Partie 1.5 : Fonctions du langage contemporain — Emmatine : Déclamer

Notes de l’auteur : Eeeet, dernier chapitre de cette partie 1 introductive
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Je n'ai pas eu besoin de sonnerie pour me trouver là, à l'aube, une tasse de café à la main, assise sur le rebord de ma fenêtre. La chaleur a suffi à me réveiller. Quand mes draps sont trempés par ma transpiration, je n'arrive plus à me rendormir. Je traîne alors mes cernes et mes relents de pastis jusqu'à la traverse pour profiter du bref courant d'air qu'introduit le crépuscule. 

Déjà, la ville s'éveille. Cela se devine même si on ne le voit pas. Pas un sursaut d'énergie, non, plutôt une intense migraine qui résonne jusque dans mon crâne. Je me sens nauséeuse et tout aussi fatiguée que la veille, comme si je ne me reposais jamais vraiment tant que durait l'été. 

Sauf qu'alors que je respire l'amertume de mon café, j'ai un sourire au fond de moi. Une petite réussite, une victoire de rien. Mais je l'ai revue hier. Elle. Je ne connais pas grand-chose d'elle, je sais juste que lorsque je l'ai aperçue pour la première fois dans ce même salon de tatouage, ça a été bouleversant. Tout est à sa place là-bas, et elle par-dessus tout, un point de rêve pour mieux m'ancrer au monde. Une preuve que l'exceptionnel existe et que pour ses rares apparitions, ça vaut le coup de vivre. Bonnie. J'ai trouvé son nom sur Internet. 

Hier, elle était au bar avec celui que je sais être le tatoueur. À un moment, j'ai attrapé ses yeux bleus, alors que j'essayais de me concentrer pour écrire au moins quelques lignes. Puis elle a tourné la tête. Ils ne sont pas restés longtemps. Je me demande si ce Slang est son copain. La prochaine fois, j'irai lui parler, et je sais que l'occasion se présentera bientôt. Je lui révélerai un secret de l'humanité, ce que personne ne réalise jamais sur soi : qu'on est toujours le miracle de quelqu'un sur Terre.

Derrière, mon écran souple est déroulé sur le mur pour diffuser en replay le discours d'hier, celui sur le sommet économique qui devrait se dérouler cette semaine. J'aime me tenir informée, car j'espère à chaque fois que la prochaine décision va être celle qui va tout changer. En attendant, la publicité dure, avec cette joie forcée si irritante un matin de canicule. Elle évoque les promotions des trajets en hyperloop, les tunnels souterrains qui remplacent la plupart des avions et trains, avec des familles heureuses et des images aux relents d'acides. C'est trop, trop tôt. Alors, plutôt que de fixer l'écran, je contemple la rue. 

Les réverbères solaires se sont éteints depuis un moment. Je devine des ombres dans l'avenue, un peu plus loin, qui grouillent vers leurs destinations tant que le soleil est absent. C'est comme ça chaque été, chaque instant où il tourne le dos est une bénédiction. Je remarque une drôle de forme, toute cabossée, avec des courbes et des plis de partout. C'est un homme. Un clochard. Un type que je croise chaque jour et à qui je ne parle pas. Je le vois se pencher sur une poubelle pour essayer de dénicher des trucs, peut-être à manger. Je ne sais pas quoi exactement, j'ignore ce que l'on doit trouver dans les ordures. 

Je repose ma tasse sur mon bureau. Le verre et la porcelaine tintent quand ils entrent en collusion. Un son pur, comme celui que j'aimerais entendre carillonner dans le vide pour remplacer ce silence absurde lors de la collision de deux planètes. 

Plus bas, le clochard se gratte. Il a le pantalon qui tombe et la raie à l'air, mais qu'importe le regard des autres lorsque, quoi que l'on fasse, on demeurera à l'écart. Il a dû trouver quelque chose, puisqu'il tire un sachet en plastique emballé dans une boîte. Je n'entends pas le carton se déchirer, mais il enfonce ses ongles noirs dedans. Puis, il se met à hurler. 

Un torrent d'injures. Foutre, putains, connards, tous des enculés... Une liste longue. Sa voix porte et plus loin, une fenêtre s'ouvre. Un homme se penche et commence à gueuler aussi. Le clochard s'en fout, il poursuit, et moi, je m'éloigne de mon promontoire. J'ai une seconde proclamation à écouter, toujours sans auditeur défini, mais située à l'autre bout de la chaîne de la société. 

Le stream de l'Élysée avec la rediffusion d'un discours ministériel. Je m'empare de mon bloc-notes pour relever ce qui pourrait être intéressant, pour un travail littéraire, une analyse ou juste un souvenir. Je relève tout et l'étagère près de la porte déborde de carnets annotés et rangés en ordre chronologique. 

