Nuit sanglante

Par Pouiny

Dans une nuit d'hiver, un bruit inconnu fit frissonner les branches. Le sol tremblait sous les pas de l'inconnu. Et la forêt, comme réveillée d'un sommeil de plomb, se mit à tressaillir d'informations. La poudreuse s'envolait à chaque pas. Un éclair brun semblait éclater la végétation de l'hiver. Dans la nuit noire sans lune, quelque chose semblait disparaître. Un ours, vibrait les feuilles. Un ours dans la forêt, un ours en hiver, un ours étranger courrait en terre inconnue. Les proies se cachèrent à son approche. Les insectes fuirent. Les oiseaux s'envolèrent. La nouvelle, dans toute la terre, sur tout le territoire des loups, gronda en silence comme une information secrète. Un ours. La vitesse de l'information empêcha de savoir les détails. Comme une ombre, furtive, imposante, son passage se faisait sentir. La peur gronda entre tous les arbres enneigés de la forêt. Puis, tout brûla.

Une ourse fuyait. Elle grondait comme pour saisir une ultime chance d'intimider ses ennemis. Qu'étaient-ils ? Peu importe. C'était trop tard, malheureusement. La fleur brûlante que ceux-ci lui lançaient ne lui laissait aucune autre chance que le repli dans ce territoire qui n'était pas le sien. Sa course effrénée faisait douter de son poids. Sa fuite vers l'avant n'avait jamais connu pareille vélocité. Une flamme sembla comme la toucher. Elle hurla à la mort sans s'arrêter ; l'entièreté de la forêt sut alors que tout était perdu.

L'ourse était gravement blessée. Sa colère n'avait d'égal que sa peur. Derrière son passage, les arbres hurlaient de douleur, les fleurs mourraient brûlées, l'herbe s'étouffait de son sang dont la neige, la terre, s'imbibait. Elle traçait en ligne droite sans même se soucier des obstacles de son chemin. Tout en hurlant, elle détruisait tout ce qui venait sans même y penser. Derrière elle, ses ennemis aussi hurlaient à la mort, lançant des flèches, des bâtons de feu. La nuit les rendait particulièrement visibles. Ils semblaient pourtant si fragiles, si vulnérables face à la taille colossale de ce qui était devenu leur proie. Ils hurlaient à sa mort, à leur victoire.

L'ourse était ralentie. Elle paraissait de moins en moins destructrice. L'ourse se meurt, chantaient les oiseaux. Un trou à la poitrine, son poil brun roussi, coupé au vif, du sang coulant de sa patte avant droite, un œil en moins, il semblait déjà incroyable que cette bête ait pu continuer de courir. La rage d'être vaincue la poussait dans ses derniers retranchements. Face à un champ de ronces, elle vit son dernier espoir. De ses dernières forces, elle fit le dernier bond de sa vie.

L'ourse tomba. La poudreuse s'évapora devant sa colossale masse qui perdait l'équilibre sous ses blessures. L'ourse dégringola sans aucune maîtrise, roulant sur elle-même, emportant tout sur son passage. Rien ne semblait être en mesure de freiner sa chute. Le tumulte provoqué par cette masse presque inerte, pourtant, s'arrêta brusquement, dans un choc aussi lourd que bref. Le silence qui en suivit ne fut que plus assourdissant. Face au vacarme passé, le choc fit se figer la forêt dans un mutisme complet. Les oiseaux suspendirent leur envol, immobilisés. Les insectes furent comme glacés sur places. Des animaux semblèrent sortir silencieusement de leurs tanières. Un constat froid, amer, s'écrasa sur la forêt. Un ours était mort cette nuit. Une montagne de muscle, un prédateur, un animal n'ayant rien à craindre, ne demandant rien à personne, avait été tué par une tribu néfaste, anonyme, dont personne n'avait jamais estimé la force au sein de ce territoire. Des hommes avaient tué une ourse.

On entendit, comme de loin, leur tribu crier victoire. Ce qui semblait être leur chef brûla le tas de ronces, éclairant les alentours pour un temps. Des ombres semblèrent se faufiler entre les arbres. Comme un étau invisible, la mort s'approchait d'eux sans un bruit. Leurs lumières brûlantes avaient été leur point fort, mais leur permettant d'être repérés et d'être vus, elles allaient se retourner contre eux. Seul un petit groupe d'humains se faufilèrent dans le fossé où quelques instants plus tôt l'animal s'était jeté. Avec piètre agilité, ils descendirent trouver le cadavre de leurs proies.

