Nouveau chapitre

Par Maud14

Le petit cabinet du notaire prenait des airs de demeure de riche corsaire. Un immense gouvernail en bois d’acajou trônait au dessus du bureau massif et verni et, partout, des miniatures de gréements ornaient de longues étagères. L’homme ressemblait à un noble corsaire à la retraite. Ses favoris grises rejoignaient l’angle de son menton, et de petites lunettes rondes dorées reposaient sur la bosse de son nez aquilin. Il fit installer Hyacinthe dans le fauteuil en lieu cuir face à lui, et déballa étagement le testament de Pierrot. Il lui apprit qu’elle était la seule a avoir été appelée. L’homme disposa le feuillet sur le bureau et remonta d’un doigt ses binocles.

« Ceci est mon testament qui annule toutes dispositions antérieures.

Je soussigné Monsieur Pierre Le Goff, né le 14 novembre 1953 à Quimper, lègue à Madame Hyacinthe Mahé, née le 24 février 2000, ma bienfaitrice, la totalité de mes biens/ la totalité de mes biens immobiliers: demeure, voiture,  bateau, argent, en pleine propriété. Fait le 2 juin, à l’île-Tudy. »

Les mains crispées sur son sac, Hyacinthe écoutait le notaire reprendre son souffle. Sa voix rauque se fondait avec le personnage.

« Monsieur Le Goff a également inclus une clause à votre effet. Je cite: Je te lègue le Morvaout, fais en ce que tu veux. J’aurais aimé qu’il revienne à Alexandre. Mais on ne lègue pas à un disparu ».

La jeune femme exécuta les formalités administratives et se dépêcha de s’échapper de cet endroit. Même si elle savait ce qu’elle devait faire, elle redoutait la réponse qu’on lui apporterait. Elle se rendit compte qu’elle ne s’était même pas enquis de savoir où Alexandre pourrait dormir. Elle l’avait abandonner à son propre sort, là où on l’avait accueillit une année plus tôt. Le remord lui griffa la gorge alors que ses pas le cherchait. Elle se dirigea vers la maison de Pierrot mais elle ne trouva personne. Deux heures plus tard, elle dû se rendre à l’évidence. Il était parti. Il était parti comme elle le lui avait demandé. Il lui avait obéit.

Hyacinthe s’écroula sur un banc face à l’océan et se prit la tête dans les mains. Pourquoi lui avait-elle demander de s’en aller? Elle ne pouvait même plus réaliser le souhait du vieux loup de mer! Brusquement, la solitude fondit sur elle, comme une eau glaciale et piquante. Elle réalisa que tout était en train de changer autour d’elle. Tout disparaissait. Son frère, Pierrot, Erin qui allait avoir sa propre famille, Ali, qui, lui, aussi, pourrait avoir à assumer l’une des plus grandes responsabilité… Alexandre, qu’elle avait rejeté… Elle l’avait bien cherché. Mais, était-elle pour autant heureuse? A quoi sa vie allait-elle ressembler maintenant? Sans les jurons de Pierrot, sans les visites imprévues d’Erin? L’absence d’Alexandre? Elle pensait s’y être habituée. Mais dès que ses yeux s’étaient posés à nouveau sur lui, elle avait su qu’elle s’était trompée. Pourquoi était-elle autant attirée vers lui, vers cet être étrange, extraordinaire? La réponse se trouvait sans doute dans les qualificatifs qu’elle lui attribuait.

Ses yeux se posèrent sur la surface de l’eau.

« Unda, murmura-t-elle. Où est-il? »

Mais personne ne lui répondit. Elle le revit, dans la lande fleurie et mauve, dans le vent, dans les nuages, ancré dans la terre. Ses bras se levèrent pour accueillir la brise, et l’image de l’albatros lui apparut alors. Le poème de Baudelaire s’ancra alors en elle, et elle le récita, comme sur les bancs de l’école où elle l’avait apprit par coeur, jadis.

« Souvent, pour s'amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !

L'un agace son bec avec un brûle-gueule,

L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l'empêchent de marcher "

Plus tard, sous ses draps, Hyacinthe fit un rêve étrange. Une créature faite de vapeur de lumière se penchait sur son lit et la regardait dormir. Son halo éclairait l’espace autour d’elle, dévoilant son lit, un coin de sa commode, mais gardait dans le noir les ombres des recoins de la pièce. Elle flottait au dessus d’elle, dans une sorte de longue robe dorée filiforme. Son visage n’était que lumière, entouré d’une couronne de cheveux lumineux.

