Mystère et boule de neige

Par Bleiz
Notes de l’auteur : Ce chapitre est long, même par rapport à ce à quoi je suis habituée, donc n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez (du contenu et de la longueur, s'entend) ! La Troisième étape est enfin enclenchée...
Bonne lecture !

12 Mars : Les journées précédentes ont été épuisantes, et les nuits qui les ont suivies n’ont pas été mieux. Tout d’abord, il a fallu noter chaque information que mon père a bien voulu nous donner. Même maintenant, je ne sais pas s’il nous a tout dit. Quoiqu’il en soit, la troisième Étape que j’avais tant de mal à organiser s’est créée sans moi : nous avons à présent une carte, un objectif et un périple à venir.  J’en serais presque déçue, mais je ne le dirai pas à voix haute. En effet, les évènements des derniers jours m’ont appris l’importance de se taire au moment opportun. Pas sûre que je garde ce morceau de sagesse longtemps, mais pour l’instant, ça marche !

Je n’ai pas pensé à tenir ce journal de bord hier et encore avant, je me rattrape donc aujourd’hui. Ça tombe bien, la maison est vide. Je suis seule dans ma chambre et pas un bruit ne me parvint de l’extérieur. Même Amos a quitté les lieux, pour aller je-ne-sais-où. En revanche,  Charlotte ne devrait pas tarder à revenir. Elle met un point d’honneur à me tenir au courant de tout. 

Nous nous sommes tous mis d’accord pour rallonger d’un peu notre séjour à Grenade. C’était une suggestion de Baptiste et nous n’avons rien trouvé à y redire. Outre le besoin de digérer les récentes nouvelles, le séisme a causé beaucoup de dégâts sur son passage. Puisque la Quête a un but véritable à présent, le sens du devoir de mes Héros s’est encore raffermi et ils ont proposé leur aide à la ville, qui a accepté avec gratitude. De mon côté, je leur ai laissé carte blanche sur leurs actions et une autre carte : ma carte bancaire. Et tandis que les journaux vantaient nos mérites et rappelaient aux fans du monde entier qui nous étions et ce que nous avions déjà accompli, les Héros se mirent au travail. Charlotte et Tristan se sont attelés à la tâche, eux aussi : l’un traduisait et facilitait la communication entre notre groupe et les habitants, l’autre se chargeait de diriger notre planning. Rien n’échappait à l’œil désormais expert de mon agent. Elle gérait la couverture médiatique et les actions de chacun selon leurs différents talents avec aisance. Quant à moi ? Eh bien, j’aimerais vous dire que je travaillais dur, moi aussi. Mais ce serait mentir et je vous en ai trop dit, lecteurs, pour que cacher la vérité soit intéressant. J’ai passé mon temps, depuis la fatale conversation entre Gemma et mon père, à me terrer dans la Villa Guardabarranco. J’avais passé une journée et une nuit à calculer une liste des dangers potentiels qui pouvaient survenir après la catastrophe, que ce soient des bâtiments qui s’effondrent ou une infection de l’eau potable. Les autres ne se plaignaient pas de ma soudaine absence publique. Après tout, personne ne savait quand Vercran pouvait frapper (moi, je le savais, il n’y avait aucune chance qu’il remette les pieds ici avant notre départ, mais tout le monde se fiche de ce que je raconte). Et puis, ils étaient sans doute soulagés de ne plus me voir. Une trahison de cette taille ne se pardonne pas aussi facilement. J’espérais que la distance les aiderait à réparer leur confiance brisée. En attendant, je ne faisais rien. Si je me tenais à carreaux, on ne pourrait rien me reprocher, n’est-ce pas ?

—T’as bientôt fini de faire la tronche ? 

Et pourtant ! Il semblerait qu’une fois de plus, j’ai eu tort. Garder le silence était un crime, à présent. Je jetais un regard mauvais à Charlotte du fond du fauteuil où j’étais pelotonnée. Je n’avais pas le cœur à aller à la plage, à admirer les perroquets et les plantes luxuriantes, pas quand la ville récupérait à peine d’un tremblement de terre. Je ne pouvais pas non plus passer du temps avec les Héros dû à ma mauvaise conduite. Je ne faisais donc pas la tronche : je n’avais juste nulle part où aller ! Cependant, je décidais d’être mature et fis ce que je faisais maintenant le mieux : je ne dis rien.

