Mon génie est un don d'Apollon

Par Bleiz
Notes de l’auteur : Bonjour tout le monde, j'espère que ce nouveau chapitre vous plaira !
Bonne lecture

1 Octobre :

A présent que j’ai mon plan, je dois le concrétiser. C’est une machine à mille dents que je m’apprête à mettre en branle, qui dévorera tout sur son passage. Ce sera magnifique ! M’enfin, ne mettons pas la charrue avant les bœufs et concentrons-nous sur la façon de procéder. La première étape sera, bien évidemment, de calculer et inscrire les chiffres gagnants du loto. Ma méthode étant presque infaillible, je me permets donc de cocher cette case comme tâche finie. Ensuite, je devrai participer à l’émission annonçant le gagnant. Seulement, il y a un problème : l’anonymat. Pour protéger les gagnants, ne pas révéler leur identité est un plus. Alors quoi ? Me faufiler sur le plateau de télévision et au moment où le résultat tombe, sortir de ma cachette et annoncer au monde que moi et ma formule existons ? Un peu too much, même pour moi. Non, il faut quelque chose de plus... éclatant, mais qui reste classe, quelque chose qui en jette. Je réfléchirai à ça plus tard, ça reste en suspens pour l’instant.

Enfin, dernière étape mais pas des moindres, gérer la célébrité. Ma tête tourne rien qu’en pensant à toute la paperasse que j’aurai à remplir : breveter ma formule, répondre aux interviews, dépenser mon argent et surtout calculer des probabilités jusqu’à ce que j’en aie assez et que j’arrête. Cette vie à laquelle j’aspire brille devant moi comme le plus beau des mirages... J’ai tellement hâte de

Pardonnez-moi pour cette phrase interrompue mais mon imbécile de frère est rentré dans ma chambre à cet instant précis. Sans frapper évidemment, après tout, crachons sur les bonnes manières, ce n’est pas important, surtout quand on s’adresse à sa petite sœur !
Bref. C’est l’heure du repas. Je commencerai mes calculs cet après-midi et viendrai noter mes progrès dans ce journal demain.

2 Octobre :

Tout se passe comme prévu. Les archives informatiques des numéros gagnants du loto des cinq dernières années ont été dures à trouver, mais elles sont à présent en ma possession. J’ai passé ma nuit à les éplucher et à présent, je peux affirmer connaître les deux premiers chiffres de la prochaine combinaison gagnante. J’en ai aussi profité pour surfer sur le net : j’ai été impressionnée par la quantité d’articles conseillant les meilleurs chiffres ou la fréquence à laquelle ils sortaient ! Certaines personnes ont même laissé traîner des formules de statistiques dans le coin. 
Je n’ai pu retenir un sourire en les voyant : pour vous donner une idée, c’est comme si vous étiez un parent dans un parc, avec votre enfant. Vous êtes entouré d’autres parents qui vomissent la fierté mal placée qu’ils éprouvent pour leur progéniture. « Mon fils peut marcher sans tomber pendant deux bonnes minutes ! » s’exclame une dame. Un père réplique : « Ma fille m’a dessiné une pomme de terre avec des jambes, c’est une artiste ! » Et vous, vous restez en retrait, attendant l’occasion parfaite de faire remarquer aux autres parents, avec un calme et une grâce factices, que votre nourrisson joue du violon, qu’il cuisine le pot-au-feu comme un professionnel et qu’Harvard lui a offert une bourse d’étude. Si vous parvenez à visualiser la scène, alors vous savez ce que j’ai ressenti. 
Cependant, ce n’est pas la meilleure nouvelle. Je l’ai, ma solution pour que les caméras soient braquées sur moi ! Il me suffit d’envoyer des lettres. À qui, me demandez-vous ? Mais à tout le monde ! Aux journaux, aux chaînes de télévision, au groupe Loto lui-même ! Les gens supposeront d’abord que c’est un canular et je les comprends. Si un tel bazar était provoqué par quelqu’un d’autre que moi-même, je hausserais les épaules. Pourtant, malgré leurs certitudes, les gens vont se poser cette question fatale qui a mené tant de personnes à leur ruine : « Et si ? » Tout le monde s’attendra à ce que ce soit un échec terrible mais le suspens sera à son comble. On s’arrachera les interviews de la mystérieuse fille qui connaît les chiffres du Loto à l’avance. 
Non ! J’ai une meilleure idée. Ces lettres seront anonymes. Je ne dévoilerai rien de mes calculs. À la place, je ferai savoir que je serai présente lors du tirage des chiffres. C’est un coup de génie ; digne de moi, donc.

