Octobre 2007

Par Elka

Quand Ismael rentra chez lui, après une bonne fin d'après-midi à jouer à la console chez Jenny, il trouva sa mère attablée dans la cuisine, tellement dans ses pensées qu'elle ne réagit pas quand il apparut sur le seuil. Elle avait les cheveux de traviole, comme si elle n'avait pas arrêté de les remettre en place mais sans y faire attention, et ses lunettes étaient posées ouvertes à côté d'une tasse de thé qui avait l'air froid.

Ça faisait deux choses trop étranges au goût du garçon, qui hésitait à toquer au chambranle pour signaler sa présence : d'habitude, sa mère buvait ses boissons très chaudes et ne laissait jamais ses lunettes dépliées comme ça.

Il voulut l'appeler, mais remarqua ses yeux trop brillants et se précipita plutôt sur elle, la faisant sursauter.

— Tu es rentré depuis longtemps ? demanda-t-elle en essuyant précipitamment ses larmes.

— Je viens juste...

Il la regarda se lever pour se moucher et il serra les dents très fort, agrippant le dossier de la chaise à en avoir mal aux doigts. Il attendit qu'elle lui parle, mais sa mère parut soudain très occupée à ranger les trois assiettes qui reposaient sur le séchoir et à passer un coup d'éponge sur les miettes imaginaires du plan de travail. Elle ne remarqua même pas son fils toujours debout près de la table, le cartable sur le dos et l'écharpe autour du cou. Cette indifférence le blessa et, finalement, sa patience céda :

— M'man ! Qu'est-ce qui se passe ?

Elle ne lâcha pas le verre qu'elle portait, le serrant assez pour qu'Ismael craigne qu'elle le casse. Il eut peur qu'elle se remette à pleurer mais, quand elle se tourna vers lui, ses yeux étaient secs.

L'air malheureux, la bouche pincée, les mains contractées mais les yeux secs. Le rythme cardiaque du garçon s'affola à lui coller la nausée.

— Allons au salon, proposa-t-elle.

Il laissa son cartable sur le sol et fila vers le canapé où il se cala. Le temps que sa mère arrive, à pas hésitants, les traits désormais sévères, il avait balancé ses baskets et abandonné son écharpe sur un fauteuil. Ismael se recroquevilla, un coussin contre lui, prêt à encaisser. Sa mère s'assit et attaqua, un peu rudement :

— Ton père ne rentrera pas ce soir.

Ismael pensa immédiatement qu'il était mort et les larmes lui montèrent aux yeux, noyant son salon dans un brouillard de couleurs chaudes. Sa mère le remarqua et se rattrapa immédiatement, la main serrant son épaule :

— Oh non, non, Issy, il va bien. Très bien. Ce n'est pas ce que je…

— Alors pourquoi tu dis ça ? accusa-t-il plus méchamment qu'il ne l'aurait voulu.

Il passa sa manche sur ses yeux, retrouvant une respiration un peu plus tranquille.

— C'est juste que...

Le regard de sa mère se voila et, avant qu'elle ne puisse finir, il lança :

— Il a encore dû partir, hein ? C'pas grave ça. Il rentrera dans quelques jours.

Sa déclaration parut aider sa mère à ravaler l'inquiétude et le chagrin qui la rongeaient un peu plus tôt. Brusquement, elle fut posée et décidée. Sa prise sur l'épaule de son fils se crispa un peu, puis se relâcha pour devenir juste ferme. Elle planta son regard dans le sien.

— Non Issy, il ne rentrera pas plus tard. Nous allons divorcer.

Ismael fronça les sourcils, sûr d'avoir mal compris.

— C'est pas possible, contesta-t-il. Tout va bien.

Elle ne lui dit rien, se contenta de frotter son bras en laissant ses yeux dériver vers la télé, et il sut qu'en fait rien n'allait bien. Il comprit que les situations qu'il prenait en ronchonnant, sa mère les vivait très mal. Il devina que quand on l'encourageait à aller dormir chez Jenny, c'était pour se prévoir un temps de discussion sérieuse.