—La mairie a été très touchée de ton aide, déclara mon amie en jetant une enveloppe aux allures officielles sur le lit. Il y a même une rumeur comme quoi ils voudraient bâtir une statue à ton image, pour te remercier !

—Mouais… 

—Ça va durer encore longtemps, ton blues ? demanda Charlotte en claquant la langue. Va falloir te reprendre, Ingrid. La troisième étape s’annonce suffisamment difficile comme ça !

—Bon sang, mais qu’est-ce que j’ai fait cette-fois ? dis-je en cachant mon visage derrière mon ordinateur. Tu ne vois donc pas que je bosse ? Pour la Quête, soi-dit en passant !

—T’es sûre que t’es pas en train de pleurnicher dans ton journal intime ? suggéra-t-elle en tenant d’apercevoir ce qui s’affichait sur mon écran.

Je fermai brusquement l’ordinateur et le reposai sur le bureau à bout de bras, sans me lever de ma place.

—Ce n’est pas un journal intime, c’est un journal de bord, rien à voir ! protestai-je.

—Ouais, peu importe. Tout est réglé ou presque, de toute façon. Il ne nous reste plus qu’à aller à notre destination finale.

—Tu penses qu’on peut partir bientôt ? m’étonnai-je en me redressant légèrement. Déjà ? De ce que tu m’as dit, la ville est loin d’être en bon état…

—J’en ai discuté avec des spécialistes engagés par la mairie. Grenade ne retrouvera pas une apparence normale avant des mois ! Si c’est ta conscience qui te blesse, rassure-toi : le don que j’ai fait en ton nom était très généreux.

—Je ne veux même pas savoir, soupirai-je en glissant à nouveau dans le fauteuil. Dis-moi plutôt quand on décolle.

—Demain me semblait bien, mais… 

Je levai un sourcil. Charlotte, hésiter ? Ce n’était pas son style. Une vague d’anxiété me parcourut l’échine et je bondis de mon fauteuil. Je me plaçai face à elle et demandai :

—Me dis pas qu’il y a encore un problème ? C’est quoi cette fois ? Vercran, mon père ? Moi ? Je claquai une main sur ma bouche. Ça y est, j’ai fait quelque chose encore. Qu’est-ce que-

—Oh, bon sang, t’as rien fait, Ingrid ! C’est ça, le problème ! s’exclama Charlotte. 

Elle m’attrapa les épaules et me dit en articulant avec soin, comme si elle parlait à un enfant de cinq ans : 

—Au début de la Quête, on pouvait pas te faire taire. Maintenant, c’est à peine si tu parles. On peut s’estimer heureux si tu lâches plus d’une phrase ! Alors laisse-moi te retourner la question : c’est quoi, ton problème ?

—Je les ai trahis, Charlotte ! dis-je. Ils me détestent. Ils me font plus confiance…

—Mais qu’est-ce qu’on s’en tape, s’ils te détestent ? rétorqua Charlotte en écarquillant les yeux, me regardant de haut en bas comme s’il m’était poussé un troisième bras. Tu savais que ça pouvait arriver.

—Oui, mais avant, j’en avais rien à cirer d’eux. Maintenant… je voudrais qu’on soit amis !

Elle me lâcha en levant les yeux au ciel. Elle mit les poings sur les hanches et dit sur le ton de l’évidence :

—Mais si c’est que ça ! Ingrid, il faut que tu réalises que tu as un don. Pas celui des maths, pas celui de lire l’avenir : celui d’embobiner les gens. Peu importe ce que tu dis, ce que tu fais, à la fin, tout le monde t’aime bien ! Les gens te pardonnent trop facilement. C’est rageant pour le reste du monde, mais on y peut rien. Sans parler des Héros : ils ne te détestent pas.

—Tu penses ? insistai-je faiblement.

—Bien sûr ! répondit-elle en levant les mains. En revanche, ils s’inquiètent. Surtout Élias. Ils ont pas l’habitude de te voir déprimée. Reprends-toi, ma vieille ! La Quête n’est plus une simple escroquerie, c’est une mission pour sauver le monde. Qui se soucie que tu sois une vraie devineresse ou non, Pythie ou non : tu restes la même personne ! Une folle, certes, mais un génie ! 

