Partie 1.2 : Fonctions du langage contemporain — Prêt Phi Ka : Correctif & violences sociales

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— Ils comprendront que dans un siècle pour le pain grainé. C'est un cadeau des dieux. C'est juste que c'est tellement au-dessus de nos compétences que les gens sont pas près de le capter.

Le micro grésilla. Pret Phi Ka appuya d'un coup sec sur la manette pour faire sprinter son personnage et passer une palissade. Un petit bruit satisfaisant monta quand il cogna un nuage pour retomber le fusil à la main. De l'autre côté, son camarade de jeu eut la décence de pas chercher à contester le démon sur son délire culinaire. 

— Tout ça pour dire, grogna Pret en se frottant une corne, que le pain aux graines est supérieur à la baguette. Faut pas creuser plus loin. 

— Je sais p... 

Pret le coupa et rugit en secouant son casque : 

— Merde ! Reste concentré ! Y'a une nouvelle escouade du côté du mur ! À trois heures !

Son écran vira au gris. Dessus, son personnage s'écroula, la tête éclatée par une balle en plein crâne. Pret avait pas vu le joueur adverse surgir sur sa carte. Du sang s'écoula tandis que des murmures d'excuse montaient du côté de son partenaire, à travers les écouteurs. Sauf que le démon ne l'écoutait plus.

— Arrête de jouer, siffla-t-il. Et reviens me parler quand tu sauras défendre. Avec ce niveau, ça sert à rien de rêver championnat.

Puis, il grommela un "au revoir" et éteignit tout pour se laisser retomber dans le canapé. Il passa ses griffes sur le tissu troué par les clopes et taché par l'alcool. 

Il avait perdu et ça le faisait chier. Il allait encore prendre du retard pour monter en niveau et enfin passer dans la ligue supérieure. Son jogging avait glissé au cours de la partie. Il le replaça sur ses hanches et se leva afin d'aller s'offrir une bière bien méritée. 

Alors qu'il ouvrait le frigo, plus jaune que blanc, la porte d'entrée cliqueta. Les sabots de Hector grattèrent le paillasson puis son coloc apparut avec une lettre à la main. Le diablotin semblait de mauvaise humeur, il avait sa barbichette fourchue des jours sombres. 

— T'es enfin réveillé, constata Hector. Tiens, t'as reçu du courrier. Ça a l'air important. 

Il jeta l'enveloppe sur le comptoir. Pret décapsula sa bière et balança l'opercule dans l'évier où s'accumulaient des strates de vaisselle qui auraient pu remonter au Jurassique. Puis, tandis que Hector sortait les quelques courses des sacs en papier, le démon saisit le courrier. Enveloppe normale, trop légère pour être de bonnes nouvelles, avec son nom officiel dessus : ça sentait les crasses. 

— La prochaine fois, reprit Hector une fois le tout rangé, ce sera à toi de faire les courses. J'ai ajouté celles-ci à ce que tu me dois déjà. 

— Je te paierai à la fin du moins, murmura Pret. Promis. 

Il avait répondu machinalement, occupé à ouvrir l'enveloppe à l'aide de ses griffes comme coupe-papier. Dans les faits, il avait pas de quoi à la fois rembourser Hector et régler le prochain loyer. Il allait devoir faire un choix ou pire... réclamer des fonds à ses parents. Un frisson le parcourut. S'il se trouvait acculé à cette extrémité, les vieux risquaient de s'inquiéter pour lui et lui demander de rentrer au bled familial. Hors de question de sacrifier sa fragile indépendance. Indépendance qui reposait cependant toujours sur l'argent de poche qu'ils voulaient bien lui verser. Un détail auquel Pret n'aimait pas penser. Ça faisait pas adulte.

— C'est quoi cette lettre alors ? fit Hector. Tu reçois jamais de courrier.

Désormais de l'autre côté du comptoir, le diablotin jetait dans un sac les restes de nourriture sur la table basse. Les plus anciens, des boîtes du traiteur chinois, commençaient à dater de quelques jours et des moucherons tenaces tournoyaient dans le salon. Pret, lui, mit un moment à encaisser la lecture de la lettre. 

