Partie 1.4 : Fonctions du langage contemporain — Bonnie : Dialoguer

Notes de l’auteur : Navrééée haha, je m'étais mélangée les pinceaux et j'avais mis le titre du chapitre de cette semaine la semaine dernière, breeeef, tout est en ordre maintenant... Normalement.
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Tous les soirs où je suis chez Slang, c'est pareil. Il y a un énorme panneau publicitaire en face de son salon, chose rare à Paris. Il éclaire la façade des immeubles d'un rose irréel. Un rose junkie. Je me croirais dans un roman futuriste, dans un monde où la technologie aurait vaincu la mort et révélé le sens de la vie. 

Aujourd'hui, tout ce que la technologie aura fait, c'est d'élargir le terrain de jeux. Dans tous les cas, ça ne me fait pas grand-chose.

— C'bon ? T'as f'ni d'rouler ? 

— Deux secondes, je trouve pas mes feuilles. 

En réalité, je fouille dans mes poches depuis plusieurs secondes, sans même y prêter attention. Dans mon dos, la griffure du tatouage tout juste refait m'élance, et j'aime bien ça. La douleur me tient en vie. Quand je suis ainsi, j'ai une envie de goûter mon propre sang.  De lécher l'encre pas encore sèche.

Sauf que je vois les yeux pochés de Slang qui me guettent. Je tire une feuille, je l'humecte et je prépare un royal, notre recette cachée, mélange de plusieurs drogues, poudre, pâte et herbe. Je donnerais n'importe quoi pour que la came finisse par me griller le cerveau pour de bon. Ça me semble pas trop mal parti comme projet d'avenir.

— N'empêche, je suis contente de te connaître, m'entends-je dire. Je prendrai pas de vacances, mais ça me fait du bien de pouvoir t'en parler. Et puis, j'suis quand même désolée pour Mei. 

Il fronce les sourcils. Ses longs cils noirs bordent ses yeux qui m'évoquent des marécages brumeux. Je connais ses difficultés relationnelles et financières, ses doutes et ses rêves, c'est pour cela que je l'apprécie. C'est parce que nous avons parlé dans cette cour autour de joints, de cachets et de poudre que j'ai de l'empathie pour ce drôle de type. Cet ours me cache pourtant encore des choses, je le sais. Mais je ne veux pas savoir. Je sais déjà ce qu'il faut pour l'apprécier, comme il sait assez de moi pour une véritable relation d'amitié. 

— Tiens, je te laisse l'honneur. 

Je lui tends le joint et le briquet. Pendant qu'il l'allume, je fixe l'enseigne du bar de l'autre côté de la rue. Avec ses vitrines, ses balancelles et son happy hour, il attire les étudiants, surtout en cette touffeur d'août. Je sens déjà la sueur qui se mêle au sang sous mon t-shirt. Le goût de l'encre. Le goût du sang.

Puis, toujours aussi mutique, Slang tire une première taffe. Les braises rougeoient dans la lumière rose et ajoutent une auréole à ses lèvres. J'ai envie de parler. Je ne veux pas penser. 

— Ça va bouger dans les prochains jours.

— Tu parles du livre qui va s'faire cramer ? L'truc d'invocation ? Ça s'ra fait puis ça s'ra tout. 

J'agite la main. De l'autre côté de la cour, les fêtards bourdonnent autour du comptoir. Il me passe le joint et j'inspire comme si je voulais noyer mes poumons pour de bon. Puis, j'expire. Pour mieux faire durer la douleur de la vie.

— Il va y avoir des annonces, celles du président sur les mesures économiques. La grande réforme. La directrice de la banque internationale.

— Quesqu'ça pourra bien changer pour nous ? C'pour les riches c'genre de choses. Nous, y'a rien qui a changé en cinquante berges. 

Il a raison. On a baissé les bras. Il n'y a plus d'espoir pour les classes moyennes et les pauvres, alors qu'en enrichissant les riches, on se dit qu'au moins on agit un peu. Que y'a un peu de progrès. Que la fortune mondiale augmente, faute d'être distribuée derrière. 

— Je sais pas. Je pense pas que ça change grand-chose pour nous, mais je suis méfiante.

— Ouais. C'vrai qu'pour l'moment, on sait t'jours pas où s'ra la douille. 

— Un contrat qui créerait des emplois et plein de jolies choses... J'aime pas ne pas savoir où se trouve le point sur lequel on va se faire baiser. 

Je retire de plus belle sur le joint. La fumée s'échappe par mes narines et par ma bouche, le dragon comme le disait une vieille amie d'enfance. Je la contemple qui s'évade vers la nuit en espérant discerner dans le nuage un signe que la magie existe. 

