Partie 1 - Chapitre 3

Par Edorra

Océane

Il va me le payer ! Je fulmine en remontant le chemin pavé de pierre rose jusqu’au manoir. Kevin m’a posé un lapin. Quel enfoiré ! Il ne m’a même pas appelée pour s’excuser ou s’expliquer. Non il a préféré me laisser poireauter toute seule comme une conne pendant plus de deux heures. Remarquez, c’est bien moi la plus bête d’avoir attendu aussi longtemps.

J’ouvre la porte en poussant un grognement sourd mais furieux. Le pire maintenant, c’est qu’il va me falloir affronter les « je te l’avais bien dit » de mon frère. J’espère qu’il est couché, mais vu qu’il n’est que 22 heures, j’en doute. Comme pour me le confirmer, j’entends soudain du bruit dans la cuisine. Peut-être que je réussirai à me faufiler dans ma chambre sans qu’il ne me remarque ? Allons-y. Je me glisse contre les murs, mais une voix met fin à mes plans.

— Océane ? C’est toi ?

Merde ! J’ai échoué. Je me redresse. Autant entrer dans la cuisine avec assurance maintenant. Je découvre Devon devant les fourneaux, en train de se préparer du pop-corn. Il me jette un coup d’œil et commente :

— Tu rentres tôt.

J’ignore sa remarque et demande plutôt.

— Tu es seul ?

— Plus maintenant. Et toi ?

Je ne peux m’empêcher de grogner.

— Ça se voit, non ?

Il fronce les sourcils mais ne rétorque rien. Il vaut mieux pour lui. En même temps, il va bien finir par le savoir, autant prendre les devants.

— Kev m’a posé un lapin.

Il se retourne brusquement vers moi, l’air vexé et autre chose que je n’arrive pas à définir.

— Oh, réagit-il simplement.

J’acquiesce en pinçant les lèvres. J’ai envie d’éclater de colère et d’exprimer mon orgueil blessé. Mais Dev n’y est pour rien. Autant éviter de passer mes nerfs sur lui. Il hésite un instant avant de prononcer les mots que je m’attendais à entendre depuis mon entrée.

— En même temps, je te l’avais dit : ce type est un crétin fini.

Ce coup-ci, j’éclate.

— Arrête, Dev ! Tu dis ça de tous mes copains. C’est quoi ton problème ? Je n’ai pas si mauvais goût.

— Ce n’est pas moi qui viens de me faire poser un lapin.

Je lui lance un regard noir.

— Salaud !

Il ouvre des yeux surpris et tend les mains devant lui en signe de paix.

— Calme-toi. Excuse-moi, je retire ce que j’ai dit.

Je grommelle.

— Ouais, jusqu’à la prochaine fois…

Il soupire avant de se retourner vers ses grains de maïs qui commencent à exploser.

— Tu as mangé ? me demande-t-il.

— J’ai pas faim.

Je me sens trop mal pour avoir de l’appétit. Dev fait la moue, puis propose :

— J’allais me faire un film. Je sais que ça ne faisait pas partie de tes plans pour la soirée, mais tu m’accompagnes ?

Je grimace, hésitante. Vaut-il mieux rester dans ma chambre à ruminer où me changer les idées ? Mouais, vu comme ça, la solution est simple.

— D’accord, mais c’est moi qui choisis le programme.

— Je regrette déjà ma proposition.

— Tais-toi, et cuisine.

Il me jette un regard amusé auquel je réponds par un sourire taquin.

Je vais dans le salon et observe la collection de films. J’opte pour une histoire d’espionnage. Mieux vaut éviter les comédies romantiques ce soir. Je risquerais d’étrangler Dev de dépit.

Je prépare le visionnage et m’installe sur le canapé. Il ne me reste plus qu’à attendre mon frère. Attendre. Encore. La moutarde me chatouille dangereusement le nez tout à coup. Je n’arriverai jamais à me détendre. J’avise soudain le placard apéritif. C’est de ça dont j’ai besoin. Après un bon verre, je parviendrai sûrement à passer une bonne soirée.

Je me relève et vais l’ouvrir. Le choix est mince. Depuis que mon père est inscrit aux A.A., l’alcool est presque une denrée interdite chez nous. Je me rabats finalement sur une bouteille de Porto. À peine ai-je refermé la main sur elle que Devon m’interpelle.

