Partie 1.3 : Fonctions du langage contemporain — Slang : Utilitaire & pratique

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— Chais pas. Ça r'ssemble à que dalle c'truc. 

Slang tapota l'aiguille. Une goutte d'encre noire perla. Allongée sous le néon rougeâtre, Bonnie jouait avec le drap de papier. Slang savait qu'il était taché, dégueulasse, et sans doute à cramer sous peu. Sauf que pour Slang, "un sou, c'tait un sou". Déjà qu'il avait du mal à attirer du monde dans son salon, si en plus il devait tout claquer pour ces conneries de mise aux normes. Son matos était stérile. C'était déjà pas mal. 

Malgré ses gants, il sentait le renflement du tatouage encore frais sous ses doigts. Bonnie ne cilla pas. Elle avait l'habitude de se faire trouer.

— J'devrais pas accepter de t'redessiner, grogna Slang. T'es allée voir d'la concu. Et d'la dégueu en plus. L'mec sait pas différencier une fleur d'cassis d'un camélia. C't'un con. 

Bonnie ne répondit pas. Les muscles de la jeune femme jouaient sous sa peau et donnaient du relief aux nombreux bouquets dont Slang avait parsemé son corps. Il connaissait chacun de ses grains de beauté, chacune de ses cicatrices à force de les fleurir. Le végétal. Slang faisait que ça, les plantes. Des plantes taillées dans la chair et le sang. 

Mais bon, Bonnie était une cliente et une amie. C'était la première fois qu'elle le trahissait en plusieurs années et à en juger le résultat, elle ne recommencerait pas de sitôt. 

— Tu peux y aller, murmura-t-elle. J'suis désolée. Un verre de trop. 

Slang passa un chiffon pour désinfecter la zone. Il la sentit tressaillir au contact du linge humide et froid. Sur les murs, il avait suspendu des cadres où un pote avait dessiné des corps noués en plein shibari. La chair compressée suintait des cordes et les visages tordus révélaient une profonde jouissance. Une vieille enceinte crachotait un CD de Starmania. Un truc antique de y'a cent ans sur un support d'origine. Slang n'écoutait pas de musique. Sauf Starmania. En boucle. Tous les jours depuis qu'il avait récupéré le CD dans un sac oublié par un client. Il était pas difficile comme garçon. 

Il replaça une mèche brune derrière son oreille, où elle s'emmêla à ses piercings, et se concentra. Le premier trait était toujours pénible.

— J'ai vu ton post pour les flashs, reprit Bonnie. C'est marrant, je t'imaginais pas faire de la pub. 

— T'en parl'ra à mon proprio. C'est ça ou j'règle mon loyer en lui offrant mon cul. 

Souvent, Slang se disait que sans parler, tout serait plus simple. Sans parole, y'aurait pas de commerce, et donc pas d'argent et pas de transaction. Parce qu'on pourrait pas se mettre d'accord. Y'aurait pas eu ces manips génétiques qui faisaient qu'il devait chasser les korrigans dans ses poubelles, un truc lunaire des décennies plus tôt. Y'aurait pas eu l'Enfer, ni le Paradis. Rien de tous ces trucs nés d'accords foireux. Puis lui, il aurait rien fait de sa vie, mais en aurait été content. 

— Parfois, conclut-il à voix haute, j'me dis que j'ferai mieux d'fermer ma gueule. Genre, pour toujours. Muet. J'pars en ermite et tant que j'parle pas, pas d'contrat, pas d'emmerde. Bénef. 

— C'est plus compliqué que ça.

Bonnie avait le visage enfoui dans les bras pendant qu'il décalquait le dessin sur sa peau. Elle poursuivit. 

— Dès que tu comprends le langage, t'es dans le contrat. 

Il ne répondit pas. Il frotta son nez pâle comme la porcelaine des toilettes. Avec ses larges cernes, sa maigreur et son teint anémique, il tenait davantage du cadavre que de l'humain. Jusqu'à son odeur, âcre de transpi. 