Ce foutredieu de coffret DVDs, un truc ultra vintage et rare, de collection. Il avait complètement oublié avoir refilé un chèque en bois pour l'occasion, quand il l'avait déniché au milieu d'une foire aux geeks. Maintenant, les vendeurs réclamaient leur thune. 

Un accès de fièvre le saisit. Hector dut sentir son trouble, car il noua la lanière du sac poubelle d'un coup sec et s'approcha.

— Pas une bonne nouvelle ? Rien de trop grave au moins ? 

Pret ne sut pas quoi répondre. À la place, il plia le papier et le rangea dans l'enveloppe. C'était le blanc dans sa tête devant ce nouveau coup du sort. Sans doute le créancier n'allait pas attendre qu'il touche son argent de poche pour ramener un huissier dans la danse. Sauf que Pret n'avait plus un rond, rien. Déjà qu'il avait du mal à avouer à Hector qu'il ne remplirait probablement pas le frigo avant un bon moment. Peut-être qu'à Noël, quand sa mamie lui ferait son chèque annuel, peut-être pourrait-il combler un peu ses dettes. Mais d'ici là...

— Pourquoi tu le caches ? s'inquiéta Hector. C'est quoi le problème ? 

Le diablotin écarquillait ses yeux noirs et se grattait le front d'un air embêté, ce qui dégageait une odeur de soufre dans la pièce. Les jambes de Pret tremblaient alors qu'il cherchait une réponse. Une réponse qui lui permettrait d'éviter la honte d'avoir à expliquer ses galères à son meilleur ami. Hector et lui avaient grandi dans le quartier flambant neuf de l'Enfer, construit sous terre après le boom des naissances de mutants. C'était avant le Code la Natalité, quand les humains bidouillaient l'ADN pour transformer leurs gosses en créatures de folklore, suite à une idée à la con comme quoi il fallait remettre de la magie dans le monde. 

Puis c'était devenu hors de contrôle, et après quelques incidents qui avaient manqué de raser des villes, le Code de la Natalité avait mis la hola. Aujourd'hui, les mutations étaient surveillées avec soin et les créatures "magiques" comme Hector ou Pret ne se multipliaient plus que par le moyen de reproduction basique. Un utérus et un pénis. 

— Y'a pas de problème, mentit Pret. Juste un truc pour un rappel de papier à rendre. Pour l'université.

Le démon pouvait sentir ses joues s'enflammer malgré sa peau bleue. Ses yeux lui brûlaient et il ne désirait plus qu'une chose : que Hector le lâche pour qu'il puisse aller se cacher dans un coin, à l'abri des regards. 

Ce papier lui balançait à la fois les pires désavantages des gosses et des adultes. Comme un gosse on cherchait à le punir pour une bêtise, le tout sur un ton paternaliste. Comme un gosse on lui rappelait son irresponsabilité. Et comme un adulte on lui demandait de réparer ça, comme s'il savait assumer. La contradiction le bouffait et de là naissait cette espèce de brûlure de honte qui lui donnait envie de chialer.

Quelle journée de merde. 

Hector ne parut pas convaincu par son mensonge. Il tortillait sa moustache avec ses griffes, en juge sévère. Son colocataire n'en supporta pas davantage. 

— Je dois aller chercher un truc dans ma chambre.

Ce fut ainsi que Pret échappa à l'inquisition qui s'annonçait. Une fois dans son territoire, il claqua la porte et mit le verrou histoire d'être certain que Hector ne viendrait pas le chercher. Là, il se laissa tomber de toute sa masse sur le sommier. Les lattes craquèrent. La pièce n'était pas bien grande, entre le lit double, l'armoire et le bureau, il devait y avoir deux mètres carrés de libres au sol. C'était suffisant pour Prêt. Il n'était pas vraiment porté sur l'espace. 

Là, il tira l'enveloppe de sa poche, ouvrit le tiroir de son bureau où s'accumulaient tous les papiers galères, y colla la demande de règlement et le referma. Ainsi, le problème était déjà en partie résolu puisqu'il ne l'avait plus sous les yeux. C'était mathématique. 