3 Octobre :

Je reviens de la poste. Je peux annoncer officiellement que les lettres ont été envoyées. Cinq chaînes de télévision, quatre journaux et autant de blogs d’informations tenus par des particuliers, sans parler du groupe Loto lui-même. 

C’est étrange, lecteurs. Je m’attendais à une vague d’excitation sans précédent, car voici le premier pas concret que je prends sur la voie du succès ! À la place, un trou s’est formé dans mon estomac. Il est sombre et s’amuse à emmêler mes intestins comme un homme souffrant d’Alzheimer fait des nœuds à son mouchoir. Peut-être n’avais-je pas vraiment réalisé à quel point tout ceci était réel. 
Mais au diable les états d’âme ! Ce qui est fait est fait et pour rien au monde je ne reviendrais en arrière. S’appesantir sur des actes finis et irrévocables ne sert à rien, or ce qui est inutile m’ennuie. Je n’ai donc pas l’intention d’y réfléchir plus longtemps. En revanche, je meurs d’envie de vous faire part de l’avancée de mes travaux ! Je n’ai pas pris le temps d’expliquer un peu plus en détails comment je devine les chiffres gagnants (une fois encore, ne rêvez pas, je ne vous donnerai pas ma formule de calcul, juste certains éléments qui entrent dans sa composition). Entre autres, je consulte les combinaisons gagnantes des années précédentes ainsi que la fréquence d’apparition de tel ou tel chiffre. Il faut également vérifier à quel endroit il apparaît. Par exemple, le vingt-six sort le plus souvent en première ou avant-dernière position. Bien sûr, il faut faire de même avec tous les numéros disponibles. Je vous laisse imaginer la quantité de travail que cela représente ! Pour être tout à fait honnête, si ce n’était pas pour mon pari et pour la gloire, je trouverais ça presque ennuyeux. C’est un travail répétitif et peu gratifiant... pour l’instant. La seule idée de présenter mon travail au reste du monde, sans parler des professionnels du milieu, me donne suffisamment de hargne pour continuer à avancer. Je travaillerai jusqu’à ce que j’en crève s’il le faut, mais je réussirai ! Ceci n’est pas négociable ! Quant aux lecteurs sceptiques qui se hasarderaient à lever le sourcil en découvrant ces mots, je n’ai qu’une chose à dire : vous verrez. Parfois, la réussite tient à un bras de fer avec le destin. J’attends avec impatience la réaction des médias, je vous tiendrai au courant.

4 Octobre :

Je n’ai rien fait de mal. Ma mère aura beau tempêter, j’irai jusqu’au bout de mon plan.

Sans doute dois-je éclaircir la situation. Tout d’abord, la bonne nouvelle : mes lettres anonymes font les gros titres ! La France toute entière est prise de passion pour mon défi. Les réseaux sociaux, fidèles à eux-mêmes, se déchaînent. Vidéos, théories du complot, usurpation de mon identité, tout y est. Je ne peux pas me plaindre du manque d’attention. Le mieux dans tout ça ? Je n’ai même pas eu besoin de découvrir ce remue-ménage moi-même, on me l’a amené sur un plateau d’argent ! Enfin, par texto. Charlotte m’a envoyée le lien d’un article en ligne relatant les mystérieux messages reçus. 

Je remarque avec étonnement que je n’ai pas encore mentionné Charlotte. Pourtant, je suis persuadée que, grâce à elle, ma carrière de mathématicien génial sera connue sur toute la surface du globe.
Je m’explique : Charlotte est mon associée. Enfin, elle le sera dans le futur. C’est la personne la plus roublarde que je connaisse et elle adore l’économie. Quoique dire qu’elle s’intéresse à tout ce qui concerne l’argent serait plus exact. Ça doit venir de ses gênes : sa mère est banquière, son père, directeur commercial d’une compagnie de magasins de jouets. De plus, Charlotte a un don. Elle rend ses interlocuteurs fous. Je le sais, moi-même j’ai plus d’une fois voulu lui arracher sa langue -de vipère. Grande manipulatrice, je ne doute pas qu’elle deviendra un requin compétent dans l’océan du business. Nous nous sommes rencontrées au collège, peu de temps avant que je ne m’en fasse chasser. Le souvenir de notre première discussion est très clair dans ma mémoire ; cela s’est déroulé à peu près comme ceci :

« Karlsen ? »

C’était à la fin d’un cours de maths, le premier et le dernier que je suivais dans cette partie de l’école. Le prof, hagard, m’avait laissée en paix après que je lui aie démontré que sa méthode d’enseignement et de calcul était obsolète et que j’ai fini ses damnés exercices bidons. Rien que d’y penser, je frissonne. Mais sur le coup, je n’avais pas toutes ces considérations en tête. Je me retournais pour faire face à cette élève inconnue.