Du côté opposé de la rue, un éclat de rire plus fort que les autres attire mon regard. C'est un garçon. Il a cette espèce d'élan vers l'avenir, une pinte à la main et les bras occupés à s'agiter pour refaire le monde. Je dissèque un peu plus la foule et je distingue une silhouette. Une étudiante seule à une table, devant un verre de pastis. Elle a les cheveux en désordre et un t-shirt trop grand. Penchée sur un carnet, juste près du courant d'air de la porte, elle écrit comme si l'univers était porté disparu. 

Elle est conne de pas profiter des gens. Seul, on oublie moins bien. 

— Une envie d'faire la fête ? glousse Slang en me reprenant le pétard. Ou t'as du chiffre à faire avec tes sachets ? 

— Ce soir, je me repose. On prendra une bière après. Là, je suis en congé de la vie.

— J'savais pas qu't'avais des r'mords d'pourrir l'av'nir d'ces gosses. Pourquoi t'arrêtes pas pour d'bon ? 

— J'suis pas gentille, marmonné-je. J'ai de l'empathie, c'est pas pareil. 

Sur la façade de l'immeuble barbouillé par l'écran publicitaire, une lumière s'allume. Quelqu'un ouvre la fenêtre pour étendre son linge. Avec le contraste, je n'aperçois pas son visage, mais je devine son réconfort d'être chez soi. Ses gestes sont mesurés, pour ne pas briser la sérénité qui l'habite. 

— Parce que j'ai de l'empathie, je ressens le lien social. Je suis une marginale, mais je reste connectée aux autres. C'est ce qui m'empêche de sombrer. 

— Pour quelqu'un qui parlait d'venir ermite, y'a une s'maine, t'changes vite d'avis. 

Je hausse les épaules. En haut, la vitre s'est éteinte de nouveau et je me contente de lever les yeux pour saisir le passage d'un avion, faute de saisir une étoile. J'attrape les doigts de Slang pour me rassurer tant j'ai peur de me noyer. L'angoisse me guette et me serre soudain la gorge quand je pense au lendemain, à la drogue, aux armes... Encore se battre. Toujours pas crever. 

Bonnie est rincée. Ce soir, elle est plus une guerrière ni une dealeuse, elle est plus rien. 

Slang me tend le cul du joint, je le prends pour le terminer, mais avant, je dépose un baiser sur ses lèvres pâles. Il répond en douceur, avec une tendresse humide, puis je m'écarte. Y'aura rien de plus, c'est juste ma manière à moi de me sentir un peu moins seule. Il le sait et puis c'est tout. 

— Tu m'fais d'la peine quand t'es comme ça. 

— Même un ermite, ça de l'empathie. Il a besoin d'éprouver un lien social pour pas sombrer. 

— Un ermite, y voit personne.

— Il éprouve son empathie pour les animaux ou les plantes. Y'a toujours besoin d'un échange, même un simulacre, pour pas devenir fou. Il reporte juste ça sur son environnement.

J'écrase le vestige du toncard par terre. Les doigts de Slang se resserrent sur les miens puis il me tire. La lumière rose de la publicité miroite sur ses tatouages et se diffracte sur ses piercings. 

— On va au bar, fait-il. J't'invite. Comme tu dis, c'soir, c'est congé. 

— Fais gaffe, j'ai soif. 

Il éclate de rire, avec ce fond rauque de clopeur qu'il a dans sa gorge et je souris. L'amitié fait du bien. Il me donne puis je donne et c'est dans les deux sens. J'en ai pas beaucoup, des potes qui comprennent ce truc de l'échange. Slang en fait partie. 

On s'approche de la terrasse. Beaucoup d'humains, quelques mutants. Ils sont devenus minoritaires depuis l'instauration du Code de la Natalité. Avant, tout le monde modifiait son gosse. Maintenant, c'est beaucoup plus restreint. Mais il en reste. Les descendants des mutants précédents ou ceux qui sont allés dans d'autres pays pour bidouiller les gènes. 

Il y a une fée, aux longues ailes translucides et à la peau incrustée d'éclats de mica. Un korrigan, debout sur un tabouret pour se mettre à la hauteur de ses camarades d'université. Quelques nymphes au teint vert, fruits d'une tentative écologique de convertir l'humain à la photosynthèse. 

Mais globalement, ça respire le sang chaud et la sueur. Ça pue l'humain, et la bière que me rapporte Slang sent le houblon rance. 

