Partie 1 - Chapitre 13

Par Edorra
Notes de l’auteur : Il s'agit du dernier chapitre de la partie 1. J'ai mis mes boules quiès; vous pouvez hurler.

David

C’est le dernier jour de l’année, et elle se clôture superbement. Je n’en reviens toujours pas de la joie d’avoir mis la main sur le disque dur de Yanael. Nous avons bien damné le pion au Parchemin Ancien et à l’USIY. J’ai soif de connaissances, j’ai hâte de savoir ce qu’il contient. Mais les hautes autorités ont décidé d’accorder le réveillon à tout le monde.

Me revoilà donc devant la porte de mon domicile, me préparant à un nouveau dîner en famille.

Je soupire. Nous n’avons de famille que le nom, ces derniers temps. C’est en grande partie de ma faute, j’en suis conscient. Tout changera l’année prochaine. Peut-être que je devrais aussi songer à parler de Yanael à Océane, ça permettrait éventuellement de ressouder nos liens. Il n’y aurait plus de secret. C’est une idée à développer.

J’entre dans le hall. La maison est baignée dans le silence. Je suppose que mes enfants sont encore en vadrouille plutôt que de travailler leurs cours. Ils vont finir par me rendre fou… Je ferais mieux d’aller vérifier si Devon a rédigé la dissertation que je lui ai donnée. Non pas que je ne lui fasse pas confiance… mais je ne lui fais pas confiance. En ce qui concerne ses études, il a décidé de me contrarier.

Je m’engage dans le couloir et finis par atteindre la chambre de mon fils. J’ouvre la porte sans frapper et reste figé.

C’est impossible, contre-nature. Ils ne peuvent pas… Et pourtant, ce n’est pas une hallucination. Océane embrasse Devon avec passion, ses mains défaisant la boucle de sa ceinture. Et l’ensorcelé n’est pas en reste, pétrissant les fesses de sa sœur tel un obsédé. J’entre dans une rage folle. Je savais que j’aurais dû me débarrasser d’elle depuis longtemps. Il est temps maintenant, en espérant qu’il ne soit pas trop tard.

Je me précipite vers eux, attrapant cette sorcière par la main.

— Espèce de garce ! Comment oses-tu ?

Elle sursaute et me jette un regard terrifié. Elle a raison d’avoir peur. Elle essaie de dégager son poignet mais je renforce ma prise et l’entraîne avec moi vers le couloir. Elle pousse un hurlement surpris et freine des quatre fers, ce qui ne suffit pas à me faire ralentir. Devon essaie de me retenir.

— Papa, attends, ce n’est pas ce que tu crois !

Je lui lance un regard furieux.

— Toi, tais-toi et laisse-moi régler ça.

Je sors et verrouille la porte derrière nous. J’entends mon fils tambouriner violemment derrière la porte.

— Laisse-moi sortir ! Océane !

— Dev ! fait-elle, affolée.

Je l’entraîne violemment vers sa chambre.

— Idiote ! Il fallait réfléchir aux conséquences de tes actes.

Je me dirige vers son armoire, la tenant toujours fermement. Je sors une valise, l’ouvre et jette pêle-mêle tous les vêtements qui me tombent sous la main. Elle me regarde faire, incrédule.

— Qu’est-ce que tu fais ? bredouille-t-elle entre ses larmes.

— Ce que j’aurais dû faire depuis longtemps. Je te fous dehors.

Ses yeux s’agrandissent davantage.

— Tu ne peux pas faire ça.

Je la fixe, imperturbable. Si elle croit m’apitoyer avec des larmes, elle me connaît bien mal. Je dois employer les grands moyens si je veux sauver son frère.

— Estime-toi heureuse que je te donne quelques affaires.

Je referme la valise et la met d’autorité dans sa main libre. Autour de nous, on entend toujours les cris et les coups de Devon.

Du coin de l’œil, j’aperçois le violon d’Océane. Je le prends et le lui tends.

— Tu peux aussi emporter cet instrument de malheur.

Elle me jette un nouveau regard éploré.