Celui-ci était immanquable. Puant le sang, ayant tout dévasté sous son poids, il trônait entre les arbres, comme une plaie béante, suppurante faite à la forêt. Il ne bougeait plus ; son poil grillé ne laissait même plus voir une quelconque respiration. Seul son œil valide semblait laisser tomber une goutte d'eau, la larme d'une rage déchue. Ne voulant plus rien risquer, le chef de la tribu s'approcha de la morte, un couteau à la main, prêt à dépecer… Et se fit tordre le cou.

 

Un loup noir se jetait violemment sur lui, sans même laisser la moindre chance à sa victime. Les crocs de l'animal serrèrent sur le cou et sans même s'arrêter une seconde, le loup s'enfonça dans cette forêt dont il était le maître. Le reste des proies n'eut pas le temps de réagir, figé par l'horreur, choquée par la surprise. Ils n'auraient jamais pu voir venir cette gigantesque meute de loups qui, désormais, les encerclaient de toutes parts. Tous les êtres restés plus haut étaient déjà morts sans même avoir eu le temps de prononcer un seul son ; l'ouïe peu développée de cette créature ne peut entendre la mort s'approcher, quand bien même fusse-t-elle obligée de marcher dans la neige.

Le temps qu'une feuille tombât, plus personne ne bougea. Un silence de mort régna pendant une demi-seconde ; dans ce silence, ils comprirent qu'ils avaient désormais perdu. Un oiseau s'envola, et une horde de loups se jetèrent sur le peu d'humains restant, trop paniqués pour pouvoir réagir. Le feu s'éteignit, et il ne fut désormais plus possible de voir le sang qui recouvrait toute la neige de la forêt. La meute, en parfaite cohésion de chasse, avait décimé sans la moindre égratignure. Le temps n'était pas encore terminé.

Le grand loup noir, qui avait attaqué le premier, rejoignit le rang. D'un geste infime de la patte, ordonna à tous les membres de sa meute de cesser de jouer avec leur nourriture. Un mouvement d'oreille, silencieux. Un bruit émanait de l'ourse déchue. Une sorte de grognement étrange, étouffé. En un mouvement, tous les loups étaient de nouveau en position, prêts à l'attaque, face à la bête. Le grand loup noir, d'un pas aphone, souple, assuré, s'approcha de la masse. Ses yeux d'or, impénétrables, fixèrent celui de la bête, noir et sans vie. Il ne pouvait y avoir de doute ; l'ourse avait véritablement péri face à l'assaut. Il donna un léger coup de patte sur l'oreille du cadavre. Le grognement ne se répéta pas. Il observa le cadavre. Le loup n'avait jamais vu d'ours de sa vie avant ce jour. Il n'en existait aucun sur le territoire des loups. Ils avaient tous fui, il y avait une éternité de cela. Les loups et les ours n'avaient jamais été en bons termes ; leur mode de fonctionnement, leur façon de vivre, de concevoir leur vie étaient radicalement opposés. Les loups avaient donc tout fait pour évincer tout autre prédateur de leur territoire. Le vie en meute était déjà assez complexe sans qu'il y ait d'autres voleurs de proie… De sanglantes batailles, entre loup et ours, restaient dans la mémoire collective de la meute. Leur force sanglante avait pu venir à bout de milliers de loups ; ils n'avaient pu gagner qu'en s'alliant contre leur ennemi commun. C'est ainsi que les meutes de loups s'étaient formées ; soudées, sauvages, prédatrices. Le loup noir s'arrêta d'un coup sec. Il contemplait la créature des légendes avec un air de défi froid qui luisait dans ses yeux. N'osant toucher le corps sans vie, il constata que celui-ci était dans une posture peu naturelle.. Le cadavre de l'ourse était comme recroquevillé sur le côté gauche. Ses pattes semblaient se refermer sur quelque chose, comme si elle voulait à tout prix le protéger. Le loup noir prit délicatement dans sa gueule, avec respect, l'une des pattes géantes de l'ourse défunte. Il recula vivement en voyant ce qui était derrière. La tête d'un modèle miniature du géant déchu apparut aux yeux de la meute. Celui-ci, se sentant découvert, se mit à grogner, et soudainement gronda d'une manière sensiblement ressemblante à ce qui était sa mère. Le loup noir passa outre sa première surprise, et restant immobile, sembla murmurer, dans un fin mouvement de tête.

« Voilà donc la raison de ta fuite... »

Une jeune louve grise s'approcha de lui. Elle était la louve dominante de sa meute. Elle observa de plus près le bébé bien vivant d'une ancienne machine de guerre et le tira hors des pattes du cadavre. L'ourson hurla de plus belle. Il semblait sentir le danger d'être en terre inconnue. La jeune louve, le tenant par le cou, le présenta à son dominant :

« Que comptes-tu faire de lui ?

– Il n'avait pas été dit qu'elle avait un petit.