« C’est moi. Et tu es... ?

-Charlotte Marchand. »

La première chose que j’avais remarquée chez elle était sa tenue. Elle ne se souciait visiblement pas du code vestimentaire. Elle avait de multiples boucles d’oreilles brillantes, ses mains brunes étaient recouvertes d’arabesques et de volutes couleur terre de sienne et sa tenue... Un style vestimentaire à l’opposé du mien. « Grunge », je dirais. Charlotte avait la peau brune, le front haut, le nez aquilin et affichait une sorte de demi-sourire narquois qui me fit froncer les sourcils. Elle caressait le bout de sa longue natte noire, m’étudiant comme je le faisais à l’instant.

« Impressionnant ce que tu as fait pendant le cours, » lança-t-elle en se plantant face à moi.

J’avais haussé les épaules. Il ne faut jamais montrer que l’on est totalement d’accord avec un compliment, ça peut se retourner contre soi plus tard. Elle avait continué, pas dérangée par mon mutisme :

« Plus j’y pense et plus je me dis qu’on pourrait être de bonnes partenaires, toi et moi.

-Partenaires de quoi ? » répétais-je, ma curiosité piquée.

« Partenaires de travail. Mon objectif à moi, c’est d’être à la tête d’une multinationale le jour de mes trente ans. Toi, c’est les maths.

-Qu’est-ce que tu en sais ? » m’exclamais-je d’un ton moqueur. « On peut être doué quelque part et vouloir se consacrer à autre chose. »

Elle avait touché dans le mille, bien entendu, mais j’avais besoin d’en savoir plus sur elle et sa façon de penser. Soudan elle éclata d’un rire digne d’un Papa Ours. Je crois bien avoir bondi comme la vraie Boucle d’Or l’aurait fait. Elle fit mine d’écraser une larme au coin de son œil :

« Allons, pas la peine de faire semblant ! T’es à fond. Si t’avais vu ta tête quand le prof t’a contredit sur ton explication... 

-D’accord, ça va, » soupirais-je. « Dis-moi ce que tu veux au juste, ça ira plus vite. 

-Je veux faire de toi le cheval gagnant. »

Visiblement, je n’étais pas la seule à avoir un problème avec les métaphores animalières. J’avais rétorqué, peu contente à l’idée d’être comparée à un steak sur pattes :

« Mais encore ?

-Dès que je vois quelqu’un, je sais ce qu’il vaut. Ses capacités, le caractère et surtout comment tirer le meilleur parti de ses capacités. Avec mon soutien et tes neurones, on pourrait devenir très, très riches. 

-Navrée de te décevoir, Marchand. Au cas où tu aurais oublié, nous sommes encore au collège. Je connais peu d’élèves millionnaires, hormis des stars ou des chanteurs et, crois-moi, tu ne veux pas m’entendre chanter. »

Le sourire en coin de Charlotte s’élargit.

« Et elle a le sens de l’humour ! »

Je me rappelle avoir haussé les yeux au ciel et tenté de sortir de la salle pour mettre fin à ce que je considérais comme une mascarade. Elle avait alors brutalement passé son bras autour de mes épaules et renchéri :

« Allez, Karlsen. Fais-moi confiance.

-Qui a déjà cédé à une supplique aussi banale ?

-Plus de gens qu’on pourrait le croire, en fait, » m’avait-elle répondu avec une moue satisfaite.

Depuis ce jour, nous nous étions rapprochées. Vu de l’extérieur, on pourrait nous qualifier d’amies ; cependant, ne vous y trompez pas, lecteurs. C’est une relation strictement professionnelle que nous avons. C’est d’ailleurs elle qui m’a conseillée quelle université choisir pour mon cursus de mathématiques. Cette fille a un don pour recouper les informations et en tirer le meilleur ; pas étonnant qu’elle souhaite faire de même avec les gens. 
Pour revenir à ce qui nous intéresse, c’est donc elle qui m’a envoyée le fameux texto m’annonçant que le pays entier se demandait qui était le fou ou le génie (point bonus à ceux qui penchaient pour cette version de l’histoire) prétendant connaître les numéros gagnants du Loto. Charlotte n’a visiblement pas encore compris que l’individu en question n’était autre que moi car, au moment où j’écris ceci, mon téléphone lévite au-dessus de ma table tant elle m’envoie de messages. Un instant, je vous prie.

Ça y est, j’ai fini ma conversation. Pas d’inquiétude, je vais rédiger ici-même ce que nous avons dit. Après tout, le suspens autour de cette affaire est un aspect important et il sera sûrement intéressant, dans quelques années, de voir comment était vue cette période par l’instigatrice de ce bazar. Voici :

« Regarde ça !!! » Un lien menant vers un article suivait. 

