Noire est la nuit

Par Maud14

La nuit devint soudain très noire, presque opaque. Les étoiles et la lune s'étaient dissipées dans les ténèbres. Le murmure de l'obscurité diffusait le grondement de l'Océan et le bruissement des feuilles de palmiers sous le vent. L'ivresse de Hyacinthe chuta quelque part dans ses pieds et un sang froid inonda subitement ses veines, chassant les particules alcoolisées. Aucun lampadaire n'était installé sur cette portion de route. Ils avaient bien choisi. La peau noire des deux hommes se fondait dans le décor charbonneux, mais le bruit de leur pas signifiait qu'ils avançaient vers eux.

Puis, Hyacinthe vit leur visage qui les dévisageaient tour à tour, une lueur dangereuse dans les yeux. 

« Vous n'êtes pas les bienvenus ici », cracha l'un d'eux en anglais. 

Ali amorça un pas mais l'homme braqua brusquement son arme sur lui.

« Bouge pas toi »

La haute silhouette d'Alexandre semblait aux aguets devant la jeune femme. Prête à bondir. 

« Ce que vous faites est illégal, nous connaissons nos droits », dit calmement Ali, qui s'était déjà retrouvé dans ce type de situation. 

Un rire dérangeant explosa de la gorge d'une des hyènes. 

« C'est ça »

Ils opérèrent un demi cercle autour d'eux, leurs engins pointant toujours dans leur direction. Le blanc de leurs yeux luisait dans le noir. 

« Je pense que vous avez besoin d'une petite correction », reprit-il. 

Les muscles de Hyacinthe se crispèrent sous la peur. Allaient-il vraiment leur faire du mal? Ou était-ce une simple intimidation comme la dernière fois?

« Comme vous n'avez pas compris la première fois... », ajouta-t-il. 

Une sueur froide s'écoula le long de sa colonne vertébrale. Etaient-ce les mêmes hommes qui les avaient surpris près de l'enceinte du projet? 

Soudain, une des hyènes se rua sur Ali en brandissant son arme. Tout se passa très vite. La silhouette d'Alexandre disparut dans la nuit, suivit de celle d'Ali et de l'homme. Celui qui restait recula d'un pas de surprise, puis pointa son arme et fit des cercles sur lui-même, visant l'obscurité. Hyacinthe, toujours assise à terre, chercha des yeux la moindre ombre, vainement. Où étaient-ils passés? Le vent fouettait maintenant violemment les cheveux de la jeune femme, envoyant du sable sur son visage, dans ses yeux. Le murmure de la nuit s'était muté en vacarme rugissant. L'océan derrière elle frappait le sol furieusement. Les palmiers se pliaient sous l'assaut coléreux du vent. 

Le militaire se tourna alors lentement vers elle, un air furieux déchirant son visage et braqua le viseur sur sa poitrine. Le souffle de Hyacinthe s'accéléra, son coeur se mit à tambouriner contre sa poitrine, un bourdonnement puissant percuta ses tympans... Elle allait mourir. Il allait lui tirer dessus, il allait la tuer! Sa bouche s'ouvrit mais aucun son ne s'en échappa. L'homme pressa la détente mais un spectre sortit des ténèbres l'enroula de ses bras, le désarma et l'envoya à terre. 

Terrifiée, Hyacinthe se releva en titubant, et se mit à courir en appelant Ali et Alexandre. Elle ne voyait rien. Le raffut des éléments autour d'elle la privait de son ouïe. Elle était aveugle et sourde. Soudain, elle buta contre une masse par terre et se rendit compte, horrifiée, qu'elle appartenait à une des hyènes. La bête grogna et se redressa difficilement. Une lame brilla dans la nuit qui soudain s'était illuminée. Mais alors qu'elle allait planter l'arme dans le corps engourdi de Hyacinthe, son geste se suspendit dans l'air. Les traits de l'homme se contractèrent brusquement. Il semblait lutter. Incapable de terminer ce qu'il s'apprêtait à faire. 

La journaliste ne prit pas le temps de se poser plus de question. Elle se releva rapidement, fixant toujours cet homme dont le bras s'était figé. Ses yeux exorbités la dévisageaient comme si elle était à l'origine de sa paralysie. Puis, elle se remit à courir. 

« Hyacinthe! », entendit-elle soudainement. 

« Ali! T'es où? », hurla-t-elle. 

Elle finit par reconnaître sa silhouette un peu plus loin, juchée sur la dune qui surplombait la route d'un côté et l'océan de l'autre. Il la dévala et l'étreignit, rassuré.

« Tu vas bien? Qu'est-ce qu'il s'est passé? », beugla-t-il, les traits affolés.

« Je ne sais pas... où est Alexandre?! »

« Il a foncé sur le type avec l'arme et après... je sais pas il a disparut »

Ils inspectèrent les alentours, le coeur battant. Un coup de feu déchira la nuit sans étoiles.