— Tant qu'on parle de contrat, poursuivit Bonnie. Ils ont encore retrouvé un bouquin d'invocation chez un vieux fou. C'était dans la presse. 

— Ils l'crament quand ? Et bouge pas steuplait. J'pas envie d'bousiller encore plus l'dessin d'l'amateur qui t'a ratée. 

— Ils ont déjà dû le faire. C'est dangereux. Imagine que quelqu'un réussisse à passer un contrat avec un démon. La dernière fois, on a frôlé la guerre mondiale. 

— C'tait vraiment une idée d'con d'inventer des armes de destruction massive pour des particuliers. J'suis un type normal, et j'peux t'dire que nous, les types normaux, on est cons. 

Il planta l'aiguille. L'encre noire se dispersa dans les ramifications des cellules de la peau. Slang aimait la voir grouiller entre les pores dilatés de la jeune femme. Il la sentit se crisper, mais elle ne lâcha pas un soupir. Elle avait dépassé ce cap de résistance à la douleur depuis longtemps. 

— Pour en revenir au post sur ton compte, pour ta pub...

Slang ne répondit pas. SOS d'un Terrien en détresse commençait sur son poste CD. Il ne fallait pas parler dans ces moments-là. Même si Bonnie ne pouvait pas s'en empêcher, lui au moins respecterait la mémoire de Balavoine. 

— C'est bien que tu rappelles que t'existes sur le Net. Tu t'isoles trop. 

Il laissa Balavoine grimper crescendo alors qu'il redessinait un pétale. Y'avait rien à répondre à ce genre de remarque. C'était pas qu'il aimait pas les gens. Plutôt que les gens l'appréciaient pas, en dehors de sa clientèle. Du coup, il n'avait pas envie de leur parler. Néanmoins, Bonnie s'agitait alors Slang décida d'intervenir afin d'éviter qu'elle poursuive ses observations bancales. Ça le déconcentrait dans son dessin.

— J'ai pas d'la valeur dans la société juste pas'que j'la rappelle en faisant d'la pub. Ni en tapant la discut. Ma valeur, c't'ailleurs.

— Tu as tort ! Quand tu proposes tes services ou des biens au public, tu montres que tu vaux quelque chose. Que tu acceptes de participer à l'effort collectif de survie. Que tu es humain. Que t'es pas juste un paumé.

— Dis qu'j'suis paumé, grogna-t-il. En attendant, à quand r'monte ton dernier emploi ? T'as rien à proposer d'officiel, Bonnie, m'prends pas pour un con. J'bien vu les sachets dans ta veste. T'as toujours pas arrêté l'deal et un d'ces quatre, j'vais te r'trouver crevée. 

La machine ronronnait tandis que la chanson venait de s'achever. Les vibrations remontaient le long des doigts de Slang. Bonnie ne cilla pas. Il avait réussi à la moucher, et tant mieux. Chaque instant de silence était une victoire. 

Le malaise grandit. Il devenait palpable. L'air était une masse chaude et compacte, difficile à respirer. Sauf que le tatoueur ne prévoyait pas de changer de sujet. Il s'accommodait très bien du silence. Au mur, les corps torturés du shibari reflétaient l'éclat rouge de la lumière. 

— N'empêche, souffla-t-elle, c'est cool pour nous, les clients, que tu passes ce type d'annonces avec les tarifs et les motifs disponibles. Sinon, c'est toujours l'incertitude. Je pense que tu perds pas mal de clients faute de donner un cadre. Ça rassure pas. 

— T'es v'nue pour t'faire tatouer ou m'tenir la jambe ? 

Slang se releva un instant et déposa l'aiguille sur la table. Ses gants claquèrent lorsqu'il les retira pour sortir son étui à cigarettes. Il tapota la coque métallique avec le côté filtre d'une clope puis l'alluma. Son Zippo grinça et Bonnie tourna ses yeux bleus vers lui tandis qu'il relâchait une première bouffée.