« Qu’est-ce que ça dit ?

-Quelqu’un a écrit à tout un tas de médias qu’il connaissait les numéros gagnants du Loto, LOL. »

Ne relevons pas les expressions internet de Charlotte. Après tout, c’est également une forme de témoignage de l’évolution de la langue à notre époque...

« Et on sait qui c’est ?

-Aucune idée, les messages étaient anonymes. Imagine si c’est vrai ?? »

Pas besoin, Charlotte, j’ai une corbeille pleine de feuilles de calculs pour le prouver. 

« Ce serait étonnant.

-Arrête de la jouer détaché ! C’est incroyable si c’est pas des bobards. Ça veut aussi dire qu’il y a quelqu’un, quelque part, de meilleur que toi en maths.»

Cette condescendance ! Quelle audace de sa part ! Si j’avais ignoré l’identité du « fou du gros lot », car oui c’est ainsi que les journalistes ont décidé de me surnommer, je me serais vexée. 

« Ce n’est pas impossible, après tout je suis encore jeune.

-Oulà. Toi, tu as des infos que je n’ai pas. » 

Lecteurs, toujours dans un souci de véracité historique, je l’avoue : un frisson de frousse m’a parcouru. Il a fallu très vite nier tout lien entre le mystérieux mathématicien et moi-même, et je pense l'avoir persuadée. Enfin, au moins, elle ne sait pas que c'est moi. Je crois bien qu’elle ne l’envisage même pas ! Une fois de plus, si ce n’était pas moi, je me sentirais piquée par un tel manque d’estime ; dans ce cas précis, ça m’arrange. 

Voilà pour la bonne nouvelle. La mauvaise, c’est que mon grand frère est un traître à la cause. J’avais remarqué depuis quelques jours que ma calculatrice avait été déplacée ou encore que des crayons avaient disparu de ma trousse mais cela me semblait négligeable. C’est pour ça que je n’en ai pas parlé auparavant. Mais à présent je sais ! C’est cette ordure, cet immonde et lâche être humain qui est venu fouiller dans ma chambre, comme un raton laveur cherchant des déchets dont se délecter ! Il a découvert le pot-aux-roses. Il sait que je suis à l’origine des lettres anonymes, ce qui est déjà un problème en soit. Seulement, il ne s’est pas arrêté là : roulant toujours plus dangereusement sur la pente du vice, il n’a pas hésité à me balancer aux parents !  Voilà la mauvaise nouvelle. Vous vous souvenez quand j’écrivais que ma mère s’opposait à mes projets ? Vous savez à présent pourquoi. Tout est de sa faute !

Il semblerait que j’ai encore oublié de présenter des gens, ma famille dans ce cas précis. Commençons par mon frère : son nom est François, il a trois ans de plus que moi, trois ans qu’il a, de toute évidence, employés à pratiquer le mal. Il poursuit ses études en filière scientifique, comme tout le monde dans la famille et compte probablement devenir ingénieur, si mes parents parviennent à l’empêcher de devenir programmeur de jeux vidéo. C’est sa grande passion, tout particulièrement les jeux en lignes avec des personnages à incarner et des quêtes à accomplir. Quant à mes parents... Rose et Charles Karlsen. Je ressemble plutôt à mon père physiquement mais pour le reste, je suis le portrait craché de ma mère. Ça ne vous aide pas forcément à les identifier, mais je ne vois pas quoi dire de plus. Ah si, leurs professions : l’un médecin, l’autre ingénieur. Je sais, c’est terriblement classique, mais que voulez-vous, on fait avec ce qu’on a.

Toujours est-il qu’à la maison, il y a une pyramide. En haut vous trouverez la personne avec le plus d’autorité, c’est-à-dire ma mère, et en bas le sous-fifre de la famille, c’est-à-dire moi. La découverte de mes incroyables capacités intellectuelles n’a rien changé à ça : je suis et resterai l’équivalent du stagiaire sous ce toit. Vous imaginez donc un peu la réaction de ma tendre mère quand elle a découvert ce que j’avais fait...

« C’est une plaisanterie ? »

Lieu : salon. Activité : réunion de famille. Objectif : destruction du maillon faible. Il y a quelque chose de terriblement ironique et amusant quand quelqu’un pose une question parfaitement rhétorique et que la réponse n’est pas à son goût. Les pupilles de ma mère me foudroyaient avec l’intensité de plusieurs soleils en pleine implosion. Je dus alors invoquer tout mon courage pour répliquer :

« À ton avis ? Mais c’est vrai, la situation est assez drôle quand on y pense. »

Peut-être ignorez-vous cet adage : « Courageux, pas téméraire » ? Je pense qu’à ce moment précis j’avais passé de loin la ligne de la bravoure pour sauter à pieds joints dans le vaste domaine de la stupidité. L’expression horrifiée sur les visages de mon père et de mon frère m’en donna la confirmation. Je déglutis avec difficulté ; trop tard. Rose avait lancé son appât et j’y avais mordu à pleines dents. Sa voix s’éleva dans un crescendo magistral :

« Comment oses-tu ? Tu as perdu la tête c’est ça ? Tu vas expliquer immédiatement pourquoi tu as envoyé toutes ces lettres avant d’en envoyer d’autres, afin de t’excuser ! 

