Oridie

Notes de l’auteur : TW : mort

Un mouvement brusque de Kadara me sort de mon demi-sommeil. Je suis presque tombée de son dos. Où suis-je ? Combien de temps ? Nous… Nous avons quitté la capitale il y a quatre jours pour notre première mission. « Nous » désigne un contingent du Lys dont Raphaël de Berruce, Serika d’ Orial et moi faisons partie. Notre semaine d’intégration s’est abruptement terminée par l’apparition d’une créature magique. Si nous sommes prêts à l’affronter... 

 

Pour Aurhiel ? Évidemment que non ! Tu survivras... peut-être... mais les autres…

 

« Aurhiel, Aurhiel... Belle Aurhiel, aube de destruction. Puisses-tu ne jamais fouler mes terres. » 

 

Ces lignes du livre d’Êlo flottent dans mon esprit… 

 

Aurhiel, Aurhiel… 

 

« La belle Aurhiel » est l’un de mes récits préférés… L’histoire parle de cette créature exceptionnelle, obsédée par la beauté et l’unique détentrice d’une puissance insolite... Les créatures peuvent être extrêmement dévastatrices… Le rite permet de les pacifier. Aurhiel ne peut pas être subjugué, aucun adepte ne maîtrise sa magie du vide. La seule solution à ce problème… La tuer. 

 

J’utilise la notion de manière large… On ne peut pas vraiment les abattre. Mais lorsqu’elles sont… détruites ? Elles perdent leur forme physique et entrent dans une sorte de sommeil, j’ignore par quel procédé, mais après un temps de « disparition », elles renaissent. Les créatures ne meurent pas, ou leur décès n’est pas définitif… Ni la science elôite ni les concernés ne connaissent la réponse à cette question. 

 

Ainsi, une grande partie de l’unité d’intervention du Lys a été mobilisée, une centaine de soldats environ… Avec à leur tête, l’état-major du Lys : Lord Glenn, Lady Alexandra… Il me semble avoir également vu Lord Rohan, je ne crois pas que le Lys possède de nombreux soigneurs. Notre dernière rencontre a été si brusque que je n’ai pas pu le remercier d’avoir guéri Roselynd. 

 

— Lady Roselynd ? 

 

La voix de Lady Serika me surprend. J’étais placée devant elle, dans ce long convoi vers l’est. Je jette un regard à Kadara, coupable d’avoir ralenti la marche avant de me tourner vers Lady Serika qui me tend une gourde.

 

— Avez-vous soif ? 

 

Ses yeux marron disparaissent presque entièrement sous des poches de cernes violacées si bien qu’il m’est presque impossible de croiser son regard. Je lui fais signe que non. Installée à l’arrière d’une carriole chargée de vivres, elle accomplit son travail de distribution d’eau avec soin. Elle fait partie des chanceux qui peuvent s’autoriser une sieste quand les cahots de la route le permettent, mais jamais je ne l’ai vue fermer l’œil. Devant elle, Lord Raphaël s’échine à garder ses sens aux aguets, tandis qu’il serre les rênes du véhicule. Des traces sanglantes sur le dos de ses mains m’indiquent que son Sagittaire-messager n’hésite pas à les lui picorer au moindre signe d’assoupissement. 

Il tourne un regard hagard vers moi, avant de le fixer droit devant lui. 

Autour de moi, la même fatigue. Je sais que nous ne serons pas les principaux adversaires d’Aurhiel, seuls les adeptes les plus puissants pourront la combattre, mais… Un soldat épuisé est un soldat inefficace. Il nous reste encore deux jours de marche, les routes que nous avons empruntées ne ressemblent en rien aux voies lisses et parfaitement entretenues qui relient les villes ducales à la capitale. Êlo la terre de magie, ne s’est pas donné la peine de régler ses soucis de transports… Quelle blague de mauvais goût ! 

 

Je ne m’explique pas le retard technique de l’Empire… 

 

Lord Raphaël croise mon regard.

 

— Aujourd’hui aurait dû avoir lieu la garden-party de Lady Ruschiel, marmonne-t-il, ou c’était hier…

 

Il se frotte les yeux et laisse une trace de sang sur ses paupières, les cligne et reprend : 

 

— J’ai mis trois jours à obtenir une invitation…

 

Il garde le silence quelques secondes, avant de poursuivre :

 

— Ou était-ce hier ?...