— Océane ? Qu’est-ce que tu fais ?

— J’ai besoin de boire un coup.

— Tu crois que te saouler, c’est une solution ?

— Oh, ça va, je ne suis pas alcoolique. Tu prends un verre avec moi ou tu joues les abstinents ?

— Tu es vraiment charmante quand tu es vexée.

Je contracte les mâchoires.

— C’est un oui ou un non ?

— C’est un oui, soupire-t-il.

J’attrape le nécessaire et le rejoins face à l’écran. Il a posé le saladier de pop-corn sur la table basse. À sa vue, finalement, mon estomac grogne d’envie. Je nous sers deux verres pendant que Devon lance le début du film. Il sourit en découvrant celui que j’ai sélectionné.

— Pas trop mauvais ton choix.

Je lève les yeux au ciel et lui tends son verre. Il le prend et hausse un sourcil.

— On trinque ?

— À quoi tu veux trinquer ?

Il hausse les épaules.

— À ta santé, fait-il en heurtant mon verre.

Je rigole.

— Classique.

— Je ne suis pas réputé pour mon imagination débordante.

— C’est sûr, mais pour ta cuisine oui, conclus-je en prenant une poignée de friandises.

Je me régale dès qu’elles arrivent dans ma bouche : un vrai délice. Je gémis de plaisir.

— Comment fais-tu pour que ce soit toujours aussi réussi ?

Il hausse les épaules avec modestie.

— J’aime ce que je fais, c’est tout.

— Moi aussi.

Sur ces mots, je prends quelques gorgées de ma boisson. Ça aussi, c’est délicieux. Réconfortée par ces petits plaisirs, je porte mon attention sur le film. Les interprètes sont plutôt doués, mais pour l’instant le scénario n’a pas l’air très original. Devon me fait soudain part de ses réflexions.

— C’est le Russe le méchant. C’est toujours le Russe.

— Bah, c’est un film russe. Peut-être qu’ils ont redistribué les cartes.

Il plonge son regard peu convaincu dans le mien.

— Oh allez, tu n’y crois pas plus que moi.

— On verra bien.

— C’est ça…

On se tait tous les deux. Je prends mes aises. Finalement, je suis bien mieux ici qu’à attendre dehors dans le froid… Mais j’aurais sans doute été encore mieux dans les bras de Kevin. Je me contracte aussitôt. Apparemment, je n’ai pas encore assez bu… et mon verre est vide. C’est réparable. Je me ressers sous le regard désapprobateur de mon compagnon, mais au final, il m’imite quelques minutes après.

Peu à peu, une douce chaleur s’empare de moi, et enfin, je suis sereine, ou presque… Ça commence à faire effet. Si bien que je me mets à bavarder. Je parle toujours beaucoup trop quand je suis pompette.

— T’avais raison, ce scénar est pourri. Je suis sûre que c’est ce mec le responsable de tout ce bordel. C’est lui qui a posé la bombe à New York. Et il va réussir à en poser une à la Maison Blanche. Mais la fille du FBI va déjouer ses plans au dernier moment.

— Merci d’avoir gâché le peu d’intérêt que j’avais encore pour ce film.

— C’est pas moi qui l’ai gâché, ce sont les scénaristes.

Tout en disant ces mots, je remplis à nouveau mon verre.

— Tu bois trop, me réprimande mon frère.

— C’pas vrai.

J’avale quelques gorgées avant de reprendre.

— Le scénar est naze mais les acteurs sont bons. Je me demande ce qu’ils foutent dans un navet pareil.

J’éclate de rire.

— De toute manière, ils pourraient jamais rentrer dans un navet, c’est beaucoup trop petit ! Si tu veux mon avis, ils feraient mieux de virer leur agent.

— T’es bourrée, Océane, m’interrompt-il platement.

— M’en fous. Tu vois ce mec, là ? Il me fait penser à Kevin. On dirait qu’il a une perruque sur la tête. Il a quand même un sacré culot ! C’est même pas la première fois qu’il me laisse tomber. Aucun respect. Petit, c’est petit, petit comme sa…

La main de mon frère se pose sur ma bouche pour m’empêcher de finir ma phrase.