— Je t’en prie, Papa, ne fais pas ça !

La gifle part avant que je n’aie le temps de m’en rendre compte et retentit sur sa joue.

— Je ne suis pas ton père.

Je l’attrape à nouveau par le bras, traverse la maison et ouvre enfin la porte vers l’extérieur, rendant cette créature à la nuit et à l’inconnu. Je referme la porte sans prêter attention à son visage humide et désespéré.

 

.oOo.

 

Devon

Tout s’est passé trop vite. Je sens encore son corps contre le mien, sa langue autour de la mienne. Et puis, la tempête s’est abattue, l’arrachant de mes bras. J’ai perdu sa main alors que Papa l’entraînait toujours plus loin de moi. Si c’était un scénario de film, je le trouverais minable. Malheureusement, c’est ma vie, et je me retrouve comme un imbécile impuissant, essayant de défoncer la porte de ma chambre.

Par-dessus le bruit du choc de mes épaules contre la porte, je perçois ses pleurs et ses cris. Ma belle Océane. Elle avait raison. C’est de ma faute. Si je l’avais écoutée… Mais l’heure n’est pas aux regrets. Je dois la sauver de ses griffes. J’ai peur de ce qu’il pourrait lui faire.

Finalement, la porte cède et j’atterris un peu surpris dans le couloir. Je reprends vite mes esprits, je n’ai pas de temps à perdre. Je cours dans la direction de la voix de mon père, dans le hall. La porte d’entrée est refermée. Je devine la silhouette d’Océane de l’autre côté. Face à moi, la haute stature de mon père m’empêche de passer.

— Ne fais pas un pas de plus.

Je ne l’écoute pas, ne pensant qu’à retrouver Ellie et à la réconforter, à m’enfuir avec elle. Je le détourne. Sa main s’abat comme une chape sur mon épaule.

— Je ne te laisserai pas détruire ta vie pour cette trainée !

Choqué, je me dégage vivement et le fusille du regard.

— Ce n’est pas une trainée ! Elle vaut mille fois mieux que toi !

— As-tu seulement pensé à ta mère ? Elle doit se retourner dans sa tombe devant vos cochonneries…

L’image de ma mère me fige. Elle n’aurait pas approuvé, c’est certain. Est-ce que je la déshonore vraiment en aimant ma sœur ?

— Pense à ce qu’elle t’aurait dit, insiste mon père.

Qu’est-ce qu’elle aurait dit ? « Reste » ? « Ta sœur réussira à s’en sortir. » ? « Ça ne pouvait pas durer. » ? Je n’en sais rien. Je ne sais plus. Mon père lit le doute dans mes yeux.

— C’est la meilleure solution, Devon. Retourne dans ta chambre.

Je ne sais plus. Mon regard dévie vers la porte, croise la photo de ma mère pour ne plus la lâcher. Est-ce que c’est vraiment ce que tu veux, Maman ?

La sonnette retentit, tremblotante. David se précipite, ouvre et hurle.

— Toi, va-t’en d’ici avant que j’appelle les flics !

Il claque la porte. Je ne réagis pas, hypnotisé par le portrait de ma mère. Je maudis cette faiblesse qui s’empare soudain de moi. Cette putain de faiblesse qui me paralyse, qui me fait prendre la décision de rester. Je la maudis de toutes mes tripes.

 

.oOo.

 

Océane

« J’mets un pied devant l’autre, sans regarder plus loin. J’mets un pied devant l’autre, sans penser à demain »[1]. Les vestiges de cette vieille chanson apprise au collège se cognent dans ma tête comme une vieille rengaine. Si j’étais dans un film, elle ferait une parfaite musique de fond. Quoiqu’elle est peut-être encore trop gaie. J’y pense au lendemain, vu qu’il n’existe plus. J’ai peur. J’ai froid, autant en dehors qu’en dedans.

