Partie 1 - Chapitre 12

Par Edorra

David

Après toutes ces semaines de malchance, la facilité me tomberait-elle dans les bras ?

Une surprise m’attendait dans ma boîte mail ce matin : un message d’un expéditeur inconnu, sécurisé au plus haut point. Je n’avais donc pas affaire à un incompétent, ce qui ne m’en rendait pas moins méfiant pour autant.

Si le contenu du message n’avait pas éveillé ma curiosité, je l’aurais jeté. Mais mon inconnu me connaissait, et connaissait mes attentes. Comment aurais-je pu ignorer ces mots ?

« J’ai l’objet que vous convoitez. Retrouvez-moi à 21 heures au parc de la butte Rouge, point de repère n°3. Venez seul. N’en parlez à personne. »

Ça pourrait très bien être un mensonge, c’en est sûrement un. Après tout, ce serait trop beau que le disque dur me soit donné ainsi. Mais je dois prendre le risque. Je n’ai pas d’autre solution pour le moment.

Me voilà donc en route vers le point de rendez-vous… pas tout à fait seul comme demandé. Mon fidèle magnum me tient compagnie. Je ne suis pas assez stupide pour croire ne pas en avoir besoin.

À mes côtés, le paysage défile, devenant de plus en plus désert. Mon inconnu a choisi un endroit discret d’où l’on peut voir sans être vu : un parc naturel situé légèrement en hauteur. J’ai donc à faire soit à un paranoïaque, soit à un homme réellement menacé à cause de ce qu’il possède. Quelle que soit l’option, l’homme sera dangereux.

J’arrive enfin au point de rendez-vous, me garant sur le parking de l’entrée. Quelques autres voitures sont là, mais aucun être humain en vue. Si j’en crois le mail, je dois rejoindre le point de repère n° 3 et grimper pour cela un dénivelé de 200 mètres. Je me mets à la tâche tout en félicitant mentalement l’inconnu. Peu auraient le courage de monter jusque-là, ce qui pourrait également tourner en ma défaveur si l’homme se révélait hostile.

Je parcours le sentier, mirant le paysage avec un sourire cynique. Parc naturel, mon œil ! Je ne vois pas pourquoi une colline créée artificiellement pourrait porter l’attribut de naturel. Mais au moins les Bruxellois ont aujourd’hui à proximité un lieu où faire de la randonnée, de l’escalade et du parapente.

L’hiver n’est pas propice à ces activités et l’endroit vit paisiblement, peu troublé par l’homme.

J’arrive enfin au repère numéro 3 pour découvrir mon inconnu nonchalamment appuyé sur la borne cartographique. Son attitude ne me trompe pas. Seul le regard compte, et le sien est à l’affût.

Nos yeux se croisent et aussitôt je le reconnais. Je jure silencieusement, c’est un membre du PA. Je l’ai croisé une ou deux fois lors de la mission à Séville. Il m’avait semblé plutôt introverti.

Je m’avance d’un pas serein. Il se redresse à mon approche.

— M. David Lippman ?

J’acquiesce avant de demander.

— Et à qui ai-je l’honneur ?

Il se pince les lèvres.

— Vous ne me connaissez pas mais nous avons un ami commun.

— Tiens donc. Et de qui s’agit-il ?

— Je ne peux rien dire.

Je laisse échapper un éclat de rire.

— Si vous ne pouvez rien dire, je crains que cette entrevue ne tourne court.

Il me coupe soudainement la parole.

— Je sais où se trouve le disque dur de Yanael. C’est bien ce que vous désirez le plus au monde ?

Mon regard se fait plus dur. Les affaires sérieuses reprennent.

— Pourquoi vous croirais-je ? Quelle preuve avez-vous ?

Il soupire avant de raconter.

— J’ai travaillé pour le Parchemin Ancien en tant qu’ingénieur informaticien. Je n’en suis pas fier mais je n’avais pas le choix. Ils tenaient ma famille.

— Et ils ne la tiennent plus aujourd’hui ?

Les prunelles de ses yeux s’assombrissent.

— Ils sont morts. Le PA les a exécutés.

— Et c’est pour cette raison que vous êtes là aujourd’hui.

Il acquiesce avec force.

— Offrez-moi la protection du CEBY et je vous livrerai le disque dur.

Je me passe la main sur le menton, songeur.

— Je ne vois pas pourquoi je refuserais, mais il va nous falloir des preuves de votre bonne foi.