— Je tiens pas à connaître ce genre de détails… ni à parler de ce type.

Je glousse.

— D’accord.

Je lui jette un regard amusé pendant qu’il libère mes lèvres d’un air satisfait. Ses yeux luisent un peu. J’avais jamais remarqué à quel point ils sont magnifiques, d’un bleu presque surnaturel. C’est juste dommage qu’il en ait quatre. Je lui souris.

— Tu sais qu’t’es mignon, toi ?

— J’suis surtout complètement cuit.

— Ça se voit pas.

Il rit.

— Tu parles, tu l’es encore plus que moi ! On n’aurait jamais dû boire autant…

Je hausse les épaules.

— Une fois de temps en temps, ça peut pas nous faire de mal.

— Mouais.

— Faut qu’je mange. Tu veux pas refaire du pop-corn ?

— Trop atteint pour ça.

Je soupire. Faut vraiment tout faire soi-même dans cette baraque. Je me lève pour vaciller aussitôt sur mes jambes.

— Ooh. C’est quand qu’on est monté sur un bateau ?

Il se contente de rigoler. Peu à peu, ma tête se calme suffisamment pour que je puisse marcher. Devon a peut-être raison, je n’aurais pas dû écouler plus de la moitié de la bouteille. Je vais essayer de rattraper ça, histoire de ne pas avoir l’air d’un zombie en cours demain. Je ne veux pas avoir l’air d’une conne quand je croiserai Kevin.

 

.oOo.

 

Devon

Je sors du sommeil assailli par une lancinante douleur dans le crâne. Je ne suis même plus certain de savoir comment je m’appelle. C’est décidé, plus jamais je ne boirai une goutte d’alcool.

Je prends doucement contact avec la réalité pour constater qu’un poids m’écrase la poitrine. Je n’ai pas le temps d’y réfléchir davantage ; un cri horrifié retentit juste à côté de mon oreille, achevant de me réveiller. Mon buste est libéré d’un coup. J’ouvre les yeux avec surprise, pour aussitôt le regretter quand la lumière du jour m’agresse les rétines. Ce que je découvre quand ma vue s’est habituée à la luminosité me laisse sans voix.

Debout à l’opposé du canapé, Océane me fixe d’un air choqué. Haussant les sourcils, je m’aperçois soudain qu’elle ne porte qu’une culotte, et qu’elle cache sa poitrine dénudée avec ses bras. Je sursaute pour constater que je suis moi-même torse nu. Au moins, j’ai toujours mon jean.

— Qu’est-ce qu’on a fait… murmure-t-elle d’une voix accablée.

J’essaye de reconnecter mes neurones en vrac et de me rappeler la nuit passée… en vain. Après le cinquième verre, tout disparaît en un trou noir.

— Arrête de me mater ! s’exclame soudain ma sœur d’une voix où percent les larmes.

Je me rends compte que mon regard perdu s’était fixé sur ses hanches. Je le détourne, n’osant soudain pas croiser le sien.

— Je ne te regardais pas, je réfléchissais.

— Je ne sais pas où se trouve ma robe, bredouille-t-elle.

À ces mots, la force de la situation me frappe en pleine gueule. Je déglutis difficilement avant d’apercevoir le vêtement d’Ellie sous le canapé. Je l’attrape et le lui lance sans quitter le sol des yeux.

— La voilà.

Elle l’attrape avec un sanglot étouffé. Elle ne dit pas un mot. Ce silence gêné devient de plus en plus oppressant. Et j’ai beau pousser à fond mon cerveau, aucun élément ne me revient. Ça permettrait pourtant de dédramatiser toute cette scène. Je murmure :

— On n’a pas à s’inquiéter, je suis sûr qu’il ne s’est rien passé.

Un rire amer me répond.

— Rien ? Je suis nue, Devon ! s’écrie-t-elle d’une voix bouleversée.

Mon souffle se bloque quelques dixièmes de secondes.

— Pas tout à fait, parviens-je soudain à répondre. On a peut-être simplement fait un strip-poker. Rien de méchant. On n’a sans doute pas… tu vois ce que je veux dire…

Tout ce que j’entends est un sanglot dédaigneux, suivi d’une porte qui claque. Je relève la tête et découvre alors l’état de la pièce. Les verres sales reposent sur la table, entourés d’emballages de friandises en tout genre. Les bouteilles sont renversées : une sur la table, l’autre par terre. Je ne me rappelle même pas en avoir ouverte… et terminé une deuxième.