— Douc'ment sur l'alcool, s'amuse-t-il en trinquant. T'as toujours ta plaie dans l'dos.  Va pas tout saloper.

— Si le résultat est dégueu, j'irai me plaindre à toi. C'est que t'auras pas bien fait ton taf. 

J'engloutis la bière avec un tel débit que je sens ma gorge gonfler. Merde, ce que ça fait du bien. La canicule me monte à la tête et même si je préfère toujours ça à l'hiver, j'aime pas l'espèce de malaise que ça crée chez moi. 

Un type s'assoit à côté de nous. Il a le nez cassé, presque en équerre. Je vois son camarade qui va commander à l'intérieur. Un potentiel client, d'ordinaire, mais là je suis en vacances. Je me le répète pour pas succomber à la tentation d'avancer maintenant mon taf du lendemain.

Le nouveau venu prend même pas le temps de dire bonjour et embraye :

— Eh ben, de loin je pensais que vous veniez des Enfers.

— L'enfer, c'est toi, grogne Slang tout bas en se mettant en retrait près de la vitre. 

Je parle un peu plus fort exprès pour que sa pique passe inaperçue dans le reggae ambiant. 

— On aurait pu, hahaha ! J'y vais souvent, perso. 

L'étudiant se frotte les mains dans un drôle de tic nerveux et posa son verre sur la table.

— C'est aussi glauque qu'on le dit ? 

— C'est... différent.

Sous la coupole de la nuit qui embrasse le bar, comme définir l'Enfer ? Ces fausses lumières ? Ces ombres sur la roche ? Ces immeubles neufs et ces larges avenues, tout confort et pourtant muettes, qui me rassurent moins que les ruelles craignos de Paris où je traîne mes produits ? Je me reprends et souris un peu plus fort.

— Disons qu'ils ont voulu bien faire les choses. 

Derrière, toujours renfermé avec sa bière, Slang ajoute à voix basse : 

— L'enfer est pavé de bonnes intentions. 

L'étudiant ne semble pas l'entendre. Il a cette espèce de coupe de cheveux à la mode qui laisse des mèches pendre le long de la mâchoire et une touffe en haut avec le bas du crâne rasé. J'aurais jamais cru dire ça il y a deux ans, mais en réalité, ce n'est pas une mode si laide. Il faut juste s'y habituer. Ça prend un peu de temps. 

— Et pourquoi ça aurait loupé ? relève-t-il. Après tout, avec tous les progrès en sciences sociales accomplis depuis le début du siècle, on devrait savoir faire. 

Oui, pourquoi ? Pourquoi quand on essaie de faire les choses bien, ça plante ? Je suis peut-être trop défaitiste, y'a des choses bien qui ont marché. Bon, clairement pas l'avortement de ma mère lorsqu'elle a voulu me gerter de sa vie, à raison, mais y'a d'autres trucs positifs. Genre, je sais pas moi, les musées. L'euthanasie.

— Y'a la théorie, puis y'a la pratique, grogné-je. Les types d'en haut, ils construisent ce qui convient aux standards qu'ils connaissent, les standards de leurs potes. Et c'est quand le dernier ministre qui est pas sorti d'une grosse multinationale ?

L'étudiant voit flou. Perso, je sens mon cerveau qui commence à pétiller, comme à chaque fois qu'il se met en branle. C'est à la fois grisant et flippant, je n'aime pas quand il fait ça. Je finis souvent par passer pour la tarée de service, et ça me plaît pas. Alors, je laisse la question en suspens et je reprends quelques gorgées. Peut-être que je vais pouvoir mourir foudroyée dans l'intervalle.

— Je pensais que c'était une tradition républicaine, s'étonne l'étudiant. Qu'il fallait avoir fait ses classes dans le privé pour comprendre l'économie et mieux gérer le tout, histoire de pas faire fuir les entreprises. 

Je me lève. Slang sent également que c'est le moment du départ. Pas envie de me prendre la tête, pas ce soir. Tant pis, on ira chez moi se finir le reste de whisky que je garde sous mon évier. Je dois avoir un peu de bière aussi. Tiède et dégueu à souhait.

— La théorie et la pratique, conclué-je. En théorie, j'suis d'accord. Mais dans la pratique, est-ce que ça marche ? 

Je réalise que je n'avais jamais poussé mon constat aussi loin. D'ordinaire, j'évite de réfléchir. Je vide ma pinte pendant que Slang repose la sienne sur la table, sèche. C'est l'ennui des discussions : on peut pas s'empêcher d'aller plus loin dans sa réflexion pour débattre. Ça permet de grandir. J'aime pas ça.