Maintenant que la pub est enfin finie, j'attends un peu. Le ministre arrive. Cheveux longs, jean, chemise à motifs. Très détendue, la mode en ce moment dans le monde politique. 

— Bonjour bonjour, chers Français, débute-t-il après avoir tapoté le micro. J'espère que vous allez bien. Personnellement, le petit-déjeuner était bon, j'ai eu la chance d'avoir un jus d'orange frais. C'est rare, et ça se savoure.

Ils commencent toujours par ce style d'accroches foireuses pour créer l'empathie avec le public, avec le Français moyen. Un truc récupéré dans les entreprises et développé avec l'essor des réseaux sociaux chez les politiques. J'aime pas quand ils font ça. Le ministre rit tout bas et reprend :

— Après discussion avec notre président, voici le compte-rendu par rapport à la réception prochaine de la directrice de la Banque Mondiale au sujet de la suppression de l'impôt sur les entreprises transnationales. Il s'agit pour nous d'améliorer la compétitivité de notre secteur de l'énergie dans la course à l'hydrogène. 

Il laisse une pause. La lumière artificielle renvoie un filet nitescent depuis sa peau à l'écran. Il brille, aussi lumineux que le clochard dans la rue était gris. Deux couleurs sur un même spectre. 

La suite du discours m'est un temps un peu confuse, comme je mâchouille mon crayon afin de deviner les conséquences de cette annonce. J'entends les mots de lutte contre le chômage et de productivité à améliorer, et cela m'évoque 2042 où, après la mise en place du grand plan écologique, le retour du parti socialo-conservateur au pouvoir avait mis fin aux 35 heures hebdomadaires pour basculer aux 40. Ça me rappelle que ça fait un moment qu'on attend sans que plus rien ne se passe. Il faut croire que le grand plan écologique a rincé l'humanité pour quelques années encore. C'est peut-être pour cela que je me sens aussi fatiguée. 

— ... vous êtes forts, oui, Français ! Vous êtes fiers et cet accord... 

Il y a un côté extralucide à ce qu'il sort, un peu plus et il pourrait tirer mon signe astral. Je suis ni fière ni pas fière. Je suis sûrement pas forte, et c'est pas grave. C'est ce que notre prof avait une fois appelé l'effet Barnum, hommage à la voyante de foire qui joue avec la vanité cognitive de ses clients pour leur tendre un miroir faussement ressemblant. L'amphithéâtre désert avait résonné du murmure des rares étudiants, interloqués.

On a envie d'y croire. Moi la première. Que je suis fière. Que je suis forte. Que je suis à part. Que l'effet Barnum concerne peut-être les autres, mais pas moi. 

Non. Je fais partie des "gens", les normaux, les 80% de cons, les fades, ceux qui payent l'originalité dans la fantaisie d'un tissu à la mode. Et c'est pas grave. Je m'en fiche d'être spéciale, du moment qu'on ne me le fait pas croire à tort. Ma cognition reconnaît l'effet Barnum, son nom, ses propriétés. Et mes tripes me murmurent qu'il a raison, ce ministre, que je dois être forte et fière pour avoir vu clair dans son jeu. 

Je tire sur la capuche de mon sweatshirt pour envelopper mes cheveux. Comme je ne suis toujours pas passée chez le coiffeur, ils forment une boule crépue qui me chatouille la nuque. 

J'aimerais que quelque chose se passe lors de cette réunion au sommet. Je ne sais pas quoi. Une tragédie. Quelque chose qui donnerait un coup de pied dans la fourmilière de l'Histoire. 

Le ministre commence à transpirer, je le remarque aux gouttes qui se prennent dans les poils du duvet sous son nez. Elles brillent comme des éclats de larmes, celles qui sèchent sur mes yeux avant de pouvoir sortir. 

Tout brûler. Et en même temps, je ne veux le malheur de personne. 

L'écran blanchit à mesure que monte le soleil dans le ciel. Bientôt, je n'aperçois plus que la silhouette du type qui s'agite. Ses paroles restent, et cela me suffit. Ma peau commence à chauffer et je ferme les yeux pour accueillir la violence de la canicule. Souffrir un peu pour arrêter de me déchirer à l'intérieur. 

— Nous savons tous que nos valeurs de liberté passent par la possibilité d'entreprendre. De même que pour la planète, chacune des initiatives individuelles doit être encouragée. Il ne faut pas créer d'obstacles à de potentielles solutions. 

Il y aurait tellement d'arguments à lui balancer en avalanche au visage, jusqu'à le noyer dans la neige glacée, le rouler entre les arbres et enfin le briser contre un rocher. Lui faire sentir le goût de la tempête et de la confrontation. 

