Partie 1.1 : Fonctions du langage contemporain — Emmatine : Administratif

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Ils sont rares, les jours où l'on voudrait mourir noyé. Sauf qu'en ce mois d'août, cette mort en deviendrait presque souhaitable, à la condition que cela soit la tête plongée dans un fjord givré. 

Août. 

Du bout des doigts, je reprends le papier qui me sert d'éventail. Je n'ai plus la force de bouger. La chaleur me liquéfie pour m'arrimer au sol. Je retire quelques mèches échappées de mon chignon et qui se collent à ma peau. Leur simple contact m'irrite, de même que ma culotte. Je ne porte rien d'autre afin de profiter au maximum du souffle du vieux ventilateur rouillé. Certes, il ne fait guère davantage que recycler l'air chaud pour me le renvoyer par bouffées moites. Sauf qu'en séchant la fine pellicule de sueur qui me macule, je gagne une vague sensation de fraîcheur que je ne sacrifierais pour rien au monde. 

J'agite mon éventail un peu plus fort, puis laisse retomber mon bras. Là où ma transpiration a coulé, j'ai envie de me gratter, mais je sais que je ne ferai qu'aggraver l'inflammation de ma peau. 

Je jette un coup d'oeil à l'écran de mon téléphone. Trente minutes se sont écoulées. C'est le moment de se tourner. Je roule sur le carrelage afin de changer de zone, là où mon corps n'aura pas encore réchauffé le sol. Pas la force de faire mon mémoire alors que je n'ai déjà pas envie de manger. Je me dis que j'aurais peut-être dû accompagner ma famille dans les Alpes plutôt que de prétexter des musées et expositions à faire sur Paris. Ils doivent être près de la neige, et rien que cela me barbouille d'une nauséeuse jalousie . 

Après, il est vrai que j'aurais peut-être intérêt à me rendre au Louvre afin de profiter de la climatisation. Les momies de la section égyptienne ne sont pas bavardes, mais leur sort est plus enviable que celui d'une étudiante en chambre de bonne à Paris. Sauf qu'à l'idée de prendre les transports...

Non, le carrelage, c'est bien mieux. Au moins, je n'aperçois plus le mercure qui indique 45°C dans un coin de ma chambre. Peut-être qu'à force de l'ignorer, je finirai par l'oublier. 2067 ne fait pas exception aux années précédentes question température. Je serais prête à parier que l'humanité s'éteindra sur ce géant barbecue devenu la Terre bien avant la prochaine guerre nucléaire ou catastrophe magique. Avec l'eau évaporée de notre corps, peut-être qu'on pourra rendre un peu de pluie au ciel ?

Perdue dans mes pensées moribondes, je déplie mon éventail de fortune du bout des doigts. Il est mouillé du contact de ma peau. Mon relevé bancaire de juillet. Il sent les bureaux climatisés, et quelque part c'est la seule image que cela m'inspire. C'est un privilège de nos jours de pouvoir porter des chemises blanches en été et j'imagine que mon banquier savoure ses heures de travail depuis la pénombre de son bureau. Je ne me souviens même plus de son visage, juste de la climatisation qui ronronne au-dessus de lui. En réalité, je pense que ce que je sens couler dans mon oreille, ce n'est pas de l'eau, mais mon cerveau qui se liquéfie et cherche à s'échapper de cette fournaise. 

Impossible de composer un poème dans ces conditions. Je regarde mon cahier et mon stylo sur le bureau, juste devant la fenêtre, frappés par le soleil. Il y a des météos propices à la création. La canicule n'en fait pas partie. 

Oui, vivement que la nuit tombe. Certes, le feu sera toujours là pour brûler les visiteurs hagards, mais au moins il n'y aura plus le soleil pour attiser l'incendie. Je descendrai l'escalier pour me hâter sous les réverbères, devenue voisine des éphémères et autres papillons des ombres. Peut-être qu'une étoile me guidera à un bar climatisé où, contre deux euros pour un pastis, je pourrai profiter un temps de l'air conditionné. 

Mon relevé bancaire à la main, je parcours mes dépenses de début juillet afin d'estimer combien de ces sorties mon compte m'autorisera. En ajoutant la seconde moitié du mois, la pire, je suis très loin d'un ricard quotidien. Une poignée tout au plus. Écoeurée par la chaleur, je lis et je relis la même ligne. Le papier s'est froissé et les angles se racornissent. C'est à force de le triturer avec mes doigts poisseux. 

C'est marrant. 

D'un coup, je ne vois plus le papier, mais cette espèce de chronologie bancale de ma vie en format A4. Je reconnais quelques erreurs de parcours dans des bars, mes achats de début de mois dans les boutiques d'art et les repas pris avec d'autres étudiants en plein mémoire à la cafétéria du Crous. 