— J'continuerai pas tant qu'tu m'feras chier, maugréa-t-il. J'te corrige gratos alors qu't'es allée voir la concu. Maint'nant tu m'fais la morale sur la manière dont j'tiens mon biz ? 

Bonnie se redressa un peu. Ses cheveux clairs coulaient au creux de sa clavicule. La jeune femme fronça les sourcils et fixa son tatoueur. Slang ne se laissa pas démonter. Bonnie ne lui faisait pas peur, pas à lui, malgré son côté impulsif. Les cicatrices des dernières bagarres disparaissaient sous les brassées de fleurs qu'il avait tatouées lui-même, quand elle venait le voir pour les effacer. 

— Je dis juste, reprit Bonnie de sa voix presque fluette, que toi-même, mettre les choses au clair sur ce que tu proposes, ça peut t'aider à te projeter et te construire. 

— Quesqui s'passe, Bonnie ? J'te reconnais p'us. Tu parles d'moi, mais t'as un problème à toi ? T'es sûr qu'c'est pas toi qui veux t'rassurer et avoir un début d'cadre ? 

Il tira un grand coup sur sa cigarette. La fumée brûlante lui piqua les narines et dévala sa gorge. Une quinte de toux manqua de lui échapper, mais il parvint à la contenir. Son mégot termina dans le gobelet Duralex qui lui servait de cendar, puis il reprit ses gants pour les enfiler de nouveau. Si Bonnie n'avait toujours pas desserré les dents, c'était qu'il avait visé juste. 

— Remets-toi comme avant, fit-il en appuyant sur le dos de la jeune femme. J'vais terminer c'motif et toi tu vas m'dire ce qui y'a dans ta caboche pour t'bouffer comme ça. 

Docile, elle se laissa faire et retomba allongée sur le matelas. La machine raccordée à l'aiguille reprit ses ronronnements de matou prêt à griffer. Slang entamait un second pétale quand Bonnie se décida à avouer dans un murmure :

— Je fatigue, Slang. C'est pas une vie que la mienne, à me méfier de tout le monde. Y'a pas de petites annonces réglo dans la drogue. Y'a pas grand-chose de dit. Je vends des grammes d'extase à des gosses qui disparaîtront quand ils se seront fait bouffer par le produit. 

Elle laissa un silence flotter. Slang tamponna la plaie de l'aiguille afin de retirer un peu de sang. 

— Je les vois venir. Ils ont des étoiles dans les yeux, parce que mes produits vont leur faire oublier leurs malheurs. Ou les rendre cool. Ou les désinhiber. Je dois aussi vérifier la pureté de la came qu'on me vend. Qui me le vend. Sentir les choses qui sont tues. J'ai besoin de vacances. 

— Et t'vas en prendre ? 

— Non. J'ai regardé tes flashs. Je pense que je vais m'en faire un. 

Une ampoule crépita. Le CD s'était éteint depuis plusieurs minutes déjà, l'inconvénient de ces vieilles technologies qui n'avaient plus rien d'automatique. 

— J'aime bien regarder les annonces, reprit-elle. Les demandes d'emploi. Les maisons à vendre. 

Slang grogna, sa manière à lui de la laisser parler. 

— Ça me fait le plein d'empathie. J'imagine la vie des autres, ce que ça serait si j'étais à leur place, et je me projette. Quand je crois plus en rien, ça ravive ma curiosité. 

Un doute mordit les tripes de Slang. Aussitôt, il releva l'aiguille et se frotta le nez : 

— T'as pas fumé avant d'venir ? J't'avais dit pas d'consommer, sinon ça peut t'faire déconner au niveau d'ton corps.

Bonnie pouffa. Il avait sa réponse. Elle était déchirée comme jamais. Des ennuis au taf sans doute. Après quelques jurons, avec en thème une invitation à la jeune femme à bouffer ses morts, le tatoueur reprit son dessin. Foutu pour foutu, autant terminer. 