Je me redresse et me prends la tête dans les mains. Ce maudit brouillard ne se dissipe pas. Un grognement énervé remonte de ma gorge. On n’a pas pu coucher ensemble. C’est impossible. Non qu’elle ne soit pas attirante, mais c’est ma sœur, nom de Dieu ! On était bourré tous les deux, mais de là à… Il y a sans doute une autre explication. Il le faut.

Le bruit de la plomberie résonne soudain. Océane a dû mettre en marche la douche. Mes pensées reviennent vers elle. Que s’est-elle imaginé ? Elle ne croit tout de même pas que je l’ai forcée ? Jamais je ne lui ferais de mal ! Mais peut-être… peut-être qu’elle se souvient de quelque chose ? Je n’ai pas eu le temps de lui poser la question. Seigneur, je ne l’ai tout de même pas… ? Impossible !

Des images me frappent soudain. Je me revois caresser ses seins rebondis. Mais est-ce un souvenir ou ma cruelle imagination ?

Je me frappe violemment les tempes pour réveiller ma mémoire engourdie, mais le seul effet est de provoquer une subite nausée. Je me relève, cours jusqu’à la cuisine et atteins de justesse l’évier pour vomir. Je me sens mieux physiquement après ça. Mais psychologiquement, je suis toujours dans le même trouble.

La seule solution est de parler à Océane. Il faut qu’on tire les choses au clair elle et moi.

 

.oOo.

 

Océane

Je me sens sale, mal, au sixième dessous, étrangère à moi-même. Je pourrais lister tous les termes qui me viennent à l’esprit mais ça ne me soulagerait pas pour autant. J’ai failli coucher avec mon frère. D’accord, on était saouls, et on s’est juste caressés, mais le fait est qu’on a failli passer à l’acte. Cette vérité se répète inlassablement dans mon esprit, couvrant les paroles du prof d’histoire qui fait son cours. J’ai honte.

Je pourrais rejeter toute la faute sur Devon, mais il n’est pas le seul en cause. Si mes souvenirs sont exacts, et je crois qu’ils le sont, j’étais assez… aguicheuse. Si c’est Dev qui m’a embrassée en premier, j’ai répondu sans hésitation à ses baisers et ses caresses. Mais qu’est-ce qui m’a pris, nom de Dieu ! L’alcool n’excuse pas tout. Et le pire, le pire, c’est que je frémis de désir rien que d’imaginer ses mains sur mon corps.

Je me mords l’intérieur des joues pour empêcher les larmes d’envahir mes yeux. J’ai l’impression d’être un monstre. J’aurais préféré me découvrir lesbienne plutôt que d’éprouver du désir pour mon frère. L’homosexualité est une façon de vivre toute à fait reconnue de nos jours, même si quelques fanatiques hurlent encore au démon dès qu’ils voient un couple du même sexe.

Mais l’inceste… Il n’y a rien de pire. Aucune excuse dans la société, c’est toujours du plus mauvais effet. Une honte, une insanité, et des mots plus affreux encore.

Je sens la chaleur de son regard dans mon dos qui me transperce. Il me semble déjà brûler dans les flammes de l’enfer. Je suis condamnée. Je vois déjà une queue fourchue me sortir entre les reins et deux cornes surgir de ma tête. Et je suis en train de virer complètement cinglée. Je vous en prie, faîtes que cela cesse.

— Peut-être que Mademoiselle Océane Lippman pourrait nous résumer ce que je viens de dire ?

Aïe. Pourquoi faut-il que je me reconnecte pile au moment où le professeur remarque mon absence ? Je ne sais pas du tout quoi lui répondre, ne me rappelant même pas quelle époque nous étions en train d’étudier. Je pourrais peut-être lui demander s’il n’a jamais joué au docteur avec sa sœur ? Mouais, mauvaise idée.

— Alors, Mademoiselle Lippman ?

C’est à moi de parler, là, non ? Question entraîne réponse, dit-on ; mais on dit aussi que le silence est d’or, ou encore qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. Et quand on n’a rien d’intelligent à répondre, on fait comment ? Rien ne peut me sortir de ce mauvais pas. Mais cela dit, cet instant de solitude a le mérite de m’empêcher de penser à Dev. Oups, plus maintenant.