Sa phrase me fit l’effet d’une gifle. Bon sang, Charlotte avait raison. J’étais Ingrid Karlsen ! Plus important encore, j’étais l’instigatrice de cette chaotique affaire. M’en détacher ne serait pas un acte de gentillesse, mais de lâcheté. Je devais reprendre les rênes.  

Je plongeai mes yeux dans ceux, attentifs, de Charlotte et m’écriai :

—Il faut qu’on parte demain. Il nous faudra au moins une journée supplémentaire pour réunir le matériel nécessaire et partir en exploration dans la montagne. On ne doit plus tarder si on veut se débarrasser de Vercran !

—Voilà la Ingrid que je connais ! J’ai réuni les Héros et Amos dans le salon, je te laisse leur annoncer ça. 

Je sortis de ma chambre, parcourus le couloir et descendis les escaliers comme dans un rêve. J’étais de retour ! J’avais fait une erreur, tragique et grave, mais c’était fini et les conséquences n’en étaient pas mortelles !  J’étais pardonnée- et c’est vrai, d’ailleurs, ils me l’avaient dit eux-mêmes auparavant. Je sautai la dernière marche et fonçais vers le salon. Je savais ce qu’il me restait à faire : mettre fin à cette maudite Quête dans une explosion dont le monde se rappellerait !

—Les amis ! m’exclamai-je en ouvrant les bras face aux Héros qui m’attendaient. Faites vos bagages : demain, on met les voiles 

14 Mars : La pente était plus abrupte que je ne l’aurais cru. Au début de notre escalade, j’avais été saisie d’une vive émotion face à toute cette neige. Elle crissait sous nos souliers et brillait d’un éclat multicolore, illuminée par les rayons du soleil. J’avais l’impression de marcher dans des rayons arc-en-ciel qui se réduisaient en poudre sous mes pieds. Tout était si vaste ! Mes yeux n’avaient jamais rien vu de si grand auparavant. Le blanc s’étendait en une couche uniforme devant et derrière nous, sur nos côtés… L’horizon était de glace et de roche. Car en effet, de temps à autres surgissait du sol des griffes de pierre recouvertes de flaques de neiges. J’en caressai une du bout des doigts : je retirai ma main sur-le-champ, la peau brûlée par la pierre froide.

Enfin, nous en étions à la troisième et dernière Étape de la Quête. 

Tristan et Charlotte étaient restés au village, en bas. Ils avaient insisté, pourtant, mais par mesure de prudence s’étaient laissés convaincre. Quant à moi, je n’étais là que parce que mes prophéties pouvaient être utiles en cas d’urgence. J’avoue que ma… détermination avait peut-être joué un rôle dans ma présence ici. M’enfin, j’étais au cœur du problème, il semblait donc logique que je fasse partie de la solution !

Mon père nous avait fourni une carte menant jusqu’au labo secret de Vercran. Aucun de nous ne demanda comment il l’avait obtenu. J’avais retenu son contenu par cœur et Martin avait gardé avec une lui une copie. C’est ainsi qu’après plusieurs heures à suivre le trajet d’escalade habituellement emprunté par les alpinistes, nous avions changé de chemin. Depuis, nous étions en territoire inconnu.

Je me forçai à ne pas me retourner pour observer le chemin que nous avions parcouru. Nous avions fait un bon bout de chemin à présent, et notre marche avait pris suffisamment de temps pour que le décor ensorcelant perde du charme à mes yeux. Je ne sentais plus que le vent tranchant comme une lame et le froid qui me mordait le nez. Comment allions-nous pouvoir grimper jusqu’en haut ? Malgré mes vêtements chauds, je sentais mes doigts s’engourdir, comme endormis par le froid. Arriver jusqu’ici avait déjà été un calvaire et je n’étais pas sûre de pouvoir arriver au sommet. Que dis-je, le sommet : dépasser cette bosse serait un miracle en soi. 

