"On ne badine pas"

Par Maud14

Hyacinthe se réveilla la tête brumeuse. Les limbes engourdissants son corps ne se dissipèrent que lorsque ses lèvres trempèrent dans le liquide noir et corsé du café. La papaye la nourrit de son sucre et de son odeur fruité, et le soleil timide encore, de sa vitamine D. L'assemblage réveilla son esprit, dynamisa ses muscles, rendit son regard plus vif. Elle huma l'air frais de la matinée qui succède l'orage. Les rayons ocre de l'astre du jour séchait petit à petit le sable et la végétation luxuriante trempés par la pluie, diffusant l'odeur si particulière : vivifiante et insaisissable. 

La jeune femme avait apprit que cette fragrance possédait un nom: le pétrichor, beaucoup moins joli que la description poétique qu'elle s'en faisait. Bâti à partir du grec « pierre » (petra) et « sang des dieux » (ichor). Il s'agissait en réalité d'un liquide huileux, sécrété par les plantes, qui imbibait les graines pour qu'elles puissent supporter une sécheresse et continuer de germer. Cette substance imprégnait la terre et certaines roches poreuses, et lorsque les gouttes d'eau tombaient dessus, elles la dispersaient sous forme d'aérosol. Ensuite, en s'écrasant au sol, les perles d'eau créaient de petites bulles d'air qui s'envolaient en emportant le pétrichor avec elles et le diffusaient jusqu'aux narines curieuses. 

Un brouillon d'images se bousculaient dans son esprit depuis qu'elle s'était levée. Elle revoyait Alexandre, dans sa chambre, venu récupérer son livre. Mais elle ne parvenait plus à se rappeler distinctement ce qu'ils s'étaient dit. Elle eut la vague impression d'avoir louper un épisode, mais ne s'en formalisa pas outre mesure. Elle avait dû être bien fatiguée. Le jus sirupeux d'une mangue presque trop mure coula sur son menton alors qu'Ali la rejoignait à table dans le coin de la terrasse. Il lui lança un regard taquin avant de mordre dans une galette de maïs.

« Tu t'en fou partout », ricana-t-il. 

Hyacinthe attrapa son bloc note et son stylo qu'elle avait amenés avec elle et commença à griffonner dessus. 

« Tu as réfléchis aux questions à poser à Alamar? »

« Oh, molo l'asticot, j'émerge juste, tu me donnes quelques minutes? »

« Ok chef »

Le rire encore ensommeillé d'Ali bourdonna à ses oreilles, puis, il reprit un visage plus sérieux.

« Comment tu te sens? »

Hyacinthe comprit qu'il faisait référence à leur rencontre tant attendue avec Alamar et soupira doucement.

« Bien. J'ai hâte »

« J'ai appelé Koinet et Ahmed, ils nous rejoignent en milieu d'après-midi. Koinet amène un ami à lui, histoire de nous sécuriser proprement. Ils nous font descendre dans le Sud, c'est une réponse proportionnelle »

Ils finirent de déjeuner et travaillèrent toute la matinée sur les questions qu'ils poseraient durant l'interview. Alexandre n'avait pas encore pointé le bout de son nez. Vers 14 heures, ils s'estimèrent satisfaits de la liste qu'ils avaient dressé et déjeunèrent à l'ombre des palmiers, sur la plage. 

« Tu as vu le pigeon aujourd'hui? », interrogea Ali, la mine suspicieuse. Le surnom dans sa bouche sonna presque affectueusement. 

« Non »

« Il est peut-être avec Ornella », haussa-t-il les épaules. 

Au loin, sous leurs yeux, de longues pirogues aux voiles ocre et ivoire, naviguaient sereinement sur l'océan d'émeraude. Les pêcheurs à pied, trainaient leurs filets dans l'eau, et Hyacinthe chercha des yeux la carrure détonante d'Alexandre. En vain.