 

Il se replonge dans un mutisme somnolent, Lady Serika se lève, pose la main sur son épaule, mais il relève à peine son contact. Les lèvres de la jeune fille se plissent, légèrement. Elle retourne à son poste sans un mot.

 

— Harriott, aboie le lieutenant de Nicit, reprends ta place !

Une sorte de rire aiguë s’échappe de sa chemise alors que Kadara accélère le pas pour me ramener à ma position. 

 

Nous ne faisons halte qu’à la nuit tombée, lorsque la nuit devient trop sombre pour nous permettre d’avancer. 

 

Quatre heures d’arrêt. Deux minutes pour monter les tentes et quelques-unes de plus pour la distribution des rations. 

J’essaye de trouver une posture confortable sur les rondins de bois, qui nous servent de siège, tout en tentant de ne pas faire tomber l’assiette qui repose en équilibre sur mes genoux. Un feu brûle devant nous, nous apportant un peu la chaleur. Le bruit du crépitement des flammes et celui des couverts flottent dans le camp. Peu parlent, mais ceux qui osent le font à mi-voix. 

 

— Hey ! Harriott !

 

Une rouquine assise en face de moi brise le silence. Elle me détaille de haut en bas avec un sourire narquois. Lady Melodie de Leinade. Je ne la connais pas beaucoup, je sais simplement qu’elle gravite dans l’entourage de la Garance. Sa famille doit être le deuxième ou troisième clan de mage du feu le plus important. Un singe de petite taille, au poil pourpre, s’accroche à ses cheveux coupés courts.

 

— Harriott, pourquoi utilises-tu une arme de paysan ? me demande-t-elle avec un rire gras. 

 

Elle donne une tape sur l’épaule du cadet à côté d’elle qui sous le coup de la surprise en laisse presque tomber sa nourriture. Les regards se détournent, les bouches se ferment et un malaise s’installe. Du coin de l’œil, je remarque un senior sur le point de vouloir intervenir, mais un autre, d’un geste à peine esquissé, l’en empêche. Je jette un œil au fusil posé à côté de moi : nous sommes tous armés et parés à la moindre offensive. 

 

Enfin, pas tout à fait. Je ne m’attendais pas à une attaque interne, une insulte de celle qui aurait dû être une camarade. Ce genre de dissension devrait n’exister que hors du champ de bataille. Mais même ici, je ne cesse de porter le nom de « Roselynd de Harriott » et je dois défendre ce nom. 

 

— Parce qu’elles sont infiniment plus pratiques qu’on ne le pense.

 

Lady Melodie rit pour toute réponse. Comment lui en vouloir ? Ma réplique sonne creux à mes propres oreilles. J’aimerais simplement finir ma ration et dormir…Mon manque de répartie motive mon interlocutrice :

 

— Hey, Harriott, tu…

 

Je me lève, presque d’un bon, le reste de mon repas entre mes mains.

 

— Même si vous êtes l’amie de ma sœur, mais tant de familiarité envers moi me semble mal venue. 

 

J’incline la tête, force un sourire.

 

— Si vous voulez bien m’excuser, je lance avant de m’en aller. 

 

Après avoir débarrassé ma nourriture, je me rends directement sous ma tente… Et la nuit arrive. 

Allongée sur ma couche, je serre mon fusil contre moi. Je ne l’entends pas, mais je sais que Kadara tourne autour de notre abri, d’un pas feutré. Elle a la chance de ne pas avoir à dormir. J’entrevois l’ombre de Ruzim. La petite fouine veille sur son mage et les cinq autres créatures des cadets assoupis sous cette tente font de même. 

Il me faut dormir, dormir…

 

« Aurhiel reine de la nuit, maîtresse des loups fantomatiques... »

 

Notre camp disparaît aussi vite qu’il est apparu et nous reprenons la route. Et je sens notre destination avant de l’apercevoir, son parfum agresse chaque membre du convoi. L’odeur de la fumée, du sang… De chair brûlée… La distinction entre les soldats les plus vieux de l’ordre et leurs opposés émerge ici, flagrante : ceux qui retiennent leurs haut-le-cœur et ceux qui ont l’habitude de humer la mort. 