Il soupire tout en se penchant pour ramasser son sac à dos. Il s’approche tout en l’ouvrant et me met le contenu sous les yeux.

— Est-ce suffisant ?

Je n’arrive pas à y croire. Le disque dur est juste là, en ma possession. C’est la fin d’une épreuve. Beaucoup d’autres suivront.

— Mon cher, je pense que nous allons faire affaire.

 

.oOo.

 

Océane

J’ai la maison pour moi toute seule. C’est rare que ce soit un tel havre de paix. Papa a enfin quitté la maison pour une des premières fois depuis des jours ; Dev et Will sont sortis entre mecs.

Et moi, je ne trouve rien à faire, agacée comme je suis par mes pensées. Cette dernière semaine, je me suis sentie comme un lion en cage, à toujours faire attention, à surveiller mes moindres phrases, mes moindres gestes. J’ai horreur de ça.

J’ai les nerfs à fleur de peau. J’ai besoin de bouger, mais il pleut dehors. Ras-le-bol ! Ni une ni deux, je me lève et me mets à arpenter les nombreux couloirs de la maison.

Il y aurait bien besoin de refaire la déco, mais Papa n’a jamais rien voulu toucher. Il vit dans le souvenir de Maman. Je ne peux pas lui en vouloir pour ça.

J’avance, un pas après un autre, et sens soudain un léger étourdissement. J’aurais dû manger ce matin. Je me retiens vivement contre le mur, posant sans le réaliser ma main sur le panneau d’ouverture digitale. Je sursaute quand j’entends le mécanisme d’une porte qui s’ouvre. Rien n’est censé se produire, je me trouve devant la chambre secrète de Maman. Personne ne peut l’ouvrir. Et pourtant, la porte coulissante commence à glisser doucement. Je la fixe sans réagir, interloquée.

Une voix enregistrée, que je reconnais comme étant celle de ma mère, s’élève.

« Bienvenue Océane. »

Ma seule réaction est d’ouvrir grand la bouche, comme un poisson hors de l’eau. Ça, c’est imprévu. Tout le monde a essayé de l’ouvrir cette maudite porte, moi y compris quand j’étais petite. Alors pourquoi maintenant ?

La pièce me tend les bras. C’est un bureau de trois mètres sur cinq. Au fond, des livrets et autres documents ordonnés s’empilent sur un secrétaire. Des rangées d’étagères courent sur les deux autres murs, remplies de livres, de plantes et d’objets en tout genre.

À l’ouverture de la pièce, une faible lumière verte s’est allumée, créant une atmosphère féerique et hypnotique. J’avance d’un pas, pénétrant dans ce lieu mystérieux. Après tout, voilà l’occasion d’en apprendre plus sur Maman. Mes souvenirs d’elle sont soit très flous, soit très brefs.

Mes yeux se posent partout, observant, étudiant, s’émerveillant, mais je n’ose pas encore prendre dans mes mains ces objets d’un autre temps.

Finalement, j’arrive au bout de la pièce. Mon regard dérive sur le bureau et s’arrête soudain, se bloquant sur une enveloppe portant la mention « Océane ». Je déglutis difficilement. Une boule s’est formée dans le creux de ma gorge. Trop de questions se mélangent dans ma tête, me donnant le tournis. Pourquoi Maman m’aurait-elle laissé une lettre ? Pourquoi suis-je la seule à pouvoir ouvrir cette pièce ? Savait-elle qu’elle allait mourir ?

Je devrais peut-être me décider. Après tout, si cette lettre est là, c’est pour que je la lise. Ma main tremblante s’empare de l’enveloppe. J’ai la trouille, une bouffée d’angoisse comme j’en ai rarement connu. J’ai l’impression d’assister à une remise de prix, quand les animateurs font durer le suspense, sauf que le mien n’a rien d’artificiel.

Allez, un peu de cran Océane ! Je décachette l’enveloppe d’un doigt rapide. Plus vite ce sera fait, mieux ce sera. Je déplie la feuille et reconnais l’écriture arrondie et appliquée d’Élisa. Je n’ai plus le choix à présent.

 

«  Ma petite Océane,

Si tu lis ces mots, c’est que je suis partie, peut-être depuis longtemps. Ma chérie, tu es arrivée à un âge où tu dois apprendre certaines choses. Dieu sait que j’aurais préféré te les dire de vive voix, mais tu devras te contenter de ma lettre et de ta curiosité naturelle.