Je jetai un regard en arrière. Faire demi-tour n’était pas une option : trop loin, trop long, trop froid. Je ravalais donc une complainte quasi-lyrique sur ma haine de la montagne et continuais à avancer. Heureusement, mes Héros ne semblaient pas avoir autant de difficultés que moi. Martin, en particulier, paraissait parfaitement à son aise. Il marchait à la tête du groupe, nous guidant à travers la neige qui s’abattait sur nous comme s’il avait fait ça toute sa vie. Parfois, il nous criait quelque chose en pointant du doigt dans une direction et toute notre petite troupe se déplaçait comme un seul homme. Au fur et à mesure que nous avancions, la couche de neige s’épaississait, si bien qu’elle m’arrivait presque à la taille vers la fin, et au genou pour les autres. Et apparemment, je n’étais pas la seule à me sentir frustrée par notre situation…

—Quel genre de psychopathe construit un QG top-secret au fin fond de la montagne ? Il s’est cru où, dans un James Bond ? maugréa Gemma de derrière son écharpe. Sans parler de cette neige de mes deux- AH ! 

Elle s’écrasa au sol, tête la première. Elle dut s’y prendre à plusieurs reprises pour se relever, sans succès, le tout accompagné d’injures plus colorées les unes que les autres. Toutefois, personne n’y prêta attention. Nous étions trop occupés à fixer sa jambe, détachée de son corps, plantée dans la neige et droite comme un I. 

Nous n’eûmes pas le temps de comprendre ce qu’il se passait quand la jambe tomba sur le côté, laissant seule une chaussure solitaire dépasser.

Martin et moi laissâmes échapper un cri effroyablement haut perché.

—Oh mon- ! hurla Froitaut en se précipitant vers Gemma.

—Restez calme ! Que tout le monde reste calme ! répétait Baptiste qui lui-même n’avait pas l’air très apaisé.

—Ce doit être le froid, ça a dû atteindre sa jambe, dit Élias, très pâle. J’ai un kit médical dans mon sac, je peux…

—Mais fermez-là, bande de buses, ma prothèse s’est juste détachée ! brailla Gemma.

Cela eut au moins le mérite de nous faire taire. Avec l’aide de Froitaut, qui la tenait toujours par un bras tandis qu’elle était encore à terre, elle parvint à se mettre debout et sautiller jusqu’à sa jambe. Elle remonta son pantalon jusqu’au niveau de sa cuisse gauche, dévoilant un moignon avec une cicatrice blanche et propre. Elle remboita sa prothèse et rabattit le tissu par-dessus.

—Je n’avais aucune idée… Je ne savais pas que tu étais amputée, balbutiai-je.

—T’avais pas vu ça dans tes visions ? dit-elle d’un ton faussement étonné.

—Non, et les employés de Charlotte ne l’ont pas vu non plus. Je savais qu’ils n’étaient pas doués, mais là ! C’est une grosse information manquante !

—Je confirme, fit Gemma avec ironie. Cela dit, ça fait un bon bout de temps que je suis comme ça. Un accident de voiture quand j’étais gamine et depuis, je joue au pirate.

Elle secoua sa jambe d’avant en arrière puis, visiblement satisfaite, la reposa dans la neige. Martin, les yeux allant de Gemma à son pied, tripotait son bonnet sans un mot. Élias lui donne une petite tape sur l’épaule et désigna la voie d’un mouvement du menton :

—On continue ?

—Oui ! Oui, bien sûr. On est partis, répondit le Voleur en s’arrachant à sa stupeur.

Nous nous remîmes donc en marche. Le silence dura plusieurs minutes, de plus en plus inconfortable. Je décidais alors d’intervenir et ouvrit donc la bouche pour tenter de… je ne suis pas certaine, vraiment. Mais Baptiste me coupa l’herbe sous le pied :

—Pour ta jambe…

—Je me débrouillais très bien avant que vous ne découvriez que j’étais amputée. J’ai pas besoin d’aide et on va pas rester cinq ans sur le sujet, dit-elle sèchement.

Ses longs cheveux nattés se balançaient dans son dos et c’est tout ce que je voyais d’elle. Elle marchait trop vite pour que je la rejoigne. Baptiste accepta sa réponse d’un hochement de tête mais termina tout de même sa phrase :

—On n’est pas dans un environnement habituel. Si tu as besoin d’un coup de main, ne laisse pas ta fierté t’empêcher de demander de l’aide. 

Elle lui jeta un regard furibond qu’il soutint sans faillir. Finalement, elle répondit sans le lâcher des yeux :

—D’accord. Mais ce ne sera pas nécessaire. 