 

Puis un camp se dessine installé dans un champ stérile, fait de toile lacérée et de gravats. Aux odeurs précédentes j’ajoute celle de l’urine, de l’eau stagnante et du désespoir. Des figures se tiennent près de feux improvisés. Des épouvantails… Non, des humains, au visage sale et aux vêtements déchirés qui paraissent reprendre vie au moment où ils nous voient. Ils hésitent. Un homme s’approche un peu plus que les autres, ses yeux s’arrêtent sur nos uniformes, il s’effondre. Il marmonne quelque chose, mais ses sanglots et la distance m’empêchent de comprendre. Qui sont ces gens me semble assez évident. Nous sommes à quelques kilomètres de notre destination : Oridie, le village où la belle Aurhiel est apparue. Devant moi doivent se tenir les rescapés de son assaut. Une poignée d’adultes, quelques enfants ici et là, vivent au milieu de la boue et de leurs propres déjections. Des tombes de fortunes bombent la terre. Depuis combien de temps survivent-ils ici ? Depuis l’attaque ? Quand a-t-elle eu lieu ? Nous voyageons depuis presque une semaine, mais… combien de temps a mis la nouvelle de l’apparition d’Aurhiel pour arriver à la capitale ? Une heure ? Une journée ? Beaucoup trop longtemps. La plupart des communications êloïtes reposent encore sur des lettres et des coursiers, des engins plus évolués existent, mais ils sont des artefacts anciens et se comptent sur les doigts d’une main. 

 

Pourquoi ? Pourquoi cet univers se complait-il dans l’immobilisme ? La magie permet l’impossible pourtant… Les adeptes se contentent de parader pendant des bals ? Quelle perte de potentiel ! Si cela ne tenait qu’à moi...

 

C’est vrai ! Imagine tout ce que nous pourrions faire ! Utiliser le vent pour créer des machines volantes ! D’autres, pour construire des bateaux de fers qui terrorisaient les mers ! Des armes à la capacité destructrice sans précédent…

 

Non, je n’ai pas le droit de perturber l’ordre de ce monde.   

 

Même Êlo ne pourrait rien contre nous...

 

Je n’ai aucune envie de me lancer dans ce débat.

 

Lord Glenn apparaît, suivi de Lady Alexandra et Lady Lise. Le groupe s’arrête au niveau du roturier… Une femme du camp, paniquée, se rue auprès de l’homme et s’agenouille à ses côtés. Parle, non, plaide, la tête baissée. Elle lève les yeux à un moment donné, je crois qu’on lui a posé une question. Elle désigne une tente derrière elle, le commandeur et Lady Lise s’y dirigent… Lady Alexandra, elle, se tourne vers Lumiel, le hibou s’envole et elle s’accroupit pour s’adresser au couple. 

 

— Harriott ! Arrête de tirer au flanc ! 

 

La voix du lieutenant me ramène à l’ordre. L’équipe médicale se déploie déjà. Je jette un dernier coup d’œil au camp de réfugiés avant de rejoindre mon poste. 

 

Deux heures plus tard, nous sommes convoqués pour un rapide briefing, on nous explique notre rôle : nous serons simplement chargés de patrouiller au sein du village, secourir d’éventuels rescapés, signaler les zones à risque… 

 

Nous ne sommes qu’en début d’après-midi, nous n’interviendrons pas tout de suite. Une première équipe de renseignement se déploie, composée d’adeptes aux magies spécialisées dans les missions discrètes. Ils ont pour objectif de localiser la créature sans l’engager et ensuite de surveiller ses faits et gestes jusqu’au moment de l’opération. En attendant, mes camarades cadets et moi-même devons porter assistance aux réfugiés mais… Les rares qui s’en donnent la peine ne reçoivent qu’un rejet poli mais froid avec une formule toute faite que même les enfants connaissent.

Je ne qualifierais pas cette réaction d’animosité, mais il me semble que nous sommes venus les sauver, et je reste perplexe face à cette réponse étrange. Ils acceptent l’aide alimentaire avec une courtoisie affectée, nous salue sans faute, les uns après les autres s’il le faut, mais fuient immédiatement après. Est-ce là un comportement normal ? Roselynd n’avait qu’une idée déformée de l’existence réelle et je ne suis même pas certaine qu’elle ait déjà rencontré un roturier, si l’on omet les serviteurs du château bien sûr. De par les réactions de mes camarades, je crois comprendre que ce comportement n’a rien de choquant.