« Mon fils à besoin de toi », murmura-t-elle dans un écho.

Puis, Hyacinthe se réveilla et la forme disparut. De cette créature onirique, il ne restai dans on esprit que sa lumière, sans contours. Seuls ses yeux étaient gravés dans sa mémoire. Deux orbes bleues, comme l’océan calme.

Un voile de tristesse mélancolique s’était déposé sur les journées qui suivirent. Hyacinthe écrivait, puis, partait à sa recherche, gardant l’espoir de le voir apparaître tout à coup quelque part. Sur le toit d’ardoise d’une maison, juché sur le banc près de la grève, sur la coque du Morvaout. Mais le vieux rafiot tanguait seul sur les flots. Le visage de cette apparition lui revenait souvent en mémoire, laissant derrière son sillage des questionnements troublants. Pourquoi avait-elle fait ce rêve? Qui était cette femme? Et son fils? Une sensation bien enfouie la ramenait perpétuellement à Alexandre. Avait-elle seulement rêvé? Un titan avait-il une mère? Pour son bien être mental, elle préféra reléguer cette vision au fond de son âme.

Le départ pour le Canada se précipita, et elle se retrouva à l’aéroport de Paris sans avoir vu le temps passer. Un dôme de chaleur était annoncé pour la fin de semaine à l’Est du pays. Ali arriva à la dernière minute, comme à son habitude, et ils durent se dépêcher d’enregistrer leurs bagages et de passer la sécurité. Tous les deux avaient totalement occulté le baiser, et leur relation ne semblait pas avoir changée, même si, parfois, Hyacinthe remarquait chez son ami une distance nouvelle qu’il instaurait entre eux. Une sorte de maladroit interstice.

« Tiens, tu ne me gueule pas dessus parce que je suis en retard », remarqua-t-il en sortant son passeport de son sac à dos pour le tendre à l’hôtesse.

Hyacinthe haussa les épaules. Il y avait plus grave dans la vie. Tant qu’ils ne manquaient pas leur avion, c’était tout ce qui comptait. Elle avait besoin de cette nouvelle aventure. De partir loin de l’ïle-Tudy, de mettre de la distance avec ces derniers mois qui l’avaient rendus livide. Dans la glace de sa salle de bain le matin-même, elle s’était trouvée livide.

Ils s’installèrent dans l’avion qui ne tarda pas à décoller. Ali se laissa aller contre le dossier de son siège et soupira longuement.

« J’crois qu’on en a tous les deux besoin de ce reportage », souffla-t-il avant de fermer les yeux.

Ils n’avaient pas rediscuter de ce qu’il lui avait annoncé deux semaines plus tôt, aussi, Hyacinthe lança timidement le sujet.

« Alors… comment ça se passe avec… tu sais… »

Les yeux noisettes d’Ali se posèrent sur elle alors qu’il se redressait en se raclant la gorge.

« Ce qu’il se passe… eh bien… je vais prendre mes responsabilités! Je l’ai… rencontré », lui confia-t-il.

« Ah oui? », s’exclama hyacinthe, écarquillant les yeux.

« Ouais… Ça m’a… mit une claque. Mais dans le bon sens du terme. Je crois… je crois que j’ai vraiment envie de l’avoir dans ma vie »

« Et Anouk? Tu penses que ça pourrait le faire entre vous? »

« Je ne crois pas non, répondit-il en souriant. Mais le principal c’est qu’on s’entende bien pour le gamin… »

« Comment il s’appelle? »

« Eliott »

« C’est joli! »

« Je trouve aussi »

Lorsqu’il avait prononcé son prénom, son visage s’était illuminé brièvement.

« Je suis contente pour toi, Ali »

Il passa une main sans ses cheveux qu’il avait coupé courts.

« Qu’est-ce que tu veux, je crois que je suis accro aux aventures! »

Hyacinthe pouffa et ouvrit le livre qu’elle avait apporté avec elle. « La nuit des temps », de Barjavel.

« Tu as des nouvelles d’Alexandre? », reprit Ali.

« Non »

« Bizarre, il a disparu comme ça? »

« Faut croire »

Les yeux rivés sur les lignes noires du livre, Hyacinthe remarqua tout de même le froncement de sourcils de son voisin.

« Je me demande ce qu’il a fait depuis. Et ces projets. J’aurais aimé discuté avec lui un peu plus ».

Hyacinthe leva le sourcil. Visiblement Ali n’éprouvait plus aucune méfiance envers lui.