Comment peuvent-ils penser réfléchir assez alors qu'ils sont seuls là-haut, au sommet ? La réflexion est un dialogue entre un Je et un Autre. Eux ne font que se renvoyer des Je dans un Elysée devenu palais des glaces où errent leurs identités. Ce discours reflète cette sensation : le ministre agit vite, mais seul, il ne va pas loin, juste en bordure des miroirs du simulacre de débat entre les puissants. Je lui en veux pas. Moi aussi à sa place, j'aurais oublié l'Autre. Il y a déjà tellement de choses à faire avec soi. 

— Nous vous avons entendus, bien sûr. Le manque d'emploi. La difficulté d'accéder à une vie décente. Nous vous avons entendus. C'est pourquoi nous vous communiquons ceci...

Je gratte sur mon carnet. Mon stylo plume bave là où ma main repasse sur le papier. Un truc de gauchère ou un truc d'artiste, j'ai jamais trop su. Peut-être juste de la maladresse sinon. 

Je me sens frustrée et lorsque le discours s'achève sur l'air de la Marseillaise, j'éteins mon ordinateur. La caméra holographique intégrée fait disparaître l'image au mur et je reste seule avec la lumière du petit matin. Pas convaincue. Difficile de l'être quand on ne peut pas échanger sur la source de nos tracas. 

C'est ce qui m'embête avec la politique en fait, pas les histoires de promesses, de responsabilités ou de morale. C'est juste qu'un lien ne peut pas se faire, car le lien se construit certes en donnant, mais aussi en recevant. Je recueille leurs craintes, leurs lois, leurs valeurs et leurs espoirs. Mais je ne peux leur transmettre les miennes. Accueillir et recevoir, oui. Ils ont bien tenté cela avec le jean et l'introduction décontractée, mais personne n'est dupe.

Donner et recevoir, l'amitié dans les deux sens. À l'inverse, je ne peux me confier à un mur qui ne me transmet rien de lui. Je ne peux pas faire que donner, je dois aussi recevoir ce qu'autrui a à m'offrir. 

Je note ces pensées en vrac. Ma plume crisse et l'encre peine à sécher assez vite. Les mots s'emmêlent, sans trop de sens, et je me retrouve à gribouiller celle que j'ai vue au bar hier, celle dont j'aimerais cueillir les confidences. Celle qui a ce truc qui fait que j'entends plus le monde quand elle respire. Parce que je voudrais pas manquer chaque son qu'elle exhale. 

Dire que bientôt, je vais pouvoir lui avouer tout. Ce qui me brûle, ce qui me glace, quand je croise ses yeux et quand elle passe, sans me voir ni me parler. Dans ces moments, je me dis juste que je ferais mieux de ne plus exister. Volonté de retourner en arrière. Grimper dans l'utérus de ma mère et y dormir, ne plus jamais en sortir, ne plus avoir à affronter la cruauté du monde et de l'amour. 

Je ne sens plus la chaleur. Je lève enfin le stylo et je réalise que tout ce que j'ai écrit sur ce bout de papier, ce n'est rien. Les pensées s'emmêlent. Je tire sur mes boucles pour mieux réfléchir, apprécier leur détente, y chercher un peu de réconfort dans l'habitude. 

Quand je me rapproche de la fenêtre, le clochard est parti. Sur le mur, le politique s'est tu aussi. Je suis de nouveau seule, sans son, sans bruit, mais avec un drôle de souvenir clochette dans mon coeur. 

Plus que quelques heures et je vais enfin pouvoir me rapprocher d'elle. D'ici là, je ne suis pas certaine de me rappeler de comment vivre. Alors je me lève et je vais chercher un livre, histoire de m'échapper ailleurs pour tenter d'altérer mon espace-temps. 

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RaphaelleEviana
Posté le 27/04/2021
Super ce chapitre j'ai vraiment adoré, très vrai, très philosophique sans trop en faire. "on est toujours le miracle de quelqu'un sur Terre." -> c'est beau ! et tes derniers paragraphes ressemblent presque à de la poésie avec leurs rimes et leur rythme, hâte de continuer
Alice_Lath
Posté le 28/04/2021
Merci beaucoup, je me fais plaisir avec Emmatine pour le côté poétique hahahaha alors si ça fait pas trop péteux, tant mieux, jsuis contente de l'entendre !
Svenor
Posté le 23/04/2021
Salut !
Je sais pas si c'est moi, après avoir lu les autres chapitres, ou ce deuxième chapitre sur Emmatine, mais je l'ai préféré au premier, il y a une sorte d'échange bizarre avec la télé que j'apprécie car on peut s'identifier plus facilement à Emmatine, ça structure un peu plus son personnage on va dire. Je te l'avais dit au chapitre précédent, mais j'ai toujours très hâte de voir les 3/4 personnages intéragir entre eux, et ça m'a fait très plaisir de voir qu'Emmatine "connaissait" déjà Bonnie !
Alice_Lath
Posté le 25/04/2021
Hello ! Merci pour ton retour hahaha et l'interaction, ça va venir, forcément, il va bien falloir qu'ils foutent la merde, ces grands fous <3
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