— Je…

Trou noir, qu’ajouter de plus ? Un sourire en coin étire les lèvres du prof. Je ne vais pas y échapper.

— Vous étiez dans la lune ? J’ai cru le remarquer. Alors, racontez-nous, est-ce que les paysages lunaires sont magnifiques ? Pas trop monotones, j’espère ?

Mais vas-y, rajoute-en, je pourrais peut-être disserter avec toi sur la chaleur de l’enfer, ce serait sympa. Je préfère me taire et le laisser délirer seul. Il se lassera le premier. Tout serait supportable sans Devon. J’ai l’habitude du regard de mes camarades, les faire rire à mes dépends ne me dérange pas, au contraire. Mais Dev, je n’arrive même plus à le regarder. C’est mon frère, bon sang ! Est-ce que je ne serais finalement qu’une pauvre garce ?

Le prof a fini par mettre le point final à son discours. Je crois que ça l’a touché que je ne porte pas plus d’attention que cela à ses dires. Je jette un coup d’œil discret à ma montre ; le cours se termine dans cinq minutes ; la course va recommencer. Vite ramasser mes affaires, vite sortir et rejoindre la prochaine salle de cours avant que Dev ne me rattrape.

Les aiguilles se rapprochent et se rapprochent, mes pieds sont dans les starting-blocks. Je gagnerai cette fois aussi, il n’y a pas d’autre échappatoire. Et pour ce soir, c’est une autre histoire. Je pourrais peut-être me faire inviter à dormir chez une amie ? Juliette m’accueillerait à bras ouverts.

La sonnerie retentit, et sonne à mes yeux comme un coup de fusil. Les coureurs sont sur la piste, la vitesse est de mise. Océane prend la tête et passe la première étape : la porte. La suite et le couloir s’étendent devant elle. Mais brusquement le candidat Devon Lippman fait une spectaculaire remontée.

Très mauvaise idée de faire le commentateur sportif dans ma tête ; ça m’a fait perdre du terrain.

— Ellie ?

Il est à ma hauteur. Surtout ne pas croiser son regard et continuer mon chemin sans réagir. Il soupire.

— Ellie, il faut qu’on parle.

Je ne dois pas réagir. Je ne dois pas réagir. Je ne dois pas réagir. Je ne dois pas ré… Il m’arrête brusquement en me retenant par le bras.

— Océane.

Je le fusille du regard, dégageant vivement mon bras. J’ai l’impression d’être brûlée au troisième degré là où il m’a touchée. Il se rend compte de son geste et se pince les lèvres. Ses lèvres si douces… Mon Dieu, arrêtez-moi avant que je ne me contrôle plus. Je respire profondément, tâchant en vain de me calmer.

— Océane, on ne peut pas continuer comme ça.

Je ne croiserai pas son regard.

— Justement, laisse-moi filer.

J’esquisse un nouveau pas pour m’éloigner. Il me retient à nouveau. Je frissonne à nouveau. Je vous en prie, faîtes qu’il arrête !

— Ellie, tu ne vas pas me fuir pour le restant de tes jours ? Et regarde-moi s’il te plait.

Non, non, non ; ça c’est la dernière chose à faire. Après tout, le bout de mes chaussures et les traces de chewing-gum au sol sont bien plus intéressants. Je sens sa main sous mon menton m’obliger à relever la tête. Je fais un bond en arrière sous sa caresse, et du même coup croise ses yeux. Trop tard, désormais, je ne peux plus les lâcher. Je n’avais jamais remarqué cette nuance de bleu incroyable. J’avale difficilement ma salive. Il se mord à nouveau les lèvres.

— Écoute, on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé. Il ne faudrait pas que…

— Tu comptes vraiment en parler dans ce couloir ?

Il lève les yeux au ciel.

— C’est le seul endroit où j’ai réussi à t’arrêter. Cela dit, tu as raison, ce n’est pas l’endroit le plus approprié.

Il regarde autour de lui quelques instants avant de décider.

— Il n’y a jamais personne sous l’escalier B. Viens.