« C'est un de mes reportages les plus risqués, déclara Ali en brisant le silence reposant qui s'était installé entre eux. Certes, c'est pas la guerre, mais Alamar ne fait pas dans la dentelle. Il faut qu'on reste méfiant. Ils sont tout puissants, ou du moins, s'estiment tels quel. On est les premiers sur le sujet. Il faut qu'on soit très vigilants. Qu'on fasse les choses bien. On écrit tout ça, on le monte, et on l'envoie à tout le monde ». 

« Il ne nous reste plus qu'une semaine et demi déjà », réalisa Hyacinthe, frappée par la vitesse à laquelle le temps venait de s'écouler. 

« Tu... as conscience que cette entrevue ne portera pas sur l'explosion de la plateforme offshore en Angola? », murmura alors Ali. Ses yeux mordorés sondaient Hyacinthe, presque craintivement. La jeune femme s'agaça.

« Oui oui »

« Si on mélange tout ils vont prendre la mouche et on risque de repartir avec rien à se mettre sous la dent »

« Je sais »

« Un combat à la fois »

« Pour moi, c'est le même combat. Celui contre Alamar, contre ce type d'entreprise ». 

« Je suis d'accord, si on veut empêcher la catastrophe de trop d'arriver, il faut dénoncer les piliers qui soutiennent ce système pourri jusqu'à l'os. Des boîtes comme Alamar sont le cancer de nos sociétés et de la planète. Mais ne gâchons pas la chance qu'on a inutilement ».

« Et du coup, sa mort, elle est inutile, non, tu ne crois pas? », s'emporta-t-elle. 

« Hyas, je ne suis pas ton ennemi. Je suis ton ami qui essaye de faire en sorte que tout ce passe bien pour qu'on puisse coincer ces enfoirés ». 

La jeune femme inspira longuement pour calmer le feu qui s'était allumé en elle. Il posa une main maladroite sur la sienne et la serra tout aussi gauchement. Ali n'était pas habitué à ces démonstrations affectueuses, et savait que Hyacinthe en était tout aussi réticente, c'est pourquoi il la retira rapidement. Ils discutèrent encore un bon moment avant qu'Ahmed ne débarque suivit de Koinet et de son ami, Bobby, un grand gaillard taillé en V au regard fuyant. 

Ils burent le thé en face de l'océan, les pieds dans le sable. Toujours aucune trace d'Alexandre. Vers 16 heures, Hyacinthe commença à se poser sérieusement des questions et décida de partir à sa recherche, avec l'approbation pressante et le regard noir d'Ali. La jeune femme se dirigea vers l'hôtel puis monta jusqu'à sa chambre où elle frappa à la porte. 

La mine brouillonne et les cheveux ébouriffés d'Hercule lui ouvrirent. Son regard se plissa légèrement à sa vue. 

« Eh bah l'albatros? On te cherche depuis toute à l'heure, on ne va pas tarder à y aller », le sermonna-t-elle gentiment. 

Il ouvrit un peu plus la porte et montra son lit où trainait un livre.

« Je lisais », répondit-il simplement. 

Son insouciance estomaqua presque la jeune femme. 

« Tu te souviens qu'on a, genre, notre plus grosse interview là? »

« Oui... Je me suis perdu dans la lecture... Je n'ai pas vu le temps passer », s'excusa-t-il, en passant une main sur sa nuque, légèrement gêné. 

« Tu lis quoi? », demanda-t-elle en le dépassant pour aller s'emparer du livre.

« Un livre qu'Ali m'a passé. Vu que celui que je lisais m'a été... emprunté »

« On ne badine pas avec l'amour de Musset?, lit-elle sur la couverture, incrédule. Tu lis du théâtre maintenant? »

Un rire s'échappa de ses lèvres et carillonna dans la chambre. La mine confuse d'Alexandre redoubla son intensité. A coté de sa table de chevet, trônait l'Education sentimentale de Flaubert.

« Je suis désolée, s'exclama-t-elle. Je ne savais pas qu'Ali lisait ça, et... toi non plus » 

« J'essaye de comprendre », rétorqua-t-il en faisant un vague geste de la main. 

