Moi, une cité-état et une bande de mages alcoolisés

Par Rimeko
Notes de l’auteur : (Thème : écrire une nouvelle dans l'univers de quelqu'un d'autre, bon je vous épargne les dix pages de world-building, mais en gros c'est de la high-fantasy où une minorité seulement est dôtée de pouvoirs magiques)

Vous savez ce que c’est que de vivre dans une ville placée sur le signe de la magie ?

Je pense que la plupart des enfants vous diront que ça a l’air sympa, une vraie aventure comme ils en rêvent tous les jours. J’en faisais partie. Pour la plupart des adultes, je crois que ça évoque juste une cité lointaine au nom imprononçable. Parmi le reste, il y a ceux pour qui c’est synonyme d’utopie, un refuge pour tous les marginaux qui ont vu un jour leur feu s’allumer tout seul, un éclair fendre un ciel sans nuages ou leurs propres mains se modifier devant leurs yeux ébahis – tous ceux dotés de cette magie qui va changer leur vie. Et puis, enfin, il y a ceux qui pensent qu’Ulyth devrait être réduite en cendres. Ceux-là, ils habitent le plus grand empire du monde, si grand qu’on y trouve des glaciers et des déserts brûlants, des prairies d’herbe rase aussi loin que le regard porte et des forêts luxuriantes qui s’abîment dans la mer.

C’est de là que je viens. Mais je ne suis pas une adulte, pas encore, je viens seulement d’avoir vingt ans. Je suis à cet âge entre deux où tout est possible – y compris se lancer dans un voyage de centaines de lieux jusqu’à l’autre bout du monde.

En tout, ça nous aura pris deux ans. On a quitté les plaines arides qui nous ont vu naître, on a traversé un océan, découvert pour la première fois des arbres suffisamment nombreux pour braver le soleil, à nouveau pris la mer, franchi à grand peine une chaîne de montagnes couvertes de neiges éternelles, retrouvé un paysage semblable à celui dont on venait, et puis enfin nous sommes arrivés. Ulyth s’élevait devant nous, ses tours couleur sable partant à l’assaut du ciel d’été. On entendait sa rumeur de vie depuis l’extérieur, sans parler des caravanes qui nous ont accompagnés sur la fin de notre voyage.

Je m’en souviens comme si c’était hier, alors que trois années se sont déjà écoulées. La première étape de notre périple a été de mettre le pied sur le territoire ennemi d’Azoréa, puis on s’est à nouveau retrouvés en territoire allié, dans la théocratie voisine. Sauf que ça faisait déjà un moment que nous ne nous sentions plus Svishons, mon frère et moi. À travers les vagues salées, on avait entrevu les tentacules d’un kraken, et puis un peu plus tard on s’était retrouvé nez à nez avec une vouivre. Ça, je n’étais pas près de l’oublier ; c’est un événement marquant dans une vie que d’avoir failli finir entre les crocs d’un lézard géant. Une fois sur le continent oriental, on avait rencontré des fées. Ça aussi, je pense que je m’en rappelerai toute ma vie, mais pour différentes raisons.

Oh, mais au fait, je ne me suis pas encore présentée. Enchantée, je m’appelle Saga, je viens de l’empire le plus obtus du monde et j’habite depuis trois ans dans la cité-état d’Ulyth. Une autre information importante : je ne possède pas la moindre trace de magie.

Si j’ai traversé le monde alors que j’avais à peine quinze ans, c’est parce que mon frère jumeau, Søren, est un mage de feu. Il se devait de quitter Svishon, et je me devais de l’accompagner. Il était hors de question qu’on soit séparés. Et puis, j’aime bien Ulyth. La plupart du temps, je m’y sens à ma place, malgré mon absence de pouvoirs – malgré la réputation de la ville, je suis tout de même loin d’être la seule.

Il y a toutefois quelques situations où je me sens un peu en décalage… Par exemple, celle où je me trouve actuellement.