 

Soit.

 

Le lendemain, notre réveil se fait avant le jour. On nous aligne par groupes d’une dizaine de cadets et l’on nous distribue notre matériel. Et nous attendons aux abords du village. Lord Glenn, Lady Alexandra, Lady Lise et Lord Rohan sont les premiers à entrer. Nous avons ordre de rester immobiles tant que ce groupe de tête n’a pas engagé la créature magique. Leur versatilité rend leurs déplacements aléatoires et nous pourrions bien faire une rencontre fâcheuse. En combat, les unités à l’arrière ont au moins la certitude de ne pas tomber sur notre ennemie. 

 

Nous attendons. Longtemps. Je pense que nous guettons un signe… Lequel ? Je l’ignore mais…

 

Kadara se redresse avant que le « signal » en question apparaisse. L’aube se transforme en journée d’été. Lumière. Chaleur… Le pilier de lumière nous éblouit. Je comprends. On ne peut pas rater un tel signal. 

Le lieutenant de Nicit se tourne vers notre groupe, composé de Lady Serika, Lord Raphaël et moi.

 

— Nous pouvons y aller, lance-t-il après un bâillement. 

 

À pas lent, les diverses unités se déploient. 

La ville d’Oridie m’apparaît bien plus vaste qu’il me semblait de l’extérieur. C’est en réalité un grand village ou une petite ville. Nous nous dirigeons vers le côté ouest de la cité : à l’exact opposé des combats. Même séparés par quelques kilomètres de la bataille, on remarque ses traces. Des explosions. Du tonnerre qui s’abat. Parfois, des éclats de lumières colorés, comme des aurores boréales vaporeuses, s’élèvent. 

 

Je me détourne des combats pour me concentrer sur ce qui se passe devant moi. Ici l’odeur du sang et de la pourriture est plus forte que chez les réfugiés. Mais, je n’ai jamais vu de destructions aussi… propres. Oui, il manque des toits, des pans entiers de murs et pourtant, les rues ne sont pas encombrées par des gravats… Des morceaux de terre, de bâtiments ont tout simplement disparu, pour ne laisser place qu’à du vide. 

 

Vide…

 

Et le silence… Non, juste le bruit du vent sur des plaques de métal branlantes. Un souffle léger qui transporte une odeur d’azote et de fleur. Des roses… Mais même lui se tait, comme par respect pour les morts. Nous commençons notre travail. Nous nous étendons pour couvrir plus de terrain mais nous avons ordre de rester à portée de voix. Et dans les rues salies par des traces de fuites et de sang mais exemptes de cadavres… Kadara s’est éloignée, renifle çà et là, comme si elle cherchait quelque chose. Elle garde ses pensées pour elle. Un vieux bâtiment, percé de cylindres… le temple de la ville se dresse devant nous. Je m’avance et les murs blancs tachent de rouge… De la peinture qui forme des mots :

 

« La lumière d’Êlo ne brille pas ici. » 

 

— Quel blasphème ! grince une voix derrière moi. 

 

Je me retourne. Lady Serika se trouve à quelques pas de moi, ses yeux vissés sur les lettres, son visage si impassible se déforment par le choc. La lumière d’Êlo ne brille pas ici... J’ignore la portée exacte de cette phrase, mais j’imagine que même si l’empire n’est pas profondément fondamentaliste, le culte fait reste au cœur de sa culture pour les adeptes comme pour les roturiers… 

 

La lumière d’Êlo ne brille pas ici… L’inscription écrite d’une peinture défraîchie et partiellement effacée ne semble pas récente et exprime colère et abandon. 

 

Lady Serika avance jusqu’au temple d’un pas décidé, je la suis. L’intérieur du bâtiment ressemble à une version plus modeste que celui de la capitale. La statue d’Êlo posée sur un piédestal au centre ne doit pas dépasser une trentaine de centimètres. Les orbes de cristal bleu tenus entre les mains de la créature, pas plus grosses que des billes, attirent mon attention. Ces pierres ont toujours eu une sorte d’aura subtile, mais là, quelque chose les perturbe : elles s’allument, s’éclairent tour à tour d’une lueur tamisée… Toutes, sauf deux d’entre elles, la noire d’ombre et la blanche de lumière, qui repose aux pieds de l’idole brisée en deux.