Puis il songea que ce matin, juste avant de partir à l'école, c'était la dernière fois qu'il avait vu son père jusqu'à il-ne-savait-quand.

— Je veux pas m'man ! s'écria-t-il en la prenant par surprise. Je veux pas, je suis sûr que ça va s'arranger !

— Issy, je... je sais que c'est dur…

— Tu sais pas !

Elle encaissa, déglutissant difficilement, mais Ismael se laissa pas attendrir. C'était injuste !

— Je dois penser à moi aussi, se défendit-elle faiblement. Tu comprendras quand…

— Ah non ! s'emporta-t-il. Me dis pas que je comprendrai quand je serai plus grand !

— Issy…

— C'est dégueulasse ! Vous m'avez même pas demandé !

Elle se passa une main tremblante dans les cheveux. Quoi ? Ça se déroulait pas comme elle voulait ? Ismael s'en foutait bien ! Sa colère était trop forte pour qu'il compatisse à son embarras.

— C'est une décision que j'ai prise avec ton père…

— Et moi là dedans ? On m'a demandé à moi ?

— Bon Dieu Ismael ! Arrête de faire l'enfant !

Elle porta la main à ses lèvres, choquée par ses propres mots, mais un sourire amer étira les lèvres d'Ismael.

— Je suis un enfant, désolé de te décevoir, asséna-t-il le plus froidement possible.

Elle essaya de s'excuser, de le rattraper, posa la main sur son épaule alors qu'il traversait le salon pour rejoindre sa chambre. Ismael se détacha sèchement, lui ordonna de lui foutre la paix et grimpa les escaliers quatre à quatre. Il fit claquer la porte pour la dissuader d'insister.

Des frissons parcouraient sa peau. C'était injuste. Oui, son père partait souvent à l'improviste. Si ce n'était pas pour étudier une pièce de musée, c'était parce qu'on lui demandait de donner un cours universitaire. Si ce n'était pas pour une quelconque conférence, c'était pour visiter le chantier de fouilles d'un proche collègue.

Il était comme ça son père, il adorait son métier. Peut-être trop, et alors ? Sa mère l'avait épousé en connaissance de cause ! De quel droit elle se permettait de tout gâcher comme ça ?

Ismael enchaîna les accusations. Tant pis s'il exagérait, ça faisait du bien de jeter sa rage sur quelqu'un, tant pis si c'était sa mère, elle l'avait bien cherché.

Longtemps après, des heures peut-être, il roula sur le dos pour fixer le plafond. Ses yeux le piquaient férocement, son rythme cardiaque avait à peine ralenti. Pouvait-il faire quelque chose ? Avait-il assez de pouvoir pour convaincre sa mère et ramener son père à la maison ?

« Soit méthodique » lui répétait son père. Aussi Ismael essaya-t-il de noter ses arguments. Sa mère vint frapper plusieurs fois mais il lui interdit d'entrer. Elle parla à travers la cloison, s'excusa encore pour ses paroles, assura que son père allait l'appeler. Cette information rendit l'écriture d'Ismael encore plus malhabile qu'elle ne l'était déjà : il fallait que tout soit prêt quand le téléphone sonnerait !

Mais il eut beau être aussi méthodique que possible, ça ne marcha pas. Il échoua à garder son père auprès d'eux.

