Merci encore pour ton commentaire !

A bientôt !
Dédé
Posté le 05/12/2019
Toute dans la puissance des deux points de vue, cette mission est brillante ! Je me sentais frustré au tout début par le changement, je l'avoue. Mais cette complémentarité que tu arrives à créer, je suis sous le charme !

Le personnage de David gagne en épaisseur dans ce chapitre et je pense que ce petit échec va être intéressant. Il était si sûr de lui… Même s'il y a de fortes chances qu'il soit sur les nerfs et qu'il se défoule sur les autres.

Voir William en parallèle, se ridiculiser alors qu'il matait le moniteur. Au-delà de l'action, on a de l'humour aussi. Un mélange assez savoureux.

Quand je pense que j'avais Yanael sous les yeux depuis des années, DES ANNEES, je rage d'avoir autant attendu. Parce que vraiment… je suis conquis ! <3

A bientôt pour la suite !
Edorra
Posté le 06/12/2019
Salut Dédé !

Merci pour tes compliments. Je suis toute chose.

J'ai hâte que tu découvre l'évolution (ou la non-évolution) de David. C'est un personnage que j'ai aimé exploré.

J'aime beaucoup aussi la scène de William, qui permet d'apporter un peu de légèreté. Le mélange des genres est quelque chose que j'aime à exploiter. C'est cool si c'est savoureux !

Tu sais ce qu'on dit : mieux vaut tard que jamais. Je suis ravie de te voir dans l'aventure Yanael :D

A bientôt !
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