Le soleil frappe le papier et lui donne cette dimension translucide un peu féérique. Je le lève afin de me protéger le visage de la chaleur, et la suite des informations me saute aux yeux. Un virement de mes parents. La bourse qui indique les finances de ma famille. Les achats réalisés à la librairie. 

Mon identité est là, et bien davantage liée à ma consommation que j'aurais aimé l'avouer. Je suis étudiante en lettres, poétesse, dessinatrice à mes heures, fauchée et avec un penchant pour les bars. Mes parents me soutiennent comme ils le peuvent, c'est à dire avec difficulté. J'ai cours à la Sorbonne. Et encore une multitude de détails qui grouillent en scarabées d'encre noire. Ou est-ce les rayons du soleil qui finissent par m'abîmer les yeux ? 

Je cligne les paupières afin d'essayer de disperser les taches sur ma rétine. Peut-être que je perds les pédales, mais si c'était tout ce qu'il y avait à savoir de moi, là, sur cette feuille, et sur les autres si on les agrégeait... Est-ce que je suis réellement plus que cette liasse ? 

Mes pensées carbonisées errent vers une rêverie dystopique où les citoyens n'auraient plus d'empreintes digitales, mais des relevés bancaires pour les différencier. Avec tout ce que cela impliquerait comme invasion de l'intimité. Pourtant, je pense que je m'y habituerais. Ou encore un univers dans lequel les grosses entreprises d'Internet auraient pris le contrôle et chaque relevé bancaire pourrait être monnayé comme une donnée ordinaire. Nos identités privées deviendraient publiques, exposées et analysées. 

La chaleur ralentit ma réflexion. Je m'enlise dans des chemins absurdes, comme ces hypothèses tirées de mon chapeau. 

Je me gratte le nez, et je sens que mon ongle bute à un endroit. Sans doute un énième bouton, là où ma peau s'est bouchée et fermente. Par la fenêtre, le soleil perce depuis bien trop haut. La nuit n'est pas près d'arriver. 

Le chrono sonne. Je roule une nouvelle fois. Mes cheveux accrochent, ils forment des bouloches poisseuses. Je dois vraiment aller me les faire tresser. 

Mon portable est brûlant dans ma main, mais tant pis, je lance une vidéo afin de m'occuper. Un énième drama sur un vidéaste qui aurait dragué des filles mineures et aux goûts étranges, fruits des ombres d'Internet. 

Je repose mon téléphone pour n'écouter que la voix de l'accusé. Il bégaye et s'étouffe avec les mots. Je le sais, car le verbe est mon ami, même si je le délaisse avec la canicule. 

Il nie avoir envoyé des messages sexuels, il nie avoir développé un univers fantasque où règnent le sexisme et la violence, sous le couvert d'une utopie détraquée... Et surtout, il nie avoir enrôlé des spectateurs dedans. Il nie pousser les gens à la rupture sociale et encore plus d'avoir considéré ses propres enfants comme des "créations qu'il aurait importées de son univers". 

J'écoute, et je suis fascinée. Comme quand j'ai contemplé l'abîme depuis une falaise, lors d'un voyage de classe dans les Alpes. C'était la même hypnose. 

Je serre le poing, et cela froisse un peu plus le papier de ma banque. Il paraît qu'au début de ce siècle, les gens imaginaient qu'on serait immortels et que les voitures voleraient. La seule chose qui a changé, en dehors du Code de la Natalité suite aux mutations, c'est que les billets font partie des musées. Presque plus aucun commerce ne les accepte en dehors de vieux résistants. L'argent liquide a quasi disparu, du moins c'est ce que l'on apprend en classe. Dans les faits, on l'utilise surtout pour les choses illégales. Comme se fournir en cannabis mensuel.

Du coup je me demande... À quoi ressemblerait le relevé bancaire de ce vidéaste qui parle ? L'a-t-il déjà lu ? S'est-il déjà penché sur le reflet de lui que cela renvoyait ? Des achats sur des sites obscurs, des transactions pour se payer des vidéos d'enfants ? 

Nos achats sont sans concession avec nous. Les miens aussi. Nos vanités, nos rêves, notre niveau de vie, si l'on est sensible ou pas à l'influence de la mode, et tout autant de choses qui découpent notre profil à l'ombre chinoise. On ne peut pas mentir à sa propre consommation. On ne peut pas mentir à sa banque, plus maintenant. 

Sauf si, comme ce type dans le déni qui poursuit son verbiage d'excuses, on ne parvient plus à lire les lignes qui égratignent notre image. Un peu comme moi qui me refuse de m'attarder sur mes dépenses au bar. Ou encore sur mon retrait pour acheter un peu de drogue, qui sèche dans un coin en attendant que je la fume le soir venu. Une des dernières bornes fonctionnelles de Paris est pas loin de chez moi. Un jour, elles disparaîtront aussi, comme les cabines téléphoniques avant ça. 