 

Lecteurs, je vous passerai les détails de notre escapade car il n’y a pas grand-chose à en dire. À un moment, nous avons presque dû escalader un pans de roche presque vertical. Heureusement que Martin a trouvé un autre chemin, sinon je ne serais sans doute plus là pour vous raconter nos péripéties. La neige était blanche et suffocante, mon écharpe m’étranglait, le bout de mes doigts tourna d’abord au bleu puis au violet…

—Je déteste la montagne ! Je méprise ces misérables bouts de cailloux qui tendent vers le ciel et ne désirent que ma mort ! 

—Bon sang, mais faites-la taire ! gémit Baptiste en levant les yeux au ciel. 

Élias se tourna aussitôt vers lui pour prendre ma défense :

—Du calme, c’est pas la peine de s’énerver de s’énerver contre elle !

Je hochai vigoureusement la tête. Heureusement qu’il y en avait un sur qui je pouvais compter ! Baptiste se contenta de rouler des yeux. Froitaut, très diplomate, décida qu’il était temps pour lui d’intervenir. Il posa une main apaisante sur l’épaule de l’Assassin et sur celle du Chevalier :

—Les enfants. Je sais que nous sommes tendus. La situation est loin d’être idéale…

—C’est le moins qu’on puisse dire, chuchotai-je par devers moi.

Je dus toutefois parler trop fort car Gemma me jeta un coup d’œil désapprobateur. Je baissais la tête pour ne pas avoir à lire son jugement sur son visage mais il se rapprocha de moi. Elle entreprit de réajuster mon écharpe en murmurant :

—Ça va aller, Ingrid. On va s’en sortir mais s’il te plait, ne rajoute pas d’huile sur le feu.

—Je n’ai pas dit grand-chose… 

Mon Barde leva un sourcil, incrédule, et je ne pus que grimacer. Je me mis à piétiner la neige crissant sous mes pieds puis avouai :

—OK, j’ai un peu abusé. Par contre, c’est pas ma faute si Baptiste et Élias ne supportent pas le froid !

—Ça… reconnut Gemma.

Élias, Froitaut et Baptiste se remirent en route et nous rattrapèrent. Ce dernier me tapota la tête et je le laissais faire : avec de telles températures, toute chaleur est bonne à prendre. De plus, ce garçon est un véritable radiateur humain. Pendant ce temps, mon professeur avait réussi à apaiser la situation et nous pûmes reprendre notre marche. 

—Ça y est, ça devrait être là ! s’exclama Martin.

Le groupe s’arrêta pour mieux observer les alentours. Il n’y avait que de la neige et du ciel à l’horizon. Pas l’ombre d’un bunker secret. Pourtant, la carte était formelle : les coordonnées indiquaient ce point de notre escalade. Hélas, espérer une parfaite exactitude avait probablement une erreur de notre part. Nous nous mîmes donc à la recherche… de n’importe quoi, vraiment. Le labo, un panneau, un indice. Mais rien. Sans indication précise, nous ne pouvions que tourner en rond. Nous avancions depuis bientôt une demi-heure quand Gemma s’exclama dans un sursaut d’énergie :

—La gamine a raison, on va finir par y passer à ce rythme, il fait trop froid. Il doit forcément y avoir un moyen de sortir de ces maudites montagnes !

—En effet, il y en a un, répondit Martin.

Le nez et les joues rouges, il venait de réapparaître de je-ne-sais-où.

—Tu as trouvé un chemin ? demanda Froitaut en fonçant vers lui. Comment ? Ça fait bien trente minutes qu’on marche sans rien voir !

—Faut croire que vous pas assez bien cherché,  dit-il avec un petit rire.

Je me détachai de Baptiste pour trottiner jusqu’à Martin. 

—Bien joué ! Qui eut cru que tu serais aussi à l’aise au milieu de ces pics et de ces gouffres. 

Mon compliment lui teint le visage d’un rouge plus profond encore. Il balbutia des remerciements mais je les balayai d’un revers de moufle :

—Plus tard, les politesses ! Montre-nous plutôt la voie.

—Oui ! J’avoue que j’ai hâte de rentrer à la ville, renchérit M. Froitaut.

La mine réjouie de Martin s’effaça, faisant place à une expression gênée que je ne compris pas immédiatement.

—C’est que… le chemin ne nous amène pas exactement en bas.

—Où ça, alors ? l’interrogea Gemma.