-Certainement pas ! » me rebiffais-je. « Je ne vais pas abandonner mon plan alors que la première étape a si bien fonctionné.

-La première étape de ton plan ? Quel plan ? »

Quand je vous dis que j’avais laissé mon cerveau hors de cette conversation dès le début : vous voyez à présent que je ne vous avais pas menti. Je mâchai mes lèvres comme une forcenée, cherchant en vain une réponse adéquate. C’est alors que la citation voisine du premier adage m’a traversée l’esprit : « Foutu pour foutu ».

« Maman, » commençais-je en redressant mes lunettes sur mon nez, « j’ai fait des recherches sur les statistiques, depuis un bon moment déjà. Ça m’a pris une énergie folle et un temps monstre et j’ai finalement trouvé ce que je cherchais. Je veux juste montrer au reste du monde le fruit de mon travail, qu’est-ce qu’il y a de si choquant ? 

-N’essaye pas de jouer à la plus fine avec moi, jeune fille...

-Et tu as trouvé quoi ? »

La dernière phrase, c’est une interruption de mon père. Pendant les disputes entre ma mère et moi, lui et mon frère préfèrent d’ordinaire garder un profil bas de peur de devenir des dommages collatéraux. Il semblerait toutefois que son amour de la science l’ait emporté sur sa prudence. Je me suis empressée de répondre :

« Une formule qui permet de calculer les évènements qui ne se sont pas encore produits.

- ...Prédire l’avenir ? » répéta-t-il avec lenteur.

« C’est l’idée, sauf que dit comme ça personne n’a envie d’y croire et ça sonne juste ridicule. »

Il se redressa contre le dossier de sa chaise, l’air absorbé.

« Mais ça fonctionne vraiment ? Tu en es sûre ?

-Sûre et certaine. J’ai fait plein d’essais. »

Je jetais un coup d’œil furieux à mon frère.

« Mais ça, je suppose qu’il n’a pas jugé bon de vous le dire.

-Arrête ! C’est complètement fou ce que t’as fait, fallait que quelqu’un prévienne Papa et Maman ! » protesta-t-il.

« Oh, vraiment ? Il fallait ? Donc je suppose qu’il est de mon devoir en tant que sœur bienveillante et attentionnée d’annoncer ici et maintenant que tu ne fumes pas que des cigarettes ? »

Explosion du côté des parents et du frangin, mélange de « François, tu fumes ? », « Comment ça, pas que des cigarettes ?! » et de « Je vais te tuer, espèce de... ». Jusqu’à ce que la nature reprenne ses droits :

« Silence, tous ! » hurla ma mère.

Le silence tomba, seulement perturbé par le soupir de ma mère qui se passait les mains sur le visage. Elle affichait l’expression qu’elle a d’ordinaire quand elle met de l’ordre dans son esprit. Celui lui donnait sans doute aussi le temps d’organiser la liste des châtiments qu’elle allait nous infliger, sans doute. Les to-do lists sont une véritable tradition familiale. 

« François, on s’occupera de ton cas plus tard, » commença ma mère. 

Mon frère s’apprêtait à protester, mais l’expression de notre mère le convainquit de garder le silence. Celle-ci se tourna alors vers moi. D’ordinaire, j’aurais fait profil bas mais, comme vous l’aurez compris, je n’étais pas dans mon état normal. Je me suis donc contentée de la fixer en retour. 

« Tu tiens vraiment à continuer cette mascarade ?