La vidéo tourne en arrière-plan, à peine entrecoupée du ronronnement de mon ventilateur. Le type se vante de ne s'informer de rien, pour demeurer au plus pur de son imagination, d'où son décalage avec la société. Il réinvente la roue, encore et encore, dans son petit univers à forcer de refuser d'utiliser les ressources colossales que nos ancêtres ont défrichées pour nous afin que chaque génération puisse ajouter son caillou à l'édifice.

Drôle de type. Ma bibliothèque me nargue. J'ai inscrit mon nom, Emmatine Dounda, sur mes ouvrages préférés afin de savourer le passé, celui que ce vidéaste refuse. Un petit ex-libris fabriqué sur un coin de table. Si j'avais plus d'argent, je m'achèterais de nouveaux livres et un véritable ex-libris qui ne bave pas. 

Mon relevé indique une poignée d'euros restants. Le type qui parle dans la vidéo, je me demande ce qu'il en ferait. Est-ce qu'il achèterait à manger ? Un jeu vidéo ? Des instruments de musique ? Un sifflet ? 

Quelques dizaines d'euros seulement. C'est étonnant cette graine que ça représente, un potentiel qui ne demande qu'à germer selon chacun. L'argent, au fond, c'est peut-être cela. Pas cette saleté dénoncée ni un cadeau du ciel, juste un terreau fertile de futur. 

Donnez la même somme à chacun et combien de relevés bancaires obtiendrez-vous ? L'argent sera utilisé par les gens concernés pour définir leurs différences et satisfaire leurs plaisirs singuliers. On devrait peut-être établir un algorithme pour croiser les relevés bancaires afin de calculer un taux de ressemblance entre les humains, plutôt que de passer par des tests ADN. 

Les rayons déclinent enfin de l'autre côté de la vitre. La chaleur demeure insupportable, mais bientôt, je pourrai me lever et recommencer à vivre. 

Ce petit papier, qui montre les économies qui me restent pour le mois d'août, ce que j'ai encore pour vivre, serait donc mon identité en puissance. Ma dernière version de moi imprimée noir sur blanc avec un point d'interrogation final sur ce qui germera de la petite ligne : "Solde restant".

La tête me tourne. J'ai l'impression que mes tempes martèlent et que le sang pulse dans les veines qui enserrent mon crâne. Mes pensées sont encore allées trop loin. J'ai sans doute écopé d'une bonne migraine pour le reste de la soirée. Ma bouche est sèche et gonflée, ça me râpe lorsque je bouge ma langue. 

Il faut que je réussisse à me lever, que je range ce papier jusqu'au suivant, puis que j'aille révéler ce que mes économies diront de moi en faisant la tournée des bars afin de me rincer au pastis. 

J'arrête la vidéo, pour savourer un instant de calme. Certes, les dépenses de ce tordu révéleraient ce qu'il y a de pire en lui, mais aussi de profondément normal. Sans doute boit-il lui aussi un peu de ricard. 

Tout cela pour dire que je déteste août. Et la canicule. 

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Lyrou
Posté le 08/04/2021
Hey! Le titre m'a pas mal intrigué et tu m'as eu à SF expérimentale multi support. Un premier chapitre très agréable à lire, on se perd dans les pensées de la narratrice comme elle et ça permet un premier abord à ce futur qui marque. J'aime bien comment ça mélange des choses très actuelles avec des touches de ce qui a changé avec le passage du temps
Alice_Lath
Posté le 09/04/2021
Hello Lyrou ! Merci beaucoup pour ce retour haha et tant mieux si j'ai réussi à t'intriguer, j'étais pas certaine de la pertinence de mon résumé
Noham
Posté le 29/03/2021
Bonjour :)

Je vais avouer avoir subi un coup de foudre pour cette narration. Entre le futur peu engageant et le personnage un peu décalé, je me suis reconnu dans cette manière de procrastiner et de penser à milles choses, comme avec le relevé bancaire. Bien joué !

J'ai vite été attiré par le résumé, mais cette première partie est cinglante, assez désabusée, mais cette héroïne me plaît bien. Elle expose l'univers sans trop en faire, tout en expliquant comment elle y évolue.

Et vive le Ricard !
Alice_Lath
Posté le 29/03/2021
Hello bonjour !
Merci beaucoup pour le retour haha, à nouveau j'essaie des trucs, donc on va bien faire ce que ça va donner

Et pour le ricard... jsuis plus caïpi quand c'est l'été hahaha
RaphaelleEviana
Posté le 28/03/2021
Concept original. Le texte est très rythmé, ça donne envie de continuer ! L'image du relevé bancaire doit apporter quelque chose en plus ?
A bientôt !
Alice_Lath
Posté le 28/03/2021
Hahaha merci beaucoup ! Et oui, pour mieux portraiturer le personnage encore
J'espère que la suite te plaira et cimer encore !
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