Lady Serika me dépasse, cherche quelque chose des yeux.

 

— Personne de ce côté, déclare-t-elle finalement.

 

Sa réplique me rappelle notre mission, je fais quelques pas, si elle inspecte la pièce principale, j’explore les espaces privés. Tous les temples en possèdent. Et même si je ne vois pas la porte qui en permet l’accès, un trou circulaire m’ouvre un passage vers un autre couloir. C’est par là que je m’engouffre. Je ne déniche rien de bien intéressant ici. Nous ressortons et marquons l’entrée d’un fanion jaune indiquant que le bâtiment a été visité mais que rien ne s’y trouve. Nous nous rendons dans une des résidences les plus proches. Les premières que nous inspectons s’avèrent vides, bien que tout porte à croire que des choses terribles se sont produites… Il ne reste que des tables, dont il manque des pans, encore couverts de nourriture. Mais il ne reste rien des habitants. Rien. 

 

Et dans la suivante, c’est le toit qui a été dévoré. Le rez-de-chaussée n’est composé que d’une seule pièce. Une fenêtre ouverte laisse entrer un coup de vent, Lady Serika me dépasse, et s’arrête au pied ce que je décrirais comme une sorte d’autel religieux… Des orbes de cristal bleu sont incrustés dans une tablette en bois, disposée comme les tours du temple : une petite bille noire à gauche, devant d’autres azur et ocre, face à deux boules rouge et vert. Mais au centre, là où devrait se trouver une reproduction d’un quelconque symbole de l’adoration d’Êlo, se tient une statuette de faïence d’une vingtaine de centimètres représentant une femme… Elle ressemble à une madone, avec sa longue robe simple et ses mains jointes. Un voile couvre ses cheveux, mais laisse entrevoir une toison rousse et un visage calme. Lady Serika saisit l’idole, l’observe. Est-ce l’icône d’un autre culte ? Reconnaît-elle la statuette ? Et…

 

Un cri me perce les tympans... Au-dessus ! Lady Serika lâche la figure et fonce. Je la suis alors qu’elle gravit les marches d’un escalier quatre à quatre. Elle s’arrête quelques secondes, ses sens s’activent, elle localise l’origine du hurlement. Elle se précipite tout droit dans le couloir étroit qui nous fait face. 

Lady Serika entre avant moi et repère la source du cri, elle s’accroupit à côté d’une forme rouge, que j’identifie quelques secondes plus tard comme Lord Raphaël. Le visage vidé de toute couleur, il désigne quelque chose devant lui, aux abords d’un mur éventré. Lady Serika se lève, mais Lord Raphaël la retient. J’avance, me cogne contre… un landau en bois, renversée au sol. Le plancher craque sous le balancement d’un rocking-chair. L’odeur de l’hémoglobine et de la pourriture obstrue mes narines. Je repousse un haut-le-cœur provoqué par la vision d’horreur dessinée sous mes yeux. Posée devant un mur absent, la chaise s’immobilise et la tête de la femme qui y est installée retombe mollement sur le vide ou aurait dû se trouver son épaule. Toute la portion gauche de son corps de la clavicule à la taille a disparu, tout comme la partie supérieure des langes ensanglantés, collée à ce qui lui reste de sa poitrine. Je recule, respire. Un lit. Je récupère un drap pour en recouvrir la dépouille… de la mère…

 

Que…

 

Mon regard se pose sur les visages pâles de mes camarades. Lord Raphaël cache sa figure derrière ses gants de cuir. Lady Serika, les mains toujours plantées sur les épaules de son ami. Ruzim se love dans son cou, silencieux.

 

Le Sagittaire messager debout derrière son mage semble avoir été statufié par les émotions du jeune homme. Je suis… 

 

Je dois dire, faire quelque chose ? 

 

Fais une blague ! 

Je ne pense pas que ce soit…

 

Kadara se trouve au pied du bâtiment. Peut-être a-t-elle une idée de ce qu’il faut faire… Ils… viennent de voir leur premier cadavre et… non… il n’y a pas grand-chose à dire et…

 

Une détonation. 

Une fusée colorée d’un noir fumeux illumine le ciel et disparaît dans une déflagration sonore. Une deuxième la suit de près. Fusées noires… Fusées noires… Repli !