-Oui. Et ce n’est pas une mascarade. Vulgariser ma découverte en créant un choc médiatique est le meilleur moyen de la faire comprendre. »

Ma déclaration resta en suspens. La force de mon affirmation avait surpris tout le monde, moi y compris. J’avais toujours été décidée à mener mon projet à bien, vous en avez été témoins, depuis le début. La formule que j’avais inventée, je voulais que les autres la voient et la comprennent. Non, ils n’avaient même pas besoin de la comprendre, juste de voir tout son potentiel et mes stratagèmes, pour alambiqués qu’ils soient, allaient réussir à atteindre cet objectif. Cependant, ce n’est qu’à cet instant que je réalisais à quel point j’étais sérieuse. Cela m’apparut soudain comme une évidence : je devais réussir.
Je l’écris avec calme parce que je relate simplement ce qui s’est passé un peu plus tôt, mais sur le moment, mon cerveau dessinait des brouillons remplis d’électricité. Je me sentais prête à tout pour convaincre ma mère. Celle-ci perçut ce changement ; elle se laissa tomber sur sa chaise avec un nouveau soupir, les yeux rivés au plafond. J’ai attendu un peu -pas plus de trente secondes, il fallait que quelqu’un chasse cet étrange tension qui s’était installée en attendant le verdict- avant de demander :

« Du coup... je peux continuer ? »

Mon père bondit sur l’opportunité. Il s’éclaircit la gorge puis déclara :

« Tu as notre aval pour poursuivre ton projet. À présent, que dirais-tu de nous expliquer un peu plus en détail ta formule ? »

Ma mère ayant visiblement abandonné le champ de bataille, je ne fus pas étonnée de voir mon père se précipiter pour satisfaire sa curiosité. C’est incroyable cette capacité qu’il a de fourrer son nez partout ! Enfin, j’avoue avoir été ravie de le voir s’intéresser à mes travaux. Quelques explications plus tard, mes parents et mon frère se tenaient comme des ronds de flan, suspendus au fil de mon histoire. 

« Dis comme ça, je comprends mieux, » lança mon frère. « C’est juste... énorme. Les parents ont eu raison de t’adopter après t’avoir trouvée dans cette poubelle... »

Mon chausson partit lui écraser le nez avant qu’il n’ait l’occasion de déblatérer d’autres idioties. Mon père renchérit tandis que François se massait la figure en ronchonnant :

« Il a raison, tu sais. Ce ne pas n’importe qui qui aurait pas pu inventer ça. »

Je fis gonfler mes plumes de paon imaginaires, rose de fierté. Il n’y a pas dire, la reconnaissance a un charme sans pareil. 

« Cependant... es-tu sûre que c’est vraiment ce que tu veux ? »

Je ricane en retransmettant ces mots sur mon ordinateur. Quelle question ! Ce plan génial est ce qui me tient le plus à cœur. La gloire m’appelle à elle et, bientôt, je serai celle qui dansera dans ses bras !
Pour résumer ma journée, donc : malgré la réticence de mes parents et la traîtrise de mon frère, ces derniers me donnent carte blanche pour mon plan. La date fatidique se rapproche !  

5 Octobre :

Il y a trois tirages du Loto par semaine et s’il n’y a aucun gagnant la première fois, le jackpot augmente, jusqu’à ce que la combinaison gagnante soit trouvée. J’ai décidé que je remplirai ma grille pour le tirage de lundi prochain. Un début de semaine qui commencerait de manière fracassante, voilà comment on devrait envisager la vie ! Mais cela signifie également que dans 2 jours, tout sera révélé. Mon identité, ma formule, tout cela ne m’appartiendra plus, ou plus tout à fait. Ma raison me souffle que des ennuis se cachent derrière cet avenir miroitant mais j’adopte à son égard la même attitude que les jours précédents : je l’ignore. Rien ne viendra ternir mon enthousiasme ! Par ailleurs, j’ai presque fini. Sur les six numéros, j’en ai cinq ; plus que le numéro Chance à capturer dans mes filets et la boucle sera bouclée. 
J’ai néanmoins quelques regrets, lecteurs, sur la méthode employée. Verra-t-on, dans une dizaine d’années, mon acte de pur amour envers les mathématiques comme une vulgaire promotion des jeux de hasard ? Ce n’est pas de ma faute si le grand public est moins intéressé par la recherche contre le cancer ou la disparition des colibris ! De toute manière, ce n’est pas ma zone de recherches. Au maximum, je pourrais annoncer la date de l’extinction de ces petits oiseaux couleur feu d’artifice. Je vous raconte pas la réputation que ça me donnerait ! La faute incombe toujours au messager, quoi qu’on en dise.
Trop tard pour faire machine arrière. La France entière à les yeux rivés sur le tirage de lundi prochain et il est hors de question que je la déçoive. 