Tu es une petite fille exceptionnelle, et je ne doute pas que tu seras une femme mémorable. Tu es appelée à un grand destin ma chérie, dans lequel je suis certaine que tu seras victorieuse. Mais il faudra te méfier. Tu as un caractère merveilleux : joyeux, spontané, joueur, mais parfois naïf. Il te faudra t’endurcir un peu. La vie n’est pas toujours un conte de fée. Même si nous le voudrions, il y a toujours des hommes pour nous faire échouer. C’est contre eux que tu dois lutter.

Je dois me taire maintenant, car ce n’est pas à moi de te raconter le reste.

Je t’ai laissé dans cette pièce le fruit de toutes mes recherches pour t’aider et te guider. N’en parle à personne. Ni à ton père, ni à tes frères. À personne. C’est notre secret. Un secret inestimable. Tu pourras découvrir ces informations dès que tu te sentiras prête.

Écrire ces quelques mots est une épreuve difficile. Ils signifient imaginer ma mort, imaginer que je vous laisse, toi et tes frères. Vous êtes mes biens les plus précieux. Ma belle petite Océane. Je t’aime comme ma fille. Sois forte et constante. J’ai confiance en toi.

Maman. »

Une larme creuse son sillon le long de ma joue. Je me sens comme en plein rêve. Cette lettre posthume dissimule plus de choses qu’elle n’en révèle. Tous ces non-dits éveillent le doute dans mon esprit. « Comme ma fille ». Qu’est-ce qu’elle veut dire par là ? Est-ce que je ne serais pas… ? Non, ce ne sont que des inepties ! Je jette la feuille sur le bureau et sors en courant de la pièce, refermant brusquement la porte derrière moi. Je m’adosse contre le mur, tentant de reprendre mon souffle.

C’était juste un rêve. J’ai trop d’imagination comme dirait Dev.

 

.oOo.

 

William

Je déteste faire les magasins, mais une fois n’est pas coutume. J’ai besoin d’un déguisement pour la soirée costumée de la saint Sylvestre. À côté de moi, Devon traîne des pieds. Il ne s’est toujours pas remis de s’être fait lever à l’aube par votre serviteur. Il grogne pour la énième fois.

— Tu avais vraiment besoin de moi ?

— J’ai besoin de conseils.

— Ellie s’y connaît davantage en matière de costume.

Je murmure entre mes lèvres.

— Et elle aurait sûrement été d’une compagnie plus agréable.

Il me jette un regard noir auquel je réponds par un grand sourire. Il soupire et rentre sa tête entre ses épaules. Sous nos yeux défilent les vitrines des boutiques de farces et attrapes. Quel genre de costumes pourrais-je acheter ? Je n’en ai aucune idée. Sarah n’a pas voulu me dire en quoi elle se déguisait, prétextant que c’était une surprise. Je souris en repensant à son air mutin alors qu’elle théorisait sur le fait que l’inattendu était le vrai ciment du couple. J’avoue que j’étais bien plus concentré sur le chatoiement du satin violet de sa nuisette sur sa peau mordorée. Je pousse un grognement et fixe mon attention sur la première vitrine venue, croisant le regard amusé de Devon.

— Ça me fait bizarre de te voir amoureux.

Je hausse les épaules.

— Ce n’est pas la première fois.

— Mais c’est la première fois que je te vois si accro.

Je ne peux pas m’empêcher de sourire.

— C’est vrai qu’elle est merveilleuse. J’aime passer du temps avec elle, pouvoir l’emmener au cinéma, au restaurant et dans tous les endroits où elle veut aller.

— Tu as de la chance.

Je me retourne, surpris par le ton plein de regrets de sa phrase. Son regard est triste et fuyant. Je me mords les lèvres. Je ne me doutais pas que mon petit frère souffrait d’une peine de cœur. Soudain, une idée lumineuse me vient.

— Tu pourrais venir avec nous à la soirée. Il y aura sûrement tout un tas de célibataires.

Il tousse soudain, s’étouffant presque, puis finit par retrouver sa respiration.

— C’est gentil, mais je préfère rester à la maison avec Océane et Papa.

— Oh allez, Dev ! Il faut que tu sortes. Tu ne rencontreras personne si tu restes enfermé. Et puis, ce n’est pas ton genre.

Un léger sourire en coin étire ses lèvres.

— Depuis quand as-tu ouvert une agence matrimoniale ?

— Je suis sérieux, Dev.

— Moi aussi. Je vais bien, rassure-toi. Je déteste me déguiser, alors je passerai le réveillon selon mon envie, continue-t-il en haussant les épaules.