– Tuons-le ! »

C'était un jeune blanc qui avait parlé. Il venait à peine d'intégrer les chasseurs de la meute et semblait avoir d'impatience à revendre. La jeune louve, pleine de grâce, déposa délicatement le bébé à terre.

– Mon loup, je ne pense pas que ce soit la meilleure chose à faire de lui.

– Que veux-tu faire d'autre, grogna le loup noir. Sans sa mère, il n'a plus aucune chance de survie. Que nous le tuons ou que nous le laissons ici à pourrir avec le cadavre de l'ourse, son destin sera le même.

– Nos louveteaux ont faim, Svär, insista le loup blanc. L'hiver est dur, le gibier se fait rare. C'est à peine si nous arrivons à nous nourrir de lapins. La meute a besoin de viande comme lui.

– Si tu n'es pas capable d'affronter l'hiver sans te plaindre, alors tu n'es pas un loup, déclara sèchement le loup noir. À quoi penses-tu donc, Mooie ? »

La jeune louve baissa doucement la tête en signe de gratitude.

– Mon loup, avais-tu déjà vu avant aujourd'hui une bête de cette taille ? Avais-tu déjà vu un jour autant de muscle, autant de force provenant d'un seul animal ? Il est fort à parier que son enfant pourrait avoir cette même force, si ce n'est plus, une fois adulte. Il serait alors intéressant et bénéfique pour nous de l'avoir dans notre clan. »

Un flot de protestation s'échappa du reste de la meute.

– C'est impossible ! Un monstre de cette taille demanderait trop de viande ! Seuls des loups peuvent rejoindre une meute de loups, aucun autre animal ne peut être toléré, encore moins un ours ! C'était nos ennemis !

– Ici et maintenant, c'est Le Temps des Loups ! Nous avons banni ces monstres, nous ne pouvons pas nous permettre d'en accueillir un et faire fit du passé !

– Les Temps changent, s'exclama la louve dominante pour mettre fin aux oppositions. Je réitère ma question, aviez-vous déjà vu auparavant une telle masse ? Pourtant, c'est inerte que nous la voyons. Elle a été tuée, cela ne vous étonne pas qu'elle ait réussi à l'être?

– Les ours sont des sauvages solitaires, ils ne peuvent vivre en meute comme nous le faisons, c'est pour ça qu'eux meurent et nous restons !

– Justement, répliqua Mooie plus calmement. C'est une meute qui est venue à bout de cette ourse. Une meute, exactement comme la nôtre. Qui vous dit que l'ennemi ne finira pas par faire jeu égal avec nous ? »

Les injures envers la louve dominante, osant remettre en question la force et le Temps des Loups, décuplèrent violemment. Certains membres de la meute étaient prêts attaquer, oreilles en arrières, babines retroussées, celle qui avait osé insulter leur honneur. Mooie prit l'ourson et le mit entre ses pattes en signe ostensible de protection. Svär s'interposa entre elle et sa meute, et d'un hurlement violent, imposa le silence. Il tourna néanmoins sa tête vers sa femelle en signe de désapprobation.

« Les loups et les ours ne sont pas faits pour être alliés, ma louve. Trop de batailles et trop de siècles nous séparent pour qu'on soit capable de garder en vie un bébé des leurs. Jong a raison, nous manquons déjà de viande pour nos propres petits.

– Ne respectes-tu donc pas assez les morts pour honorer la raison de leur décès ? Sembla murmurer la jeune louve, de façon à ce que seul lui le comprenne. Cette mère est morte pour sauver son petit, combien en crois-tu capable d'en faire autant dans notre meute ? Étant moi-même mère, mon loup, je ne peux rester insensible à ce sacrifice. Cela prouve que les ours sont capables d'agir pour autre chose que leur propre intérêt. Je l'élèverai comme un de mes louveteaux. S’il ne peut pas s'adapter, alors il mourra. Mais je veux lui laisser sa chance. »

Le loup noir n'ajouta rien, trop occupé à faire garder le calme dans sa meute. Il se détendit.

« Soit. Puisque tu as déjà pris ta décision, je la respecterai. À partir d'aujourd'hui, cet ourson est sous ma protection et celle de la meute.

– Je refuse ! »

Le jeune loup blanc se jeta sur son dominant. Celui dévia son attaque d'un coup de patte. Puissant et sûr de sa force, Svär se jeta à la gorge de son attaquant. D'un coup de patte arrière, le plus jeune réussit à esquiver un coup mortel, mais son adversaire était déjà reparti à la charge. À la fois souple et brutal, violent et maîtrisé, le loup noir mordait jusqu'au sang l'échine du jeune loup blanc, profitant de la moindre faiblesse, de la moindre ouverture. Jong tenta vainement de reculer pour résister aux attaques ; Svär, impitoyable, lui creva un œil. Paralysé par la douleur, le jeune loup blanc se fit dominer par son ainé qui l'écrasa de son poids. Son corps noir, musclé, effilé, taillé pour la chasse, ne lui avait laissé aucune chance dès le départ. Il avait gagné sa place de dominant par la force et la ne la perdrait pas. Ses yeux jaune luisant de colère froide le fixaient, attendant la moindre nouvelle tentative d'attaque pour l'achever. Approchant les crocs de la gorge de sa victime, il grogna avec hargne.