« Alexandre! », s'époumona Hyacinthe en titubant vers l'origine du fracas. Quelques secondes angoissantes filèrent et sa haute silhouette finit par émerger de la brume noire et épaisse. Les boucles devant les yeux cachant son regard, les lèvres dures, il avança vers eux lentement. Le brouhaha du vent et de l'océan ne devinrent plus que rumeurs lointaines. 

« Mec, ça va? » interrogea Ali, la voix rauque. 

Hyacinthe s'avança vers lui, le front bouleversé. Etait-il blessé? A vue d'oeil non. Il finit par s'arrêter à sa hauteur et releva la tête. Ses iris rutilantes la firent sursauter. La tâche orangée noyée dans le bleu semblait s'être illuminée, et une lueur flamboyante s'y mirait. Chatoyait dans la nuit. Une curieuse incandescence. On aurait dit qu'il la regardait sans que ses yeux ne s'arrêtent sur elle. Il la transperça, la pénétra, et la distancia. 

« Alexandre... » murmura-t-elle, soudain troublée par cet homme. 

Une expression mélancolique passa subrepticement sur son visage et ses yeux s'ancrèrent à nouveau dans le réel. Il la contempla, et ses sourcils se froncèrent. Puis, il avisa Ali.

« Vous n'avez rien? », demanda-t-il. 

« Non et toi? »

Ali les avait rejoint, la mine inquiète. 

« Non », souffla le grand brun. 

« Bordel c'était quoi ce coup de fusil?! Ils sont partis? »

« L'un des hommes à sans doute voulu nous faire peur et à tiré en l'air, mais ils sont partis »

« Sans leur mobylette? », remarqua Ali, méfiant.

« Visiblement »

« On ferait mieux de pas rester dans le coin », les coupa Hyacinthe, craignant qu'ils ne puissent revenir à tout moment. Ils accélérèrent le pas jusqu'à l'hôtel. Avant d'entrer dans le hall, Ali retint Alexandre par le bras.

« Comment t'as fait? »

Le géant se retourna, un air las sur le visage. Hyacinthe recula d'un pas. C'était le même visage qu'elle avait eu en face d'elle juste après qu'il ne la sauve de la noyade. 

« Je dois avoir de vieux réflexes qui datent de ma vie antérieure », répondit-il simplement. 

Ali l'examina, le front plissé.

« Des réflexes de commandos ouais », répliqua-t-il d'un ton sarcastique. 

Alexandre haussa les épaules, puis coula son regard sur Hyacinthe. 

« Tu as raison. Je suis sûrement très mauvais pour comprendre les sentiments des gens, les miens y compris. Mais je suis désolé pour ton frère ». A ces mots, il lui tourna le dos et s'engouffra dans l'hôtel. Hébété, Hyacinthe resta pantoise quelques secondes. 

« Je suis désolée, je lui ai dit », avoua Ali, le ton coupable. 

« C'est rien. Tu as bien fait »

« Ça va mieux toi? »

« Oui... »

Le reporter passa un bras sur les épaules de la jeune femme et la poussa gentiment à lui suite d'Alexandre.

« Pfff quelle soirée. Encore une de mes idées. J'enchaîne les boulettes aujourd'hui »

« Comment tu fais pour prendre ça à la légère? », s'estomaqua Hyacinthe. 

Ali lui lança un clin d'oeil.

« C'est parce que je montre rien la fleur! »

La jeune femme sourit malgré elle. Il venait de l'appeler par le surnom qu'il lui avait donné au temps de leur collaboration à Paris. Son prénom ne lui revenant pas, il avait eu la fâcheuse habitude de se tromper et de l'appeler Jacinthe, comme la fleur. Ali savait que cet usage l'énervait au plus haut point, alors il l'avait tout simplement renommé « la fleur ». 

« On en parle de ce qu'il s'est passé? »

« On en parle demain. Je crois qu'on est tous crevés et bourrés, surtout toi », rétorqua Ali en la laissant devant sa chambre après lui avoir souhaité bonne nuit. 

La jeune femme jeta un coup d'oeil à la porte d'Alexandre. Que faisait-il? Dormait-il? Non, il lui avait dit qu'il ne dormait pas beaucoup. L'ivresse de l'alcool avait laissé la place à l'ivresse de l'action, de la peur. De l'adrénaline. L'évocation de son frère, le partage de cette partie d'elle-même avec lui avait participé à délivrer encore un peu plus de vieux fantômes. D'anciennes douleurs qu'elle avait tenté d'enfouir bien profondément dans le sol. Qui ne disparaîtraient jamais totalement. 

« Tu as raison. Je suis sûrement très mauvais pour comprendre les sentiments des gens, les miens y compris. Mais je suis désolé pour ton frère ».