« Comprendre quoi? »

« Ce qu'est l'amour dont tout le monde parle »

« Oh », le rire de Hyacinthe s'évapora en même temps que son coeur chutait dans ses chaussures. 

« Et alors, qu'est-ce que tu as appris? »

Il lui demanda des yeux la permission de reprendre le livre et elle lui tendit. Il l'ouvrit doucement, chercha une page cornée, et s'éclaircit la voix. 

« Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompés en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : j'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui ». 

Fascinée, Hyacinthe se contenta de le détailler des yeux, ses paroles raisonnant encore dans son esprit. Il semblait réellement réfléchir sur tout ça.

« Tous les hommes ne sont pas méprisants et toutes les femmes ne sont pas... perfides... », crut-elle bon de souligner.

Un demi sourire fleurit sur les lèvres du géant.

« Quelquefois, il y a des sympathies si réelles que, se rencontrant pour la première fois, on semble se retrouver. », dit-il à nouveau, calmement. Ses yeux océaniques se posèrent sur elle comme un frôlement. 

« C'est vrai! », acquiesça-t-elle. 

« Bon, les gars, il serait temps d'y aller », les coupa Ali, apparut dans l'embrasure de la porte. Il tapotait sa montre et tapait du pied nerveusement contre la moquette. 

Ils semblèrent soudain se réveiller et se préparèrent rapidement avant d'embarquer dans les deux voitures. 

Au dessus de leur tête, le ciel était blanc. Etonnement blanc. On aurait dit qu'une fine marée de nuage recouvrait la voute céleste, la cachait jalousement des yeux des hommes. Ils prirent la direction du Sud, se rapprochant un peu plus de la frontière avec le Mozambique, et gagnèrent l'autre rive de la baie de Mnazi. Un  petit hôtel se découpait au bord de la mer, au milieu de nul part. Le sable venu de la baie recouvrait d'une fine couche le bitume du parking et se répandait en rubans au gré de la bise. L'endroit était vide. Seule deux voitures étaient garées près de l'hôtel. 

Hyacinthe fut prise de sueurs froides soudainement. Quelque chose lui disait qu'il y avait une anomalie quelque part. Mais ce pressentiment lui était familier, maintenant. Près de l'hôtel d'immenses dattiers remuaient leurs feuilles indolemment. Un couple sortit de l'hôtel, main dans la main et se dirigea vers la plage en contrebas.

« Le type nous attend dans le hall », annonça Ali. Sa voix raisonna étrangement dans l'atmosphère. Koinet et son ami bouclaient le périmètre de leurs yeux d'éperviers, et finirent par hocher la tête. Alexandre laissa sa caméra dans la voiture, Ali lui avait dit qu'il irait la chercher si le type était d'accord pour se faire filmer. Ce dont il doutait fortement. 

Leurs pas crissèrent sur les grains de sable éparses, et les menèrent jusqu'à l'entrée. Le hall était vide, les fauteuils inhabités, le guichet abandonné. Hyacinthe fronça les sourcils.

« Il est où le type? », demanda-t-elle d'une voix tendue. 

« Je sais pas », souffla Ali sentant lui aussi la pression sur ses épaules.

« C'est vide ici », remarqua Ahmed, le front plissé. 

« On retourne à la voiture », s'écria Koinet. Mais une salve de coup de feu l'interrompit dans son volte face. A l'extérieur, il pleuvait des balles d'acier.

 

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Gnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn c'était obligé puta*n !!!!!!! C'était obligé que c'était un piège !!!! Ca sentait à 10 000 kilomètres là ils sont trop bête !! Mais pourquoi ils y sont allés ! Je suis sûre que tu vas faire mourir quelqu'un en plus :'( Hâte de voir !
Maud14
Posté le 06/05/2021
Ahaha eh ouais... au fait ça fait longtemps que tu m'as pas parlé d'Ali, tu peux toujours pas l'encadrer? ahah
joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Grrrrrrrrrrrrrrrrrrr je sais plus trop ... Il a des réactions qui m'énèrve au plus au point.... mais je vais voir
Vous lisez