 

Je fonce vers mes deux camarades et les soulève de force.

 

La fusée noire n’est lancée que lorsque la créature engagée a été perdue. Nos ordres sont alors de nous réunir avant de nous retirer. Si l’un des groupes rencontre Aurhiel…  

 

— ... dy Roselynd ! 

 

La voix de Serika m’arrête devant la porte de sortie. Mes doigts s’enfoncent presque dans la chair de mes camarades… Je… Je relâche la pression. Les yeux vitreux de Lord Raphaël, les membres tremblants de Lady Serika me rappellent la cruelle vérité : comme Roselynd, ils ne sont qu’à peine des adultes... Ils… devraient prendre le temps de se remettre… mais ce temps… nous ne l’avons pas… après quelques secondes d’un silence gêné, je brise ce silence :

 

— Les balises noires, nous devons nous regrouper. 

 

Je n’obtiens comme réponse qu’un signe de la tête. Kadara s’avance et indique un faisceau de lumière violet, dont la source ne doit se trouver qu’à quelques mètres de nous. Cette balise a été engagée pour désigner notre point de ralliement. La louve nous laisse commencer la marche avant de nous suivre. Ruzim se place à notre gauche et le Sagittaire à notre droite. Arrivée en vue de nos camarades et du lieutenant, je lâche un soupir. 

 

— On vous attendait, lance le lieutenant.

 

Peut-être avait-il autre chose à dire ? Mais il se contente de fixer le sol. 

Son attention dévie vers les balises lumineuses ou une horloge mécanique indique les quinze secondes restantes avant notre repli. Sur les dix cadets de notre groupe, il manque… une personne. Si elle n’est pas revenue à la fin du décompte, nous ne l’attendons pas… Mes camarades semblent aux aguets. Lady Melodie, debout au milieu du contingent, à même dégainer son épée, prête à l’attaque.

 

— Ne t’assoie pas Berruce ! lance le lieutenant à Lord Raphaël alors que ses jambes peinent à le porter. 

 

Les quinze dernières secondes s’écoulent, sans que personne n’arrive. La balise s’éteint et alors que notre groupe prend la route, notre supérieur s’approche de moi. Il ferme la marche et je le devance de quelques pas. Il ne dit rien, il se contente de désigner d’un signe Lady Serika qui soutient encore son ami. Je comprends ce qu’il me demande : « Qu’est ce qu’il leur arrive ? ». J’hésite… Comment dire… expliquer... que… malgré la saison, la température reste beaucoup trop élevée pour conserver les chaires ? 

Les mots doivent sortir et lorsqu’ils finissent par le faire, je les juge maladroits… le lieutenant de Nicit laisse poser son regard sur Lord Raphaël et Lady Serika quelques minutes avant de lever les yeux vers le ciel. Des colonnes de lumières nous indiquent le chemin à suivre, une route déjà parcourue par nos éclaireurs et donc sans danger. 

 

— Stop ! s’écrie le lieutenant. 

 

Le convoi met quelques secondes à s’arrêter et je prends beaucoup plus de temps à comprendre pourquoi : les balises s’éteignent une à une, à une vitesse de folle. D’abord, celles les plus à l’Est, puis les plus proches de nous. 

 

Il n’existe que deux explications à ce phénomène : la fin du décompte des dix minutes pendant lesquelles leur éclat garantit la sûreté du passage et l’autre solution serait… l’apparition de la créature magique sur ces points…

 

Un à un, les cadets devinent que notre voie de retraite a été coupée et que la possibilité d’une rencontre avec Aurhiel semble de plus en plus palpable. Les cheveux rouille de lord Raphaël se secouent devant moi alors que ses sens s’éveillent. Tous mes camarades se sont tus, certains cherchent même à étouffer leur respiration. Les créatures s’agitent et un poids surprenant alourdit l’air que nous inhalons : de la magie dans sa forme la plus sauvage. Par réflexe, j’empoigne mon fusil et l’un des deux orbes, celle d’ombre met une vibration étrange avant de se fissurer. Un craquement simultané à d’autres.

 

Un hurlement à la mort brise le silence. Comme si c’était un signal qu’il attendait, le lieutenant tire une fusée colorée. 

 

Mais à peine peint-elle le ciel d’un voile gris que sortit de nulle part, peut-être du sol ? Un loup fantomatique agrippe le bras de mon supérieur.