Le vol de dix heures passa relativement vite car ils dormirent la plupart du temps et atterrirent à l’aéroport de Montréal. Arrivés à l’hôtel dans le centre de la ville, ils s’installèrent au bar pour discuter du déroulement de leur reportage. Depuis des mois l’Ouest canadien brûlait, mais l’est du pays était en passe de connaître les mêmes phénomènes, chose qui inquiétait profondément les scientifiques. De nombreuses villes avaient été évacuées dans la région de Vancouver, les forêts flambaient, ne laissaient que d’immenses étendues de troncs carbonisés… Les flammes dévoraient tout sur leur passage. Il avait été démontré que le Canada, notamment le nord du pays, se réchauffait deux fois plus vite que le reste de la planète.

Un rapport sur les changements climatiques au Canada, indiquait que, depuis 1948, la température moyenne annuelle sur la terre ferme au Canada s’était réchauffée de 2,5 °C, les taux étant plus élevés dans le Nord, les Prairies et le nord de la Colombie-Britannique. Dans le nord du Canada, la température moyenne annuelle augmentait de 3 °C.

Les premiers dômes de chaleur étaient apparus courant des années 2010 dans l’Ouest. Désormais, ces phénomènes extrêmes s’étaient intensifiés et devenaient de plus en plus fréquents. Le 49,6 degrés de Lytton en 2021 avait été battu par celui de 2031 : 55 degrés avaient été relevé au compteur.

Ali et Hyacinthe allaient expérimenter un nouveau dôme de chaleur. Ce phénomène, lié à un anticyclone de blocage, vaste et très puissant, persistait à un même endroit, provoquant la stagnation des masses d’air. Cette zone de haute pression favorisait également la subsidence, c’est-à-dire la descente de l’air, qui, sous l’effet de la compression, réchauffait l’atmosphère. Le phénomène était amplifié par la sécheresse et un fort ensoleillement. A mesure que la chaleur piégée continuait de se réchauffer, le système agissait comme un couvercle sur une casserole, ce qui lui valait le nom de dôme de chaleur. Cette zone empêchait la circulation des masses d’air et déviait vers le nord le jet-stream, ces vents forts situés en altitude et qui tournaient autour de la Terre.

Tout le monde avait entendu parler de ce phénomène à l’Ouest. Mais aucun reportage de fond n’avait été réalisé sur les retombées sur le terrain, les hommes, les façons de vivre et la biosphère à l’Est. Comme si une omerta planait au Canada, sur les conséquences de l’accélération du réchauffement climatique. Bien sûr, le gouvernement fédéral n’avait pas changé drastiquement sa façon de faire, et la voiture restait reine dans ce pays d’Amérique du Nord, ainsi que les industries énergétiques polluantes. Pourtant, la terre se réchauffait, brûlait un peu plus chaque jours sous les yeux de tous.

Ali avait fait appel à un fixeur à Montréal qui leur avait prévu plusieurs rendez-vous avec des climatologues et experts divers. Depuis leur voyage en Tanzanie, ils avaient pris l’habitude de partir seulement à deux, et Hyacinthe s’était mise également à la caméra.

Le lendemain, ils commenceraient leur nouvelle aventure, mus par le désir de montrer au monde l’emprunte nocive de l’homme sur sa planète.

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joanna_rgnt
Posté le 01/08/2021
Toujours aussi bien !!! Quel plaisir de relire l'albatros mdrrr ! Ce poème a hanté mes années de primaire mdr ! Hâte que tu publies le prochain chapitre
Maud14
Posté le 02/08/2021
Merci ma poule! ahaha je savais que ce poème allait parler à pas mal de gens !! mais du coup je trouvais qu'il collait bien au perso :P
joanna_rgnt
Posté le 02/08/2021
Plus que bien haha
haroldthelord
Posté le 31/07/2021
Salut,

J’ai une petite remarque ces journalistes pro environnement n’arrête pas de prendre l’avion même si on peut considérer que 10 ans plus tard, l’impact d’un vol doit être moindre écologiquement parlant. En plus si j’ai bonne mémoire, parfois ils n’hésitent pas à fumer. Alors ma question : Sont-ils vraiment écolos ?
Maud14
Posté le 02/08/2021
Très bonne remarque. Dans un des premiers chapitres je parle justement de ce côté "paradoxal" de fumer et de quand même être engagé. Le côté extrême de l'engagement écologique. Mais pour ce qui est de l'avion, merci, je vais ajouter quelque chose à cet effet-là!
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