Puis, Pret roula sur son matelas et bâilla. Il y avait peut-être une solution à son souci financier, pour mettre fin à la violence de cette société qui l'empêchait de faire ce qu'il voulait. Cette solution, c'était la mission qui s'annonçait, celle qui l'amènerait à la surface. Ce contrat qu'il maudissait il y avait quelques heures encore. Le démon aurait en effet juré avoir brûlé tous les manuels d'invocation qui permettaient aux humains de lui imposer leurs souhaits, et donc du travail, mais il fallait croire qu'un bouquin lui avait échappé. Un bouquin qui lui offrait la possibilité de se refaire.

La suite était par conséquent très simple. Une fois à la surface, il détruirait ce dernier exemplaire pour de bon, en profiterait pour gratter un peu d'argent puis reviendrait s'enterrer dans sa grotte et passer pro sur Fifouille 2067. Un bon projet de vie en somme. 

Quand l'idée l'effleura que ses problèmes étaient peut-être un peu plus compliqués que cela, il secoua la tête. Tout devait se résoudre ainsi, c'était obligé. 

Dans le salon, Hector avait allumé la console. Il pouvait entendre les exclamations de son coloc et les détonations d'armes à feu. Le diablotin n'était pas au courant pour son prochain départ en mission et Pret n'avait pas l'intention de lui révéler. De manière générale, il n'aimait de toute façon pas trop parler de ses problèmes. Il avait l'impression que les taire les feraient disparaître. 

Là, par exemple, l'histoire du coffret DVD s'était estompé dans son esprit, ou du moins voulut-il s'en convaincre. C'était une petite somme, vraiment pas grand-chose, il allait trouver une solution et s'en tirer. Après tout, Pret s'en était toujours sorti jusqu'à présent, pourquoi cela changerait à l'avenir ? 

Au-dessus de sa tête, la fissure dans la peinture s'était agrandie et les croûtes s'effritaient en poussière blanche. Le démon demeura ainsi plusieurs minutes à la fixer et à imaginer le bonheur que cela serait quand enfin il aurait l'argent. 

Les draps frais s'écoulaient sous son corps. Un des seuls avantages de l'Enfer : la température constante hiver comme été. Pour le reste, on pouvait repasser. De l'autre côté de la fenêtre, les lumières artificielles simulaient un midi bleu. Quelques projecteurs ajoutaient des nuages, parfois un peu de vent par les aérations, mais c'était tout. 

Ce n'était pas pour rien que ce quartier qui s'était voulu moderne était bien vite devenu l'un des moins chers de France. Qui serait assez con pour habiter là en dehors des deux loques qu'étaient Hector et Pret ? 

Le démon se redressa soudain, secoué par une décharge électrique. Impossible pour lui de se vider l'esprit ici. Le tiroir à galères était encore trop proche. Il se glissa au sol et passa la tête à travers l'embrasure de sa porte. Hector ne faisait pas attention à lui, plongé dans sa partie avec son casque à fond. C'était le moment. 

Pret se coula dans le corridor. Il enfila son blouson et attrapa ses clefs, qui pendaient au même clou depuis deux ans. Vint l'instant fatidique. Le dos tourné au salon, il tira le portefeuille du manteau de son colocataire et piocha une carte à l'intérieur. Puis il reposa le tout et dissimula le fruit de son larcin dans son jean. Il jeta un dernier coup d'oeil vers Hector afin de s'assurer qu'il n'avait rien remarqué et le démon claqua la porte.

Enfin un peu d'air. Le temps de prendre l'ascenseur et sortir du hall sans croiser personne — le taux d'occupation de son immeuble était assez faible — et le voilà qui déboulait sur l'avenue en bas de chez lui. Il faisait frais et humide malgré le faux ciel bleu, la faute au réseau de grottes qui courraient pas loin. 

Pret avait faim. Un burger l'aiderait à se changer les idées et à se préparer pour sa mission. Après tout, s'il n'était pas présent lorsque ses créanciers renverraient des courriers, il pourrait plaider l'absence devant un tribunal. Du moins, il voulait le croire. 