Il cligna des yeux plusieurs fois, cherchant ses mots, avant d’abandonner.

—Il vaut mieux que vous voyiez ça par vous-mêmes. 

 

Un lac, dissimulé au creux de la montagne. Je n’en croyais pas mes yeux. L’eau était si claire, si propre qu’on pouvait en apercevoir le fond, même de là où nous étions perchés. Les reflets argentés des vaguelettes créées par les bourrasques me penchaient à croire que l’eau était simplement frigorifique. Impossible de vérifier, cependant : le lac était à… je dirais, entre huit et dix mètres en-dessous de notre perchoir. Il était entouré de rochers, lisses en bordure de l’eau mais de plus en plus acérés à mesure qu’ils se rapprochaient des parois. On aurait dit une sorte de tube, creusé dans la montagne. C’était bien joli tout ça, mais je ne voyais toujours pas en quoi ç’allait nous aider à sortir de là. Je croisai alors le regard de Froitaut et enfin, je réalisai. Je pivotai vers Martin et dis d’une voix blanche :

—C’est une blague.

—Non. Désolé.

—M’enfin, c’est de la folie ! Outre la mort très possible qui nous attend en bas, on n’a aucune idée s’il y a un chemin... 

Le Voleur vint à côté de moi et pointa du doigt une fente, presque invisible, dans la roche tout en bas.

—D’ici, on ne voit pas très bien, mais tu peux être sûre qu’il y a une voie.

—Comment le sais-tu ? demanda Élias en s’accroupissant près du bord.

—Avant la Quête, expliqua Martin en réajustant son sac sur son épaule, je jouais beaucoup à des jeux vidéo comme DnD. Un de mes personnages était un barbare. J’ai fait des recherches pour le rendre aussi crédible que possible, notamment sur les trappeurs et les chasseurs. Savoir s’adapter à son environnement, repérer les petits détails pour survivre…

—Et maintenant, tu mets tout ce travail à profit, murmurai-je en plissant les yeux.

Même avec mes lunettes, j’étais incapable de voir cette fameuse fente. Il faut dire que le gel et la neige n’aidaient pas non plus. Je pesais rapidement le pour et le contre : d’un côté, sauter dans l’inconnu. Littéralement. De l’autre… la montagne. Et là, il n’y avait aucun espoir. Le choix était vite fait, mais il restait encore à passer à l’acte.

—Je ne suis pas sûre d’en être capable, dis-je aux Héros.

—Je vais y aller la première, affirma soudain Gemma.

Elle était déjà en train d’enlever son manteau. Un concert de protestations s’éleva mais elle y mit fin aussitôt :

—Ça suffit ! Quelqu’un doit le faire. Pas de raison pour que Baptiste et Élias doivent toujours s’y coller.

À ma surprise, elle se tourna vers moi et plaça sa main sur ma tête, sur mon bonnet.

—Regarde bien où je saute et comment je le fais, finit-elle par dire. Tu n’auras qu’à recopier mes mouvements. Je t’attendrai en bas. Et ça vaut pour tout le monde !

Je hochai la tête, muette. Elle me sourit avant de me lâcher et d’un coup, j’eus très froid.

—Besoin de conseil pour le grand saut ? demanda Martin en récupérant son pull et ses bottes.

—Ça devrait aller. Martin, s’il y a un problème, je compte sur toi pour me récupérer avec ta corde.

Il ouvrit la bouche, mais Gemma le coupa une fois de plus :

—Je te fais confiance. Et puis, ajouta-t-elle avec un sourire désabusé, on n’a pas vraiment le choix. 

Sans s’attarder plus longtemps, elle ferma les yeux et inspira, longuement. Elle n’avait plus que son T-shirt et son pantalon cargo et la peau de ses bras rougissait déjà sous la morsure du froid. Elle recula, calcula la distance… puis se mit à courir. Une seconde plus tard, elle avait disparu dans le gouffre.

La surface du lac explosa en un millier d’éclats, avant de se reformer immédiatement, imperturbable. Tous, nous fixions l’eau avec angoisse. Je sentais dans mon dos Martin qui sortait la corde de son sac quand soudain, Gemma réapparut. J’avalai une grande goulée d’air, submergée par le soulagement. Élias et Martin se lancèrent dans des applaudissements et des sifflets auxquels Gemma, à nouveau sur la terre ferme, répondit par une révérence. Baptiste, plié en deux et mains sur les genoux, avait les larmes aux yeux.