Elle repensa à ses paroles et frissonna. Elle lui avait balancé des horreurs au visage, l'avait jugé, l'avait critiqué. Méchamment, sans aucune raison. Gratuitement. Ce n'était pas son genre, et elle se détesta. Ne se reconnaissait pas. Sur la pointe des pieds, elle alla gratter à sa porte. 

Le visage d'Alexandre apparut dans l'entrebâillement et il posa deux yeux étonnés sur elle.

« Je peux entrer? », demanda-t-elle timidement. 

Il ne répondit pas mais ouvrit un peu plus la porte et elle se faufila dans son antre. Elle attendit qu'il ne referme derrière elle et jeta un regard à sa chambre. Tout était niquel, rangé, propre, à sa place. On aurait eu du mal à dire si une personne vivait vraiment ici. Elle semblait inhabitée, comme celles des papiers glacés dans les catalogues. 

« Je voulais m'excuser pour toute à l'heure... commença-t-elle d'une petite voix, soudain impressionnée malgré elle, se contentant de fixer le sol. Je n'aurais jamais dû te parler comme je l'ai fait. Je suis désolée ». 

Alexandre s'approcha doucement et l'air vibra légèrement autour d'elle. Elle se décida à relever la tête. Il l'observait, un demi sourire aux lèvres. Mais ses yeux semblaient s'être voilés de tristesse. 

« Ne t'inquiètes pas, ce n'est rien », la rassura-t-il de son accent chaud. 

« Si!, s'offusqua-t-elle. Je m'en veux. Je me déteste quand je suis comme ça. Pardonne-moi »

« Je te pardonne, alors »

Quelque chose émanait de cet être. Une sensation? Une aura? Une lumière? Où étaient-ce ses sentiments à elle qui évoluaient, se transformaient, se développaient? Tout ce qu'elle savait, c'était que cet homme l'intriguait. L'attirait. La rassurait. La guidait. Comme un phare dans la nuit noire. Qui réchauffe les coeurs des matelots, parce que sa présence signifie qu'ils rentrent enfin chez eux. Qui les sauve des roches escarpées. Qui les guide à travers les ténèbres. Qui les éclaire de sa lumière. Un phare mystérieux dans la nuit. 

Que s'était-il passé cette nuit où elle était tombée dans les flots furieux? Cette nuit même lorsqu'ils s'étaient fait attaqués par les deux hommes? Elle scruta son visage aux traits réguliers, à la mâchoire dessinée. À la chevelure noire de jais en pagaille sur son front. 

« Tu t'interroge, n'est-ce pas? », dit-il tout bas, presque dans un murmure. 

Les yeux de Hyacinthe vacillèrent. Il semblait parfois lire en elle de façon limpide. 

« Je te fait peur? », continua-t-il.

« N...non »

Elle aurait pu avoir peur de cet homme sans passé. Ou au contraire, au passé impénétrable, insaisissable, comme lui. Mais ce n'était pas le cas. Et elle continuait de se demander pourquoi.

« Je ne voulais pas que tu t'excuses toute à l'heure, parce que tout ce que tu as dit est vrai. Je ne ressens pas les choses comme toi, ou comme Ali. Je dois être un peu détraqué », confia-t-il. 

« Tu ressens des choses, c'est un bon début », répliqua-t-elle.

Un sourire se dessina sur ses lèvres ourlées. 

« C'est vrai »

« Je te laisse dormir, déclara-t-elle en le dépassant pour retourner à la porte. Bonne nuit ». 

« Hyacinthe? », l'interpella-t-il doucement. 

Elle l'avisa, la main sur la poignée. Sa grande silhouette se découpait dans la petitesse de la pièce. 

« Merci »

« Merci? Mais de quoi?! », s'exclama-t-elle en se disant que c'était plutôt à elle de le faire. 

« De m'avoir accepté dans ta vie. D'embarquer avec toi un inconnu dans tes aventures. Et... de m'éduquer à ce qu'un être humain peut ressentir ». 

La jeune femme pouffa d'embarras, et sentit ses joues irradier de chaleur. 

« Tu... tu parles, c'est normal », bredouilla-t-elle avant de s'éclipser promptement dans le couloir. 

Troublée, Hyacinthe regagna sa chambre et se mit au lit. Pourquoi était-elle tant touchée par les mots qu'il lui avait dit? Pourquoi son coeur dansait-il une valse endiablée au sein de sa poitrine? Et qu'entendait-il par « m'éduquer à ce qu'un être humain peut ressentir »? 

 

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Hyacinthe , tu commences à être amoureuseuuuuuuuuuuuuuuuuuuu ! Mon dieu le suspens de dingue pendant la baston, tu as géré. J'ai hâte de voir la suite et hâte de savoir s'ils vont réussir à venger la mort de Lucas !
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