— On r'tourne au salon plutôt, nan ? glisse Slang alors qu'on s'éloigne du brouhaha ambiant. J'sais qu'tu voudrais qu'on s'pose chez toi, mais...

— On va au salon. 

J'ai juste envie de m'assommer un bon coup. Je suis censée être en vacances et cet étudiant remet les mécanismes de mon cerveau en branle. J'aime pas ça. Au loin, je regarde une C15 rutilante passer, avec ses jantes dorées et sa carrosserie vintage brillante. Encore un riche qui se la pète, je pense, ou un type paumé en recherche d'attention. 

Ça me fatigue et Slang le sent, si bien que dès qu'il referme le battant, il va récupérer mon sac pour qu'on puisse se faire quelques traces de neige. Comme ça, de l'autre côté de la porte, je laisse vivre les étoiles. 

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Pandasama
Posté le 16/04/2021
Salut !

Alors, j’avoue que Bonnie dans ce chapitre m’a agréablement surprise, je ne m’attendais pas du tout à ce genre de personnage ! Bref, je l’aime bien.
Après, * j’ai eu un coup de cœur pour ce brave Slang, c’est pour l’instant mon personnage préféré !
Alice_Lath
Posté le 17/04/2021
Hello Panda ! Aaaah, Slang hahaha c'est marrant, on verra mais j'ai l'impression que tout le monde a pas la même pref de personnage
En tout cas, merci à nouveau pour ton passage, ça fait zizir
RaphaelleEviana
Posté le 14/04/2021
Idem ce chapitre est très fluide ! J'aurais bien aimé savoir pourquoi Bonnie est allée chez un autre tatoueur alors qu'elle est une habituée du salon de Slang et qu'ils s'entendent bien :) Autrement, par rapport à sa réflexion sur les débats, je remplacerais "Ça permet de grandir" par quelque chose du genre "ça oblige à relativiser. Et j'aime pas ça, j'ai pas envie de savoir qu'il y a sans doute pire ailleurs" ou qqchose comme ça, parce que je vois mal quelqu'un éviter quelque chose pour ne pas grandir (assimilé positif) mais par contre relativiser est plus neutre, plus "intello". Après c'est personnel et c'est un détail. Hâte de suivre tes persos :)
Alice_Lath
Posté le 15/04/2021
Hahahaha eh si, il y a pas mal de monde qui ne veut pas grandir, tu serais étonnée, ça fait peur de devoir s'assumer
Merci encore pour tes commentaires ! Et Bonnie était probablement bourrée et s'est dit que c'était une bonne idée hahaha
Svenor
Posté le 13/04/2021
Salut !
Je viens de lire les quatre premiers chapitres du coup, et j'aime beaucoup ! Les personnages ont l'air très intéressant, Bonnie et Slang me plaisent beaucoup et j'ai hâte de voir comment leurs histoires seront liées à celles d'Emmatine et Prêt. Pareil, j'aime bien le monde même, qu'énormément de choses aient changées, mais que tout soit très familier quand même. L'enfer me plaît beaucoup, c'est vraiment une super idée, et j'ai très hâte de voir ce qu'est le paradis !
Alice_Lath
Posté le 15/04/2021
Hello bonjour ! Merci beaucoup pour tes retours, jsuis vraiment contente que tu accroches ! Et yesss, tout va bien se mélanger, je te rassure.... ça sera explosif hahahaha
Noham
Posté le 11/04/2021
C'est dimanche !
Hello :)

Eh bien ça casse, ce chapitre. Les images sont très belles, les métaphores, le ton désabusé du personnage... J'ai hâte de lire encore la suite. Slang est paumé, mais il a l'air cool, pis il aime bien sa dealeuse. C'était un bon moment de lecture, une jolie amitié même si le contexte est pas super joyeux.

Les termes de toncards, un royal... Ça me rappelle mes années fac xD
Alice_Lath
Posté le 11/04/2021
Huhuhu, les bonnes années
Yep, le début est un poil lent, je veux vraiment essayer de travailler l'atmosphère, hésite pas à me dire si ça traîne un peu trop au bout d'un moment
En tout cas, merci beaucoup encore, ça fait super plaisir de voir que qqun apprécie !
Noham
Posté le 13/04/2021
Pour le moment je ne trouve pas que cela traine en longueur, j'apprécie justement les rythmes un peu plus lent pour bien instaurer un univers, une atmosphère.
Et puis cette idée de modifications des gènes et de l'apparence humaine est une excellente idée, donc j'attends de voir ce que cela va donner avec ces invocations de l'enfer xD

En tout cas, je serai au rendez-vous dimanche ! :)
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