6 Octobre :

Le numéro Chance est le 9 et la seule chose qui empêche mes yeux de couler hors de mes orbites, ce sont mes lunettes. 
Ma nuit a été cauchemardesque. Endormie à minuit, moi qui d’ordinaire tombe raide sous ma couette à vingt-deux heures, réveillée à trois heures du matin par des visions criblées de ronces, d’insultes et de chutes dans des puits. Le stress m’avait si bien prise à la gorge que je me suis mise au travail dès que je me suis extirpée de mes draps. Vers cinq heures, j’ai failli déchirer ma feuille de frustration. Impossible de trouver un résultat cohérent ; je blâme la fatigue. C’est cette même fatigue qui a eu raison de moi une demi-heure plus tard, avant que mon réveil ne me fasse frôler la crise cardiaque à sept heures.  J’ai d’abord envisagé de jeûner jusqu’à ce que j’aie le numéro manquant mais les hurlements de mon ventre m’ont vite fait changer d’avis. Et ce n’est qu’après une banane, deux tranches de pain-pâte à tartiner et des larmes de rage et de frustration que le résultat est tombé : le numéro neuf. Rien que pour vous, chers lecteurs, je vais ici inscrire la combinaison gagnante qui ne se produira que demain.

35 56 18 22 8 9.

Voilà le code qui me permettra de faire main basse sur les clés de la gloire, du succès et de la richesse. Étrange comment cela me paraît dérisoire maintenant. Tous mes calculs sont finis, policés, vérifiés et re-checkés, je n’ai fait aucune erreur, ma formule est parfaite et je l’ai appliquée correctement. Ce ne doit être qu’un passage à vide. 
Je vais devoir vous laisser, fidèles lecteurs, pour annoncer la bonne nouvelle à ma famille et requérir leur aide. En effet, pour que mon plan fasse un sans-faute, j’ai besoin de deux choses dont je suis totalement dépourvue : être majeur et des capacités en matière de nouvelles technologies.
 

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JeannieC.
Posté le 11/11/2022
Un texte toujours aussi joueur. J'aime bien les petites incursions / brisures du quatrième mur, comme lorsqu'elle s'arrête d'écrire à cause de l'irruption de son frère.
Ingrid est toujours amusante. Complètement perchée et dans son délire ahah, j'adore xD Petit moment d'amusement aussi quand elle évoque les gamins que les parents prennent pour la huitième merveille du monde quand ils dessinent des patates sur des jambes. Bon, dit comme ça, ça fait méprisant mais dans le fil de ton texte, pas du tout - Ingris est juste complètement sans filtre.
Le coup de la prédiction des chiffres du loto, c'est bien vu. Bon, il peut y avoir un côté un peu gros à ce que les journaux aient cet engouement, mais ça ne me dérange pas dans la mesure où pour moi, ton univers joue clairement sur le loufoque et a une petite dose de second degré. Et puis Ingrid elle-même suppute que les gens vont croire à un canular.
Bleiz
Posté le 13/11/2022
Oui, en effet, il y a clairement un aspect exagéré et loufoque dans le récit des évènements avec lequel j'essaye de jouer qui ressort dans pas mal d'endroits. Merci de ton commentaire !
Zephirs
Posté le 25/09/2022
Coucou !

J’ai trouvé ce chapitre très bien écris, bien rythmé, et surtout, je trouve les descriptions très bonnes. Je n’ai aucun mal à m’imaginer les scènes, c’est agréable. Le flashback de la rencontre avec Charlotte est intéressant, je suis sûr qu’elles vont former un duo de choc avec cette histoire de pouvoir prédire l’avenir. x)

Je trouve le suspens plutôt bien conservé. J’ai toujours un petit doute sur le fait qu’Ingrid réussisse à prédire les bons chiffres.

Sa famille à l’air… animée. J’ai bien aimé leur petite conversation forcée à propos des plans d’Ingrid. Je l’ai trouvé amusante.

En revanche, je mets une petite réserve sur la crédibilité. J’ai vraiment du mal à croire que tous les journaux de France apporteraient autant de crédibilité et une telle mise en avant à une simple personne anonyme qui aurait envoyé quelques lettres disant qu’elle connaît les chiffres du loto en avance. Je pense qu’il faudrait chose de plus tape à l’œil avant, genre un buzz sur les réseaux sociaux, ou quelque chose du genre. Dans l’état, je n’arrive pas à considérer cela comme crédible. Personnellement, en me mettant à la place d’un chef de rédaction, je trouve une telle lettre sur mon bureau (en admettant qu’elle n’ait pas été filtré et directement mise à la poubelle), j’aurais levé les yeux au ciel avant de la jeter et de passer à autre chose.

Quelques remarques :

Soudan elle éclata d’un rire  => oubli du « i » dans « soudain »

pour alambiqués qu’ils soient => je pense que cet ensemble de mots est incorrect.

Un plaisir,
À bientôt !
Bleiz
Posté le 25/09/2022
Salut,

Je suis d'accord avec toi, c'est vrai que ce n'est pas forcément le passage le plus crédible de l'histoire. Après, je joue beaucoup dans cette histoire avec le côté "ridicule/grotesque/trop beau pour être vrai". Mais je vois ce que tu veux dire et je le note ! D'autant plus qu'Internet joue un rôle dans la suite de l'histoire, donc ce serait intéressant d'en parler avant... Je suis contente que tu aimes les autres éléments du chapitre !