Je crois que l’heure de la confrontation a sonné. Il me faut rendre les armes. Je le suis docilement. Arrivés à destination, il se retourne à nouveau vers moi et chuchote.

— Océane, j’aimerais pouvoir te rassurer et te dire qu’il ne s’est rien passé, mais honnêtement, je ne me rappelle toujours rien. Quoi qu’il en soit, et si on a fait ce qu’on pense, faut continuer à l’oublier. J’aime notre complicité, et je ne voudrais pas que cette connerie, en admettant qu’on l’ait vraiment faite, la détruise.

Il reprend son souffle après son discours qu’il m’a débité d’une traite. Les mots font mal parfois. Ils étaient pourtant là pour me soulager, mais ils ont fait tout le contraire. Une connerie d’alcoolique. Ce n’était rien de plus, et je le sais très bien. Autant me rentrer ça dans le crâne. Il reprend la parole.

— Tu te souviens de quelque chose, toi ?

Je me mords discrètement les lèvres. On a bien dit qu’il fallait tout oublier, non ?

— Non, de rien.

— Tant mieux.

Il hésite un instant avant d’avouer.

— Je… je suis sûr d’une chose, c’est que je ne t’aurais jamais forcée. Tu me crois ?

De la supplication est apparue dans son regard. Je fonds devant ces yeux. Je ne peux pas le laisser dans le doute comme ça ; ce serait trop inhumain.

— Je sais. J’étais consentante.

Il fronce les sourcils.

— Je croyais que tu n’avais aucun souvenir ?

Je fais la moue.

— J’ai menti.

Il déglutit et murmure.

— Alors, on a vraiment… couché ensemble ?

— Non… mais c’était pas loin.

Il soupire de soulagement. J’aimerais ressentir ce même sentiment, mais j’en suis loin. Mes émotions sont déchaînées, et je doute qu’elles retrouvent leur calme avant un long moment. Mais pour Devon, je dois faire comme si. Je hausse les épaules.

— De toute manière, on a bien dit qu’il ne s’était rien passé.

Il hoche la tête et sourit.

— Plus jamais on ne se saoulera ensemble.

— C’est clair. Tu ne tiens absolument pas l’alcool.

On échange un sourire hésitant. Un silence s’installe quelques secondes. Devon regarde le bout de ses chaussures avant de changer de sujet.

— Pam m’a invité à la pizzeria demain soir.

Et merde, il ne manquait plus que ça ! Pourquoi les catastrophes s’enchaînent toujours ?

— Quelle pizzeria ?

— San Marco. Pourquoi ? Ça te dérange ?

Je grimace

— Kevin m’y a invité aussi.

La grimace s’étend à son visage.

— Encore ce même imbécile ? J’en reviens pas que tu lui redonne une chance !

Je croise les bras, légèrement vexée. Pour être franche, je ne comprends pas trop non plus pourquoi je lui ai cédé à nouveau. Si ce n’est pour éviter de penser à Dev. Mais je ne peux tout de même pas le lui avouer. Je grommelle.

— Est-ce que je critique cette greluche de Pam ?

— Tu viens de la traiter de greluche.

J’ouvre la bouche pour rétorquer quelque chose, mais ne trouve rien à redire. Il esquisse un léger sourire avant d’émettre.

— On tâchera de se débrouiller. Après tout, la pizzeria est bien assez grande, il y a trois salles séparées.

J’acquiesce, puis jette un coup d’œil à ma montre.

— On va être en retard pour le prochain cours.

— Dans ce cas, allons-y.

— Je te suis.

Il s’éloigne après un mouvement de tête. Derrière lui, j’observe ses muscles jouer alors qu’il marche. Pourquoi faut-il qu’il soit aussi bien foutu ? Et pourquoi faut-il que maintenant je le vois de cet œil ? Jamais plus je ne toucherai à l’alcool.

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Schumiorange
Posté le 10/01/2020
Un grand bravo pour cette approche de l'inceste très réussie !