Mes pieds avancent sans que j’y pense. C’est ça errer sans but ? Je me sens dépossédée de tout, y compris de moi-même. Pourquoi ? Est-ce que je suis un tel monstre pour qu’il me mette dehors ? Pour qu’il réduise ma vie à néant ? Un sanglot remonte de ma poitrine et les larmes affluent à nouveau. Je reste silencieuse. Je ne vais pas hurler à mourir comme une tragédienne grecque. Mon drame personnel n’intéresse personne et certainement pas ces passants qui courent pour rejoindre la fête du réveillon. Ils ont raison d’être heureux, je ne peux pas leur en vouloir, même si je les envie.

Je serre fortement mon étui à violon contre moi. C’est le seul bien précieux qu’il me reste. Mes doigts gauches s’agrippent à la poignée de ma valise. Son poids et le froid de ce début d’hiver les rendent gourds. Je n’ai pas de gants.

Une goutte de pluie s’écrase soudain sur ma main. Je m’arrête et lève la tête. Les nuages se sont amoncelés dans le ciel nocturne. Une autre goutte. Je ne bouge pas. Le ciel est hypnotique. Autour de moi, les gens passent sans s’arrêter. La fête dans le centre doit battre son plein. J’entends la musique et les rires d’ici. Ça y est, la pluie s’est déclarée, m’immergeant ; noyant et dissimulant mes larmes. Immobile, rester immobile, se transformer en statue. Les statues ne ressentent ni peur, ni souffrance, ni colère. Non, elles ne ressentent rien.

Pourquoi Dev ne m’a-t-il pas suivie ? La réponse est trop douloureuse. Elle brise mon cœur en mille morceaux. Les petits globules rouges révolutionnaires ont été vaincus par la froide Raison. Elle a reconquis le siège du gouvernement et se targue « Je te l’avais bien dit ! ».

Nouveau sanglot. Mes vêtements collent à ma peau. J’ai froid, ça m’est égal. Au loin, les douze coups de minuit résonnent. Des « bonnes années ! » fusent ici et là. Je suis la seule à ne pas participer à la joie et à l’insouciance ambiantes. Un passé trop lourd, un avenir inexistant. Bienvenue dans l’année 2089.

 

[1] « Un pied devant l’autre » par Jean-Pierre Mader - 1985

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Dédé
Posté le 17/03/2020
Cette claque que je viens de me recevoir… (non, personne ne m'a giflait pendant que je lisais, ce sont bien toi, tes personnages, tes mots qui m'ont fait cet effet-là !)

Je ne m'attendais pas à ce que David les surprenne. Pas à ce moment-là, en tout cas. C'est arrivé si vite. Tout comme ce qui a suivi. David a hyper mal réagi… Le choc, certes. Mais cette violence envers Oceane, le fait de victimiser Devon, c'était injuste, cruel, inhumain. Lui balancer sa non-paternité à la figure aussi. On sent qu'il la déteste en fait. Alors qu'avant de rentrer dans la chambre, il envisageait de l'inclure dans ses recherches. C'est assez complexe et paradoxal ce qu'il ressent pour Oceane.

Et je suis tellement déçu par Devon… Il faut dire que David a sorti l'argument imparable et bien honteux/dégueulasse pour le faire rester. Oceane est dans une telle détresse, la scène de fin était un crève-cœur à lire. Je me doute qu'elle ne ressortira que plus forte de cette scène mais waouh…

Je pensais enchainer avec la partie II mais je crois que j'ai besoin d'une pause pour digérer tout ça. Je t'envie tellement pour avoir réussi à créer ce tourbillon d'émotions, de choc, de surprise en moi. Merci ! :D

A bientôt pour la seconde partie !
Edorra
Posté le 15/04/2020
Salut Dédé !

J'espère que tu t'es remis de cette claque.

C'est un chapitre intense effectivement. Le genre de chapitre qui me laisse éreintée à la fin de l'écriture. Prépare-toi à en lire d'autres.

David est effectivement injuste et cruel dans sa réaction. Il s'est laissé emporté par sa rage et son dégoût. Ses sentiments négatifs pour Océane qui couvait depuis des années ont éclatés, et il a clairement pris le parti de son fils plutôt que d'elle.