— T'as intérêt à m'faire croquer ta came ensuite, maugréa-t-il. T'as du culot, te pointer camée, pour un tatouage à r'taper la bouche en coeur. 

— Dis rien à Mei, gloussa Bonnie. Elle va être jalouse. 

Slang se gratta la tignasse. Il n'avait plus beaucoup de traits à faire, il pourrait bientôt fermer la boutique et aller se rafraîchir le gosier à la bière. Malgré la clim, août arrivait à l'atteindre dans son antre. 

— Y'a plus d'Mei. Elle m'a largué y'a deux s'maines. On s'ra restés ensemble deux jours.

— Pourquoi ? 

La jeune femme se retourna à moitié, sur les coudes, pour le fixer de ses yeux pâles. Slang y lut de la compassion. Il ne comprit pas très bien pourquoi. 

— Chais pas. Elle disait qu'elle m'pensait plus bad boy. Qu'j'faisais pas attention à elle. 

— Et t'en penses quoi ? 

— J'pense pas aux gens qui m'aiment pas. J'leur parle pas. Donc j'pense rien. 

Bonnie fronça les sourcils. Elle semblait chercher une trace de regret chez lui. Il n'y en avait pas. D'un grognement, il lui indiqua que la séance était finie. Le rouleau de film plastique glissa entre ses doigts quand il pansa la plaie avec. Puis, il déposa son matériel sur la table et roula sur son tabouret jusqu'à l'embrasure. 

— J'ferme la boutique. Cale-toi derrière. Tu connais l'coin. 

Sans attendre la réponse de Bonnie, il déplia ses jambes maigres et se dirigea vers la porte. L'accueil respirait le baroque, avec du velours et des motifs de tatouages accrochés dans des cadres dorés. Slang n'avait jamais eu bon goût. Il baissa le rideau métallique et ferma le tout à clef. Avec les volets, la pièce faisait plus étouffante encore. Il chopa un bonbon à la menthe sur le comptoir et tira son portable de sa poche. 

Juste un coup d'oeil avant de rejoindre Bonnie. 

Y'avait une annonce pour une vieille moto encore à essence. Slang se demanda qui pouvait bien vendre ça. Il aurait voulu connaître l'histoire. À la place, il croqua dans la pastille, un goût de menthe givrée sur la langue. 

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RaphaelleEviana
Posté le 14/04/2021
Hello ! J'aime beaucoup ce chapitre, je le trouve beaucoup plus compréhensible que les deux premiers car il y a un bon équilibre entre le langage "argot" "abrégé" et le langage courant, j'ai eu beaucoup plus de facilité à visualiser la scène sans trop d'efforts :) Sinon, super la façon dont tu amène la différence de psychologie entre tes personnages, ils font très "vrai"
Alice_Lath
Posté le 15/04/2021
Hahaha merci beaucoup, je suis contente que Slang te plaise ! Et que mes personnages marchent bien
Noham
Posté le 08/04/2021
Tiens, de nouveaux personnages !
J'aime beaucoup la manière dont tu modifies la narration en fonction du personnage, les contractions des mots, la manière de raconter. C'est très bien écrit, très bien fait. J'ai dessuite accroché sur cette suite, et je deviens curieux de cette histoire de démons, d'invocations, des modifications génétiques et de l'univers en général bien barré quand même mais pas bancal pour autant. Je sens que c'est bossé !
A très vite je l'espère pour la suite !
Alice_Lath
Posté le 09/04/2021
Merci encore pour tes commentaires, ils font toujours vraiment plaisir haha ! Je poste un chapitre tous les dimanche normalement, donc ça devrait arriver vite <3
Noham
Posté le 09/04/2021
Rendez-vous dimanche dans ce cas !! :) Il me tarde de découvrir la suite :D
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