Je soupire profondément.

— C’est impossible d’avoir le dernier mot avec toi, hein ? Espérons que j’aurais plus de chance avec Océane.

Il se fige soudain.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

— Ce n’est pas normal qu’une fille adorable comme elle soit encore célibataire.

Son regard devient soudain plus froid que la glace.

— Ce ne sont pas tes affaires. Occupe-toi de ta vie privée, pas de la sienne. Laisse-la tranquille. Laisse-nous tranquilles !

Il s’éloigne d’un pas vif, me laissant interloqué au milieu de l’allée. Qu’est-ce qui lui prend ? Ces derniers temps, je ne reconnais plus mes cadets. On ne peut plus avoir de vraies discussions. Ils deviennent irritables dès le moindre sujet sérieux abordé. Je me doutais que mon départ de la maison nous séparerait un peu tous les trois, mais pas à ce point-là. Peut-être que si on s’organisait des vacances tous les trois cet été… Oui, voilà la solution. Il faudra que je leur en parle. À nouveau le sourire aux lèvres, je reprends ma route.

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Dédé
Posté le 17/03/2020
Un chapitre vraiment inattendu !

David qui trouve le disque dur, comme ça. C'est presque trop beau pour être vrai ? Un piège ? Le début des ennuis ? Le disque dur n'est pas celui que l'on croit ? Vide ? Crypté ? Va-t-il apporter davantage de questions que de réponses ? Bref, j'ai le cerveau en ébullition.

Si bien que j'ai moi aussi tiqué lorsqu'Océane a lu la lettre. Elle ne serait pas la fille de ses parents ? Pourtant, David a l'air de penser qu'elle est au moins la fille de sa mère. Ou bien, je psychote et on se raccroche à cette idée car on soutient Devon/Oceane. Je ne sais pas… Je suis perdu… J'adore être perdu comme ça ! :D

La dernière partie était presque plus calme en comparaison mais montre que William s'interroge un peu sur Devon et Oceane. Ca vient rajouter un peu de tension (et de drame à venir ?) sur cette relation. Et l'idée d'un road trip durant l'été entre eux trois, j'adorerais voir ça !!

A très bientôt pour la suite, Edo !
Edorra
Posté le 15/04/2020
Salut Dédé !

Trop beau pour être vrai le disque dur ? Oh, je suis gentille avec mes personnages... parfois.

La fameuse lettre à Océane. C'est normal que tu sois un peu perdu vu qu'elle est là pour éveiller le mystère. Tu en sauras plus dans quelques chapitres.

William s'interroge un peu, mais reste aveugle sur pas mal de choses, et c'est pas prêt de s'arranger !

A bientôt Dédé et encore merci !
Schumiorange
Posté le 13/01/2020
Wow, tu passes vraiment à la vitesse supérieure dans ce chapitre, avec David qui obtient le disque dur et Océane qui découvre la pièce secrète de sa mère… C'est presque trop beau pour être vrai ! Je sens qu'il va se passer un truc pas drôle du tout très prochainement…

La lettre de la mère est très énigmatique… Et ce "je t'aime comme ma fille" qui met la puce à l'oreille d'Océane, et à la mienne aussi d'ailleurs ! Lors du repas de Noël, quand David part dans ses pensées et qu'on apprend qu'Océane n'est pas sa fille biologique, il parle de celui "qui a baisé sa femme", du coup, je suis un peu perdue… Même sa mère n'est pas sa mère ?? Pourtant David a l'air de penser que c'est le cas ! Et en toute logique, il aurait remarqué la grossesse de sa femme ; ) Alors est-ce qu'elle a simplement porté l'enfant d'une autre femme ?? Je suis en panique, là, j'ai envie de savoir !!!

Quelques coquilles avant de passer à la suite (que je dois lire impérativement, en espérant y trouver des réponses !!) :
 - « J’ai donc à faire soit à un paranoïaque, soit à un homme… » -> J’ai donc affaire soit…
 - « Il ne s’est toujours pas remis de s’être fait lever à l’aube par votre serviteur. » -> je ne comprends pas à qui tu fais référence avec "votre serviteur" ?
 - « Quel genre de costumes pourrais-je acheter ? » -> de costume
Edorra
Posté le 22/01/2020
Salut !

Un truc pas drôle prochainement ? Oh ce n'est pas mon genre :grin:

Pour les origines d'Océane, tu auras bientôt des réponses.

Merci de ta lecture et de ton commentaire !
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