Le trottoir s'avançait sous ses pas, bien trop large pour être confortable. De même pour la voirie où ne circulaient que de rares véhicules à faible vitesse. L'Enfer faisait toujours cet effet, celui d'un grand parc d'attractions vide et morne. Les habitants étaient pourtant là, mais n'arrivaient pas à remplir tout cet espace qui pleurait la tristesse. Heureusement, quelques enseignes clignotaient un peu plus loin, au niveau du petit centre-ville. C'était l'objectif de Pret, le McDo de l'Enfer. 

Les arbres noirs chuchotaient sur son passage. Une vitrine lui refléta un morceau de saucisson coincé sur sa défense, rien qu'un coup de griffe ne pouvait retirer. Oui, bientôt le départ. 

Cela lui laisserait juste le temps de manger un bout, de regarder le dernier épisode de l'anime Héros, Goldorak et Lolitasavant de rentrer dormir un bon tour de cadran. Puis, le lendemain matin, il irait à la surface.

Le démon songea à son commanditaire devant la borne du McDo. Comme à chaque fois, l'humain pensait sans doute son souhait inoffensif, qu'un démon pourrait réaliser ça avec facilité. Si seulement il savait tout ce que cela augurait en réalité... 

Il prit un supplément Maxi Best of avant de partir dévaster des vies.

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Pandasama
Posté le 15/04/2021
Salut,

J’avoue avoir beaucoup ri à la lecture de ce chapitre ! Entre « Fifouille 2016 », « The overly expensive for basic plastic stuff » et surtout l’incroyable « Je suis l’esprit d’un dragon de 10 000 ans dans le corps d’une gamine de 12 ans/ça tourne mal ». Surtout que sur dernier, on enlève le « Ça tourne mal », on a un titre possible de light novel/manga.

Après j’aime bien aussi l’ajout d’image !
Alice_Lath
Posté le 16/04/2021
Hahahaha merci beaucoup, jsuis contente que ça t'plaise, si tu savais !
RaphaelleEviana
Posté le 10/04/2021
Toujours très rythmé, j'aime l'ambiance et les ressentis, finalement ça n'a pas l'air si terrible l'enfer !! XD Trop cool que MacDo soit en enfer d'ailleurs haha... Et le pain au graine est meilleure que la baguette oui ! Je n'ai pas vu de coquilles u autre pour l'instant, désolée je ne suis pas d'un grand secours aujourd'hui, je lis la suite bientôt !
Alice_Lath
Posté le 10/04/2021
Hello ! Merci beaucoup pour ton com haha ! Et pour le pain aux graines, je transmets à la personne qui a sorti cette phrase inspirante haha et tkkt, ça fait plaisir de voir que ça fait plaisir, merci !
Noham
Posté le 29/03/2021
Hello !

Non, je n'ai pas tout lu X) vivement la suite, d'ailleurs !

Quelques remarques :
rentrerau : quelques espaces sont manquants aussi ailleurs dans ton texte
« les fairait disparaître. » : je pense que c'est « les feraient disparaître » puisque ce sont les problèmes ^^
Fifouille 2067 : nan mais ça xD j'ai bien rigolé c'est bien vu !

Encore une fois, le ton, la manière de raconter, le personnage de Pret est absolument génial. J'ai eu de la compassion pour ce boulet ^^ la lettre en lien au début du chapitre : bien vu, c'était beau, propre, pro. Un gros plus pour moi ! Ça rajoute un peu d'illustrations dans Plume d'Argent.

Bref, tout ça pour dire que j'ai accroché, et j'ai hâte de découvrir la suite :)
Alice_Lath
Posté le 29/03/2021
Aaaaach, merci de me le dire haha, je vais aller vérifier ça, la transition de la mise en page s'est pas faite en douceur
Merci beaucoup beaucoup beaucoup pour tes coms ! Et pour les persos boulets... Disons que c'est ma spécialité, ou une sorte de tic chez moi *transpire en pensant à l'apocalypse*
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