—J’ai bien cru, cette fois… dit Froitaut.

—Oui, pareil, répliquai-je, contemplant la petite silhouette de mon Barde.

—Il va falloir faire vite, intervint le Voleur, coupant court aux acclamations. Avec ce froid, elle risque l’hypothermie. Hey, Gemma, tu m’entends ? cria-t-il.

En bas, l’interpellée, debout sur un rocher, agita les bras.

—Prépare-toi à récupérer mes affaires… et les tiennes ! 

Il fourra les vêtements de la jeune fille dans son sac et entreprit de se déshabiller à son tour. Une fois le tout rangé, il le jeta d’un large geste dans le ravin. Après de longues secondes, il s’écrasa dans le neige sans bruit, pas très loin de l’eau. Gemma courut aussitôt le chercher tandis que Martin nous expliquait la suite des évènements :

—Baptiste sera le prochain à sauter. Après quoi, il faudra aller vite, pour faire en sorte que personne ne tombe malade. Et quand on sera prêts, on explorera le chemin dans la roche ensemble. Compris ?

—Très clair, répondit Baptiste avec un sourire, malgré l’inquiétude qui se lisait dans ses yeux.

—La seule chose que je ne comprends pas, c’est l’origine de cette soudaine autorité. Non pas que je m’en plaigne ! 

N’empêche, je restais bouche bée face à son évolution. Je savais que Martin n’était pas banal, mais je ne m’attendais pas à une telle évolution. Si jamais je finissais au chômage, je pourrais toujours me réorienter en tant que coach de vie.

Froitaut et Baptiste sautèrent, l’un après l’autre, et les deux atteignirent la rive sans problème. Il ne restait donc plus que Martin, Élias… et moi.

—Je suppose que le moment est mal choisi pour avoir le vertige ? lançai-je d’une voix étranglée.

—Il vaudrait mieux que tu sautes avec moi, Ingrid, remarqua Élias en enlevant son gilet.

—Quoi ? Non, très mauvaise idée. 

J’étais morte de trouille, mais hors de question de contaminer un de mes Héros avec ma frousse. Je sais bien que ce genre de raisonnement n’est pas franchement rationnel, mais je vous demande un peu d’intelligence émotionnelle, lecteurs ! Élias insista néanmoins :

—Ce sera plus simple pour toi et je serai plus rassuré de te savoir avec moi.

—Il a raison, Ingrid, insista le Voleur.

Désemparée, je remontai mes lunettes sur mon nez, avant de les enlever et de les tendre à Martin. Il s’en empara immédiatement, comme s’il avait peur que je change d’avis !  Élias me prit la main et me demanda :

— Tu me fais confiance ?

—Urgh, bien sûr que oui ! m’exclamai-je en levant les yeux au ciel. C’est juste que…

—Oui ? 

J’entendais en bas les autres Héros qui s’impatientaient et qui nous appelaient. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me fit l’effet d’un coup de fouet. S’il y a bien une chose sur laquelle je faisais des efforts, c’était ma réputation. Et je n’étais pas une poltronne ! C’est pourquoi je dis d’une voix forte et affirmée :

—Je suis parfaitement capable de le faire seule. Si j’accepte, c’est uniquement pour que tu ne t’inquiètes pas.

—Et je t’en suis très reconnaissant. 

Il me souleva de terre sans crier gare :

—On est parti dans ce cas. Une seule règle : ne pas lâcher ! dit Martin.

Lâcher ? Pas de danger! Je sentais mes muscles se tétaniser. C’est me détacher, une fois à l’arrivée, qui serait difficile.

Je passai mes bras autour de son cou et m’y accrochais. Élias avait une main contre mon omoplate, l’autre autour de mon bassin. Le bout de mon nez me piquait terriblement et le froid commençait à me faire mal. Je sentis l’Assassin raffermir sa prise autour de moi. Je fermai les yeux et, involontairement, plantais mes ongles à la base de cou. S’il le sentit, il n’en dit rien. Je le dévisageai. Ses cheveux étaient agités par le vent, couverts de flocons. On aurait dit une créature de glace. Je fermai les yeux une bonne fois pour toutes.