Au fil des lignes, on sent à plein nez que la relation entre Devon et Océane est un peu trop fraternelle, mais je ne m'attendais pas à ce que tu plonges dans le sujet dès le chapitre 3. Mais maintenant que c'est là, c'est comme d'enlever un méchant pansement, et on a juste envie de savoir comment ils vont gérer ça au quotidien, surtout en étant dans la même classe !
La narration de "l'après-cuite" est excellente, tu montres très bien le côté dramatique de la scène. Soudain, on ne rigole plus de leurs taquineries, la relation trop fraternelle n'est plus si drôle… Et le choix de leurs réactions est judicieux aussi : ils mettent ça sur le compte de l'alcool, refoulent leurs sentiments alors qu'on les sent juste-là, à la surface. C'est très bien écrit.

Et j'ai aussi bien envie de les voir prendre leurs rôles dans la quête de Yanael. Pour le moment, la séparation est stricte entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, et c'est dur de voir cette famille séparée : (

Des petites coquilles pour la fin :
 - « Non il a préféré me laisser poireauter toute seule comme une conne… » -> Non, il a préféré… (virgule, et en passant, quel enfoiré ce Kévin !)
 - « C’est quand qu’on est monté sur un bateau ? » -> montés
 - « Après le cinquième verre, tout disparaît en un trou noir » -> dans un trou noir ?
 - « Je ne me rappelle même pas en avoir ouverte… et terminé une deuxième. » -> ouvert
 - « On était bourré tous les deux… » -> bourrés
 - « L’homosexualité est une façon de vivre toute à fait reconnue de nos jours » -> tout à fait
 - « … mais honnêtement, je ne me rappelle toujours rien » -> je ne me rappelle toujours de rien
 - Dans le passage sur le nom de la pizzeria, il manque un point derrière « Je grimace »
 - « Kévin m’y a invité aussi. » -> invitée
 - « J’en reviens pas que tu lui redonne une chance ! » -> redonnes

C'est parti pour la suite ! Je suis bien contente d'avoir attendu qu'il y ait plusieurs chapitres en ligne ; )
Edorra
Posté le 12/01/2020
Coucou !

Ravie de te voir ici et que ce chapitre ne t'ait pas fait fuir.
Merci pour ton ressenti. C'est ce que je cherchais à faire avec cette histoire donc ça me conforte dans mes choix.

A bientôt !
Dédé
Posté le 04/12/2019
Waouh… Bravo pour avoir osé aller sur le terrain de l'inceste ! Je ne sais pas si j'aurais pu.

L'enchaînement des points de vue est très bien réussi, je trouve. Je me demande encore comment Devon et Océane vont se greffer à cette quête de Yanael. Devon, par la force des choses et avec l'âge, sans doute va-t-il finir par rejoindre son père. Mais Océane ? Mystère… Ou bien, vont-ils traiter de Yanael dans leurs cours à un moment donné ? Bref, je cherche, je lis, j'explore le moindre indice sur la suite.

Et j'ai oublié de te dire dans le commentaire précédent… ça m'a fait tout bizarre mais avant de relire, j'étais persuadé que William était le petit dernier. Alors que non, c'est bien l'ainé de la fratrie. D'ailleurs, j'ai noté son absence et celle du père. C'est cruel car je voulais avoir la suite de leur arc et je n'ai plus de chapitres à lire… ! :P

A bientôt pour la suite ! :)

Coquillette :
Je lève les yeux au ciel et lui tend son verre. --> tends
Edorra
Posté le 05/12/2019
Resalut Dédé !

Merci pour la félicitation. Je me rends compte avec le temps que c'était effectivement un choix culotté, mais ça ne m'a parut difficile du tout à l'époque. J'avais envie de raconter une histoire; je l'ai fait. Le soutien de Jupsy m'a également beaucoup aidé (merci Jupsy !).

Quant à l'implication de Devon et Océane dans la quête, tu auras quelques réponses à la fin de la partie 1 et surtout au début de la partie 2.

Dans cette première partie, d'un chapitre sur l'autre, on va navigué entre l'histoire d'amour naissante de Devon et Océane, et le monde de la quête avec William et David. (William est effectivement l'aîné).

Bon, bha maintenant, j'ai envie de publier le chapitre suivant.

Merci pour le relevage de la coquillette. J'apprécie beaucoup :)
Dédé
Posté le 05/12/2019
Ca éveille les mentalités, ça fait réfléchir sur son ouverture d'esprit, je salue l'initiative !

Dans la journée, sauf contretemps, je pense que je reviendrai voir les Lippman !! :D
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