« Alors, qu'est-ce que tu décides ? »

Le choix était simple : la soumission ou l'exécution. Svär n'eut plus à attendre longtemps. Le jeune loup blanc lui montra sa gorge en signe d'abandon. Celui-ci s'éloigna, presque dédaigneux.

« La prochaine fois, je ne serai pas aussi clément. Que ton œil te le rappelle. »

Il observa du coin de l'oeil sa meute. Les défiant tous du regard, il s'assura que chacun ici acceptait sa décision et s'y plierait. Pour plus de sécurité, il choisit néanmoins de marquer le jeune ours.

Replié entre les pattes de la louve, il ne semblait pas comprendre toutes les tensions qu'il causait. Il ne devait avoir vu qu'à peine trois saisons, et pourtant il était déjà bien plus lourd que la plupart des louvards. Il avait une oreille ouverte et sanguinolente, sans doute causée par sa mère au moment de sa chute. Son sang frêle colorait goutte à goutte la neige immaculée. Malgré cela, il restait immobile, sans se plaindre, sans bouger, sans tenter quoi que ce soit. Encore minuscule et chétif, il semblait inconcevable qu'il devienne un jour ce mastodonte qu'était sa mère. De quoi devait-il donc se nourrir pour être aussi imposant ? Un loup gris tira son dominant de ses pensées. Baissant la tête, et lui léchant la joue comme les règles l'imposaient, il lui demanda :

« Si nous ne pouvons pas manger le bébé, pouvons-nous au moins prendre la mère ? »

Mooie eut un sursaut de colère, mais Svär ne lui laissa pas le temps de s'indigner. D'un mouvement de queue, il lui interdit toute protestation et accepta ; hors de question de passer outre cette source inespérée de nourriture, quelle qu'en fût la raison.

« Débrouillez-vous pour en laisser le moins possible aux corbeaux. Nous reviendrons ici s’il faut. »

Et son corps leste et silencieux s'éloigna dans la nuit. L'ourson rappela alors son existence en poussant un grondement désespéré. La jeune louve se rappela alors de la tâche qui lui était incombe et tourna toute son attention vers son nouveau protégé. Elle tenta de le prendre par la peau du cou, mais face à ses grognements de douleur, abandonna vite l'idée d'arriver à le déplacer de cette manière. Le jeune ours se remit difficilement sur ses pattes et tenta maladroitement de se déplacer vers le corps de sa mère. Mooie déduisit assez tristement que les grognements qu'articulait désespérément l'ourson étaient pour l'appeler, sans aucun doute. D'un tendre coup de patte, elle le retint de se retourner, l'empêchant de voir le spectacle des restes de l'ours se faire déchiqueter par une dizaine de loups euphoriques d'avoir trouvé la corne d'abondance. D'un mouvement de queue, elle attira son attention et l'incita à se déplacer. S'inspirant des sons qu'il prononçait, elle tenta de se les approprier pour l'appeler, communiquer avec lui.

« Viens avec moi, Berin. Désormais, c'est moi qui m'occuperais de toi. »

Le jeune ours se redressa sur quatre pattes. Captivé par la queue de l'animal, il la suivit sans trop comprendre jusqu'au repère des loups.

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SybelRFox
Posté le 08/05/2021
J'ai vu ton histoire dans la page d'accueil et ça m'a tout de suite attirée ! Je trouve que tu as une très belle plume et un style d'écriture très fluide ! Le début nous tient tout de suite en haleine, je vais de ce pas lire la suite !
Pouiny
Posté le 08/05/2021
oh, merci beaucoup ! N'hésite pas à commenter si tu continues cette histoire :)
Nora Malorie
Posté le 11/04/2021
Bonjour ! Ce début est vraiment très intéressant. L'adoption improbable d'un ourson par une louve me donne très envie de lire la suite. Tu as aussi une très jolie plume qui s'accorde parfaitement aux thématiques de ton histoire. Je vais mettre tes écrit dans ma pile à lire, j'ai hâte de découvrir la suite !
Pouiny
Posté le 11/04/2021
Merci beaucoup ! N'hésites pas à me dire ce que tu penses de la suite, c'est une histoire que j'ai écrit il y a assez longtemps et qui me parait parfois assez maladroite dans son propos... Je suis très heureux de voir que ça peut plaire ! J'espère que la suite te plaira également :)
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