Il se mit à marcher, puis à trottiner. Ses pas étaient étouffés par la neige mais les secousses se réverbéraient dans tout mon corps. Il se mit à courir. Je m’accrochais à lui comme si ma vie en dépendait -ce qui était probablement le cas.

Il sauta.
Combien de temps dura notre chute ? Moins de cinq secondes, sans doute, mais j’aurais juré qu’un siècle s’était écoulé. La pesanteur nous attirait implacablement vers le bas et jamais je ne me suis sentie aussi petite. Immobilisée, inutile, j’attendais la mort dans les bras de mon ami. J’aurais voulu hurler de peur. Au lieu de ça, j’inspirais à fond et bloquais.

Nous entrâmes en contact avec la surface du lac et tout devint flou. Le choc avait été pour moi atténué par Élias. Cependant, le froid me fit hoqueter de façon incontrôlable : aussitôt, l’eau pénétra dans ma gorge, dans mes poumons. Une de mes mains se détacha du cou d’Élias pour se plaquer sur ma bouche. Je clignais des yeux : tout était sombre, bleu et opaque. Je ne distinguais plus le haut du bas. 

C’est alors que nos têtes sortirent de l’eau. Je crachai immédiatement tout ce que j’avais avalé. Ma gorge me brûlait et je pleurais sans trop savoir si c’était à cause du froid ou de la peur. Élias me tenait désormais par les aisselles, afin de me garder hors de l’eau. Ses yeux rouges me fixaient avec inquiétude.

—Ingrid, ça va aller ?

—Oui, parvins-je à dire entre deux quintes de toux. Je… j’ai bu la tasse. 

Il nous traîna jusqu’au rivage. Je m’y laissais tomber avant de me redresser bien vite. Le sol mou et l’herbe qui devaient couvrir les bords du lac étaient eux aussi recouverts de neige. Je claquais des dents. Je fus à nouveau soulevée de terre, par Froitaut cette-fois. Celui-ci me posa un peu plus loin, avant de me jeter sur les épaules une serviette. Il se mit à me frotter avec vigueur la tête, les bras et les jambes, jusqu’à ce que j’exclame : 

—C’est bon, je vais bien ! Je me sens mieux.

—Désolé, mais c’est un passage obligatoire, rétorqua-t-il en passant la serviette à Baptiste qui la rangea promptement dans un des sacs à dos. On ne peut pas risquer une pneumonie.

—Si on survit à cette Étape, ce sera déjà un miracle. On pourra alors se préoccuper des grippes et des rhumes, ronchonnai-je tout en enfilant mon pull.

Mon T-Shirt était encore humide et mon pantalon, fait pour affronter l’hiver mais pas l’eau, pesait deux tonnes. Hélas, j’allais devoir serrer les dents. Héros comme Pythie étaient logés à la même enseigne. Pour rien au monde, je ne me serais plainte à cet instant. J’allais être brave, comme eux, et aller de l’avant.

Un « plouf » retentit dans mon dos. Martin avait enfin sauté et nous étions à présent tous réunis. Le Voleur ressortit du lac avec une certaine aisance qui me motiva plus encore. Je demandai donc :

—Où disais-tu que le passage était ?

—Par ici, répondit-il en pointant une faille dans le mur.

Gemma et Baptiste, plus réchauffés, allèrent voir. Je ne tardai pas à les rejoindre.

Comment Martin avait-il pu repérer une fente aussi petite depuis le rebord du ravin, je l’ignorais. Je poussais mes lunettes sur le haut de mon nez avec une pointe d’envie. 

Le Barde, appuyée contre la paroi, en observait l’intérieur. Elle s’aperçut de ma présence, haussa les sourcils avec dérision et dit :

—Martin avait raison. Il y a un escalier… en revanche, impossible de voir où il descend.

—Dans ce cas… suggéra Baptiste de l’autre côté de l’entrée, il ne nous reste plus qu’à y aller. 

J’observai un instant le passage. L’entrée ne devait pas faire plus d’un mètre mais, en se penchant, on voyait que le passage s’agrandissait. Une sorte de lumière blanche, fantomatique, éclairait faiblement les marches. Je déglutis bruyamment.

J’attrapai le sac que me tendait Élias et, sans un mot, je m’engouffrai dans le tunnel.

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