À bientôt :)
Sylvain
Posté le 29/12/2021
Hello Bleiz!
Encore un chapitre sympa, teinté d'humour, agréable à lire.
Et comme pour le précédent, toujours ce petit manque de développement pour donner de la crédibilité à tes calculs. J'ai lu les autres commentaires, les maths, en fait, c'est pas ton truc^^
Mais je pense que ce n'est vraiment pas grave, car selon moi, la prédiction est avant tout une question… d'observation!
De toutes façons, la formule n'existant bien évidemment pas, personne ne pourra te reprocher de tricher un peu! (elle n'existe pas hein?^^)

Je m'explique en me mettant un instant à la place de ton personnage:
La machine à boules tourne à une vitesse de 180 tours par minutes, soit 18.8 radians par secondes.
Le volume de la cage à boules est de 3 dm3.
Les billes sont mises dans la machine suivant l'ordre: 1,5,6,9,7,8,3,2
Leur diamètre est de 34.56mm
Leur masse de 134g
La machine va tourner pendant 15.6 secondes avant de sortir la première boule.
L'accélération de la gravité étant de 9.81 m/s2
En appliquant ma formule génialissime, la boule numéro 4 aura 98.8% de chance de sortir au premier tirage!

Tu peux même rajouter des trucs fantaisistes du genre:
Bien sûr, il faut tenir compte du magnétisme dégagée par les caméras et les vibrations de jesaispasquoi...

Voilà. J'espère que tu ne m'en veux pas pour ce commentaire, ce n'est peut-être pas ce que tu recherches, dit le moi dans ce cas^^.
A bientôt!
Bleiz
Posté le 29/12/2021
Bonjour,Àu contraire, je trouve ton commentaire extrêmement utile ! Je pense ajouter des "explications" dans les futurs chapitres, ça rajoutera un côté crédible. Merci pour ton aide ! Et je suis contente que tu aies aimé ce chapitre.
À bientôt !
Edouard PArle
Posté le 13/12/2021
Coucou !
Je réitère les compliments du premier chapitre. C'est vraiment sympa de découvrir l'entourage de notre génie. Charlotte a l'air très intéressante et tout aussi ambitieuse.
Je reste un peu sur ma faim sur les explications apportées sur la découverte de la narratrice. Donner des informations un peu complexes pour brouiller les lecteurs moins scientifiques (comme moi) serait vraiment cool ? Parce que là, j'ai du mal à accorder du crédit aux prédictions. Après je sais bien que c'est pas facile à réaliser^^
"J’avoue que je ne m’attendais pas à un tel engouement." ça m'étonne beaucoup de sa part ^^ J'aurais plutôt attendu l'inverse en fait.
Un plaisir,
A bientôt !
Bleiz
Posté le 13/12/2021
Coucou !
Merci pour ton commentaire. Je suis entièrement d'accord avec toi pour le manque d'explications mathématiques : la vérité, c'est que je suis moi-même très, très mauvaise en maths x) Je compte faire quelques recherches supplémentaires pour remplir ce manque, juste de quoi bluffer le lecteur !
Quant à la phrase que tu cites, tu as raison. Je pense que je voulais introduire trop tôt des doutes qu'Ingrid va ressentir plus loin dans son aventure. Je vais enlever/modifier cette phrase.
Merci pour tes conseils, et à bientôt !
sifriane
Posté le 02/12/2021
Salut,
Je dois d'abord dire que je suis très loin d'être une experte en écriture, donc je te livre ici mes ressentis uniquement.
Depuis le début, je m'interroge sur le choix du format journal intime. C'est très bien pour livrer le ressenti d'Ingrid mais je me demande si ça peut marcher sur la longueur.
Les scènes de vie sont très bien décrites et dynamiques., mais ce serait peut-être mieux si on les vivaient directement avec l'héroïne.
Ce n'est vraiment que mon avis, attend d'avoir d'autres commentaires pour y réfléchir.
Pour les côtés positifs, le caractère d'Ingrid est super, elle est sûre d'elle ça change, l'histoire est originale, et ton écriture est très agréable
A très bientôt
Bleiz
Posté le 03/12/2021
Merci pour ton commentaire ! Je comprends la réluctance par rapport au format du journal. Pour dire vrai, j'ai déjà fini cette histoire et je poste les chapitres au fur et à mesure pour voir les impressions des lecteurs. pour l'instant, tous les chapitres sont à ce format, j'espère donc que tu pourras me dire si ça te dérange sur la longueur ! Et merci pour les compliments :) À bientôt !
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