Devon, effectivement, sa réaction est décevante, et le premier à en être déçu est lui-même. Ce moment décisif va avoir de lourdes répercussions dans son avenir.

Quant à Océane, la dernière scène est effectivement déchirante. Je suis contente si tu trouves que je n'en ai pas trop fait. Je te conseille d'écouter la chanson Untitled de Simple Plan, qui m'a en partie inspirée émotionnellement pour cette dernière scène.

A bientôt pour la suite et encore merci.
Schumiorange
Posté le 14/01/2020
Oh là là là là là là….
Je ne sais même pas par où commencer ce commentaire !!

J'ai déjà été obligée de relire le chapitre pour me convaincre que j'avais bien lu, ensuite, le temps de m'en remettre, et maintenant, j'ai plein de questions !!
Alors, quand tu dis que c'est le dernier chapitre de la partie 1, tu veux bien dire la partie 1 du tome 1 ? Ou est-ce que la partie 1 est le tome 1 ?? Parce que ça change tout… Dans le premier cas, j'ai de l'espoir ; dans le deuxième, je risque de hurler "NOOOOONNNNN" pendant quelques minutes.

En fait, ce chapitre est une grosse gifle pour réveiller le lecteur qui commençait à s'installer confortablement dans la vie des Lippman, et c'est très efficace !
Depuis le début, je redoutais le moment où le père allait leur tomber dessus, et cette scène est brillante ! Il y a peu de dialogues, comme si les personnages étaient aussi choqués que le lecteur par ce qui se passe, et personne ne réagit comme il faut.
L'aveu de David ("Je ne suis pas ton père") est tellement direct, Océane n'a même pas le temps d'intégrer l'information, et l'argument pour faire rester Devon ("As-tu seulement pensé à ta mère ?") est injuste au plus haut point…

L'action escalade vraiment dans les derniers chapitres, ça va à toute vitesse et ça finit par partir complètement en vrille, et tu maîtrises très bien cette montée du suspense, bravo !

Sérieusement, lors de mes deux lectures, je n'arrêtais pas de faire "Oh là là" tout le long du chapitre… Qu'est-ce qui va arriver à Océane ? Où est-ce qu'elle va seulement dormir ?? A part sa copine Juliette, on n'a pas l'impression qu'elle ait beaucoup d'amis proches. Est-ce qu'elle a au moins de l'argent sur elle ?? Et comment est-ce qu'elle va en apprendre plus si elle est exilée de sa propre maison et qu'elle n'a plus accès à la pièce secrète de sa mère ??

Tellement de questions… J'espère sincèrement que la suite va arriver bientôt !!!

Lors de ma première lecture, j'étais complètement hypnotisée, je n'ai relevé aucune coquille ; ) Mais en voici une que j'ai trouvée lors de la deuxième lecture :
 - « Je referme la valise et la met d’autorité dans sa main libre. » -> la mets

Et maintenant, je croise les doigts pour la suite : D
Edorra
Posté le 22/01/2020
Coucou !

J'attends toujours les réactions à ce chapitre avec impatience. Je redistribue les cartes avec violence et c'est perturbant. C'est exactement le genre d'émotions que je cherche à faire ressentir : que le lecteur soit aussi perdu que les personnages.

Rassure-toi. Il y a deux parties dans le tome 1, et la deuxième partie ne devrait pas tarder à arriver. Tu y trouveras des réponses à la plupart de tes questions, et aussi d'autres questions.

Je te remercie pour tes commentaires tout le long de cette première partie. Ils me sont très utiles.

A bientôt !
Schumiorange
Posté le 10/04/2020
Salut Edorra !

Avant de reprendre la partie 2, je suis repassée par là pour me remettre dans le bain, et même préparée, j'ai encore l'impression de m'être pris une claque. L'effet est le même à chaque relecture ! Bravo !

Et il m'a aussi fallu cette troisième lecture pour trouver une autre petite coquille ; )
Dans le dernier paragraphe :
- "Des "bonnes années !"..." -> bonne année (au singulier comme c'est une expression et qu'il n'y a qu'une nouvelle année).

Et c'est parti pour la partie 2 !
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