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L.A Marin
Posté le 15/05/2020
Je décèle une peur de l'abandon chez Ismael, ce qui expliquerait son attitude envers ses amis, sa peur de toujours dire quelque chose de travers et d'éloigner les autres. Enfin, ce chapitre n'a pas été le plus amusant à lire mais il apporte plus de profondeur au personnage d'Ismaël :-)
Elka
Posté le 15/05/2020
(La vache, mais tu as TOUT LU ?) (mille mercis ♥)
Tu as parfaitement décelé. Ismael a peur de l'abandon. Suivant des conseils, j'ai repris plusieurs dialogues par-ci par-là pour l'accentuer et on dirait que c'est clair !
Ysaé
Posté le 27/04/2020
Salut !
Voici mes impressions concernant les deux derniers chapitres : ils sont bien ecrits, et ça cest une constante depuis le début. Tu as une facilité pour décrire les d'âmes, ça rend vraiment bien.
La formule du ciel qui bleuit comme un hématome, c'est très beau.
Par contre je ne comprends pas tout à fait comment s'articule ton récit, j'ai l'impression que tu as des scènes en tête qui se suivent mais qui ne forment pas une intrigue au final.
Le divorce des parents d''Ismael par exemple, même si j'ai bien aimé la lire, je ne saisi pas dans quel mesure elle s'insère dans l'histoire : est-ce que ce divorce va avoir une incidence pour la suite?

Je ne sais pas si tu vois où je veux en venir, mais je n'arrive pas à comprendre les objectifs des deux héros et les obstacles auxquels ils doivent faire face. Pour l'instant tu décris la découverte de la vie quotidienne de loup-garou, leur attachement réciproque... ce n'est pas sans intérêt mais il faut davantage je pense pour accrocher.

Je continu à te lire, tu as une jolie plume :)
Elka
Posté le 28/04/2020
Hello !
En écrivant cette histoire, ce n'est pas tant un récit fantastique-épique que je veux raconter que la relations entre deux personnes qui deviennent amis et qui se dépatouillent dans une situation peu ordinaire.
Le fil rouge est ténu, je te l'accorde (je verrai s'il n'y a pas moyen de l'accentuer. Le roman a déjà été sérieusement dégrossi) et tout ce qui est raconté mène à un point qui clôt le tome.
Il n'empêche que si tu ne vois pas du tout le fil rouge, c'est qu'il est trop fin xD
En ce qui concerne les FB ils sont tout de même là pour une raison (après, pas mal ont déjà disparu par rapport à la version initiale, et il est pas exclu que d'autres fichent le camp d'ici les 6 prochains mois). Néanmoins je tenais à en montrer autant de côté de Lyz que du côté d'Ismael : Ismael n'est pas un personnage "inférieur" à Lyz, en tant qu'humain, ce qu'il a vécu n'était pas non plus simple et tout a mené à le construire, avec ses angoisses et ses attitudes.

Ça veut pas dire que je l'ai bien fait, hein ? C'était simplement ma réflexion au moment de.

Mais tu sais que tu n'as pas a te forcer à lire hein ?? Y a pas de contrat ou quoi que ce soit, c'est triste de lire quelque chose auquel on n'accroche pas avec toutes les belles choses de PA <3
Je ne t'en voudrais pas du tout.

Merci cependant de partager tes impressions et tes remarques ! J'y suis sensible
Ysaé
Posté le 28/04/2020
Salut !
Je ne voulais pas te donner le sentiment que ton récit ne vaut pas la peine d'être lu bien au contraire ! Je suis peut-être maladroite dans mes commentaires, mais ton histoire est originale et intéressante.
Elka
Posté le 28/04/2020
Non, non je n'ai pas du tout pensé ça ! Ne t'en fais pas, voyons ! Ma réponse n'était absolument pas colérique, c'était même plutôt pour te rassurer.
Désolée, du coup <3
Keina
Posté le 02/02/2020
Oh zut, un nouveau drame pour Ismael. Il n'avait pas besoin de ça après la nuit qu'il a passé... Et bon, en même temps, ça menaçait de se produire. Il a une réaction qui pourrait sembler égoïste d'un point de vue adulte, mais qui est cohérente. J'espère juste que ça ne va pas avoir un impact négatif sur son caractère.
Keina
Posté le 02/02/2020
Oups, j'avais pas capté que c'etait un flashback. Je remets les choses dans l'ordre du coup!
Elka
Posté le 02/02/2020
Ahahaha je me demandais ce que tu avais lu, oui il s'agit bien d'un FB (mais du coup, ça a eu un impact négatif sur son caractère et sur sa relation avec sa mère)
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