 

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Alice_Lath
Posté le 06/02/2022
Coucou Panda, c'est moooi ! Oui, ça faisait longtemps haha, on fait ce qu'on peut :') Donc navrée par avance, si j'ai zappé un ou deux trucs comme une quiche

Quelques remarques pour commencer :
"dévastatrices… " Beaucoup de points de suspension haha j'ai déjà dû le dire dans mes coms, je sais plus, mais ça casse un poil le rythme
"Ses yeux marron disparaissent presque entièrement sous des poches de cernes violacées si bien qu’il m’est presque impossible de croiser son regard. " J'ai du mal à visualiser comme c'est possible haha mais ça doit être impressionnant
"Je ne m’explique pas le retard technique de l’Empire… " C'est vrai que c'est fou quand on y pense...
" Une sorte de rire aiguë s’échappe de sa chemise alors que Kadara accélère le pas pour me ramener à ma position. " -> J'ai pas trop compris la scène, mais c'est ptêt mon cerveau un peu fatigué haha
" Nous nefaisons halte qu’à la nuit tombée, lorsque la nuit devient trop sombre pour nous permettre d’avancer. " Un potit espace a sauté ici haha
"En attendant, mes camarades cadets et moi-même devons porter assistance aux réfugiés mais…" Au-delà des points de suspension, j'ai remarqué que tu aimais bien la structure en "mais..."
"nous salue Sans-Faute" Sans majuscules je suppose ?
" J’hésite… Comment dire… expliquer... que… malgré la saison, la température reste beaucoup trop élevée pour conserver les chaires ? " J'ai pas compris ce que tu voulais dire là hahaha

Sinon, c'était un très chouette chapitre je dois dire ! J'ai beaucoup aimé le passage dans la ville, avec le côté désertique et l'espèce de pression ambiante qui pèse bien comme il faut. J'avoue que y'a juste un point qui m'échappe, mais je pense sérieusement que c'est mon cerveau qui clamse à moitié en ce dimanche soir haha je sais plus si on sait quel est le nouveau but de l'inconnue qui a pris possession de Rose, maintenant que Kadara est subjuguée et Rose bien en place. Je dois dire dans un registre différent que la petite plainte de Lord Raphaël au sujet de l'évènement mondain manqué m'a faite sourire haha le pauvre, je compatis pleinement, effectivement, c'est vrai qu'une session cupcakes est plus sympa que ce qu'ils sont en train de vivre. Puis le fusil de Rose, hâte de la voir bien dégommer avec ça

Au plaisir en tout cas et navrée à nouveau pour mon retard d'escargot lambin <3 Hâte de voir comme ce loup fantomatique va interagir avec Rose et Kadara
Pandasama
Posté le 07/02/2022
Salut !

Déjà, ne t’inquiète pas, tu lis à ton rythme, ne te mets pas de pression inutile.

Ensuite, c’est vrai que j’ai tendance à foutre des points de suspension partout, tu m’avais déjà fait la remarque et j’en enlève beaucoup, mais il y en a quelque un qui restent par habitude. J’ai également mes tics d’écritures et encore, si le langage était plus familier, il y aurait des « genre » et des « grave » partout !

Ensuite, le nouveau but de « Roselynd » a été expliqué : maintenant qu’elle est en place, la seule chose qui lui manque c’est l’indépendance, j’veux dire, qui aurait envie de rester avec une famille aussi timbrée !

Sinon, merci de ta lecture et de ton retour et ravie de voir que dans l’ensemble malgré les éléments à revoir.
Zlaw
Posté le 02/10/2021
Bonjour Pandasama !



Waw. La claque. Super chapitre, vraiment ! Et pourtant je pense que le coup a été en partie accusé par le Trigger Warning dans les notes de l'auteur. C'est traître, ces trucs-là... Je trouve que tu as une très belle patte pour le macabre, et je pèse mes mots, parce que je trouve justement assez difficile d'avoir le bon dosage, de ne pas tomber dans le gore gratuit tout en en disant suffisamment pour que ça reste violent visuellement. Là je pense qu'on a notre compte ! ;-)

À vrai dire, ça m'a un peu ramenée à un terrible passage du tome 2 de L'Épée de Vérité, de Terry Goodkind, toute l'horreur de l'intention des coupables en moins. Que du positif, donc. Enfin, du point de vue de la lecture, pas du point de vue des gens du village ou des cadets de l'ordre du Lys, évidemment.
Le massacre d'Oridie, aussi atroce les scènes en soient-elles, a comme un côté catastrophe naturelle, quelque chose d'implacable mais qu'on ne peut pas blâmer, parce que c'est la nature, pas de la malveillance. Ça m'a plus choquée que mise en colère, si ça a du sens. Bien sûr, je me trompe peut-être totalement et Aurhiel a un mauvais fond, mais pour le moment j'ai ce pressentiment.

J'ai été un poil surprise que tu fasses l'ellipse sur l'entraînement du Lys, aussi écourté ait-il été par l'arrivée de cette dangereuse créature, mais comme toujours avec tes sauts dans le temps (si on peut seulement les appeler comme ça), c'est bien géré. On n'a pas l'impression d'avoir raté quoi que ce soit. Et moi qui n'aime pourtant pas trop les surprises, j'en arrive à apprécier de me laisser mener par le fil de ton histoire dans des moments où je ne m'attendais pas à aller tout de suite. Je ne sais pas si tu as un plan précis ou bien tu es de ces gens qui arrivent à se laisser emmener par leur histoire petit à petit mais en tous cas c'est agréable à suivre. ^^

Une autre chose que j'apprécie beaucoup également dans ta façon de mener ton intrigue, c'est la subtilité avec laquelle tu arrives à exposer certaines choses. Le fait que les créatures ne meurent pas, en l'occurrence, était fortement sous-entendu jusqu'ici, implicite, et c'est confirmé de manière fluide par le 'retour' de la seule créature du vide. Il n'y a pas ces grands discours dogmatiques d'un personnage ou d'un autre, tu parviens à faire songer Roselynd de temps en temps aux connaissances de son hôte, qui lui sont nouvelles, mais sans que ça ne devienne jamais scolaire. C'est vraiment une jolie façon de nous plonger dans cet univers, et pourtant il est très riche et original, donc de grandes explications pourraient sembler s'imposer. =D

D'ailleurs, on découvre une nouvelle magie qui n'avait pas été mentionnée auparavant, il me semble. Après la lumière et l'ombre qui sont déjà à part des magies élémentaires, voilà le vide. Intéressant... Les séquelles de son usage sont choquants, car surprenants, mais on devine que les voir appliquer en direct doit être encore plus effrayant. Que sont donc ces 'loups fantomatiques', exactement ? Oui, j'ai vraiment flippé ma maman en lisant ce chapitre. D'appréhension en appréhension, de l'épuisant voyage à la 'visite' du village déserté, et ensuite à 'l'embûche' dans laquelle ils se retrouvent à la fin... Quel suspense !


Merci à toi et à très vite ! =)

P.S.:
- chargée de vivre, -> vivres
- jamais je ne l’ai vu -> vue (Lady Serika)
- Nous faisons halte qu’à la nuit tombée -> Nous ne faisons halte
- au fusil à poser à côté de moi -> apposé
- genre de distension -> dissension
- Harrott -> Harriott
- Qui est ces gens -> Qui sont ces gens
- d’une dizaine de cadet -> cadets
- le culte fait reste au cœur sa culture -> au cœur de sa culture
- Nous nous rendons sans une des résidences -> dans une
Pandasama
Posté le 03/10/2021
Salut !

Ravie de voir que malgré le T. W., le chapitre a quand même eu son effet ! J’essaye de rester le plus vague possible lorsque j’en mets, mais si ça t’a « choquée » c’est bien, c’était l’effet voulu !

Et oui, j’essaye au maximum de ne pas tomber dans le gore pour le gore. J’ai envie de faire comprendre qu’il se passe des choses très dures dans l’Empire, sans pour tomber dans un macabre de mauvais gout !

Je comprends ce que tu veux dire quand tu dis que la scène d’Oridie t’a plus choquée qu’autre chose, on n’est pas en colère contre le vent après une tornade.

J’essaye au maximum d’espacer les informations et de jeter des indices à droite à gauche. J’ai toujours peur de faire trop « page wiki » ou de ne pas être assez claire. Du coup, je suis contente de voir que c’est assez bien dosé !

Merci de ta lecture et à bientôt !
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