Je suis plantée au beau milieu d’une taverne et d’une agitation frénétique, ma chope à la main parce que la table sur laquelle elle reposait peu de temps auparavant est désormais en train de brûler. La faute à un certain mage de feu, aussi appelé ma tête-brûlée de jumeau. Un autre élémentaire, d’eau lui, tentait de manière alcoolisée d’endiguer les flammes, et ne réussissait qu’à éclabousser les curieux rassemblés autour du lieu de l’incident. Le sang monte à la tête de quelques-uns des curieux en question et tout dégénère encore un peu plus. Deux personnes que je connais absolument pas sont en train de lutter sur le parquet imbibé de bière, une table se couvre d’une pellicule de givre, l’air crépite d’électricité statique. Tout ce que j’espère, c’est de ne pas me prendre une balle perdue.

Une partie de ce qui était notre tablée – avant que la table en question finisse en bûcher – s’est lancée à corps perdu dans la bataille, les autres restent en retrait, aussi atterrés que moi. Ninvin et Alu, en face, essayent tant bien que mal de prétendre ne pas connaître le reste de notre groupe. Mon amie Mysore se tient juste à côté de moi, dégoulinante et encore sous le choc de s’être pris un jet d’eau en pleine figure. Ses longs cheveux blonds pendouillent autour de son visage fin, dévoilant ses oreilles pointues.

« Mysore ? »

Je lui donne un léger coup de coudes dans les côtes.

« Tu aurais pas un sortilège de dégrisement rapide ? »

L’elfe réfléchit pendant un court instant, puis tendit les bras devant elle. Ses doigts fins s’agitèrent dans les airs, tissant de minces fils d’une blancheur éclatante, puis elle laissa l’énergie se dégager.

Je sais pas à quelle étape exactement elle a merdé, mais en tous cas, le résultat n’est pas celui qu’on attendait. Dans un rayon de trois mètres en face d’elle, tout le monde s’est écroulé. Pendant un instant, je me sens paniquer : qu’est-ce qui vient de se passer ? Est-ce qu’un autre mage, mal intentionné lui, s’est introduit dans la taverne et a profité du chaos général pour commettre son méfait ?

Et puis un ronflement sonore brise le silence et je comprends qu’ils sont tous en train de dormir comme des bébés, y compris mon frère et le mage d’eau. La table, elle, brûle toujours tranquillement dans son coin, à demi oubliée.

Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire, tant et si bien que je me plie en deux, ma chope à demi pleine oscillant dangereusement. Mysore décide prudemment de me la prendre des mains. Elle ne dit pas un mot, un peu honteuse et confuse, fixe le liquide ambré comme si elle pouvait s’y noyer, puis s’en envoie une grande lampée au fond du gosier.

Finalement, un peu d’animation, c’est tout ce qui manquait à cette soirée.

Je viens de lui reprendre ma bière et d’en vider le reste cul sec, tout en encourageant les deux lutteurs qui roulent au milieu des pieds des consommateurs encore éveillés, quand une voix tonitruante nous fige tous en plein mouvement. Le silence qui s’ensuit paraît surnaturel.

« Bordel, qu’est-ce que vous avez fait à mon bar, bande de boursemolles !! »

Oh oh. L’aubergiste. On est pas dans la mouise.

« C’est qui qui a commencé, que je lui botte le cul ?! »

Dans une belle simultanéité, l’assemblée désigne mon frère, toujours endormi. Sa cape roussie est une preuve flagrante de plus de sa culpabilité. L’aubergiste a l’air un peu déçu que le coupable ne soit plus en état de se battre, aussi balaie-t-il l’assemblée de regard, avant de tomber sur moi. Je sens immédiatement que la suite ne va pas me plaire. Il n’est pas dur de faire le lien entre Søren et moi : peu de gens ici arborent les cheveux blond platine et les yeux clairs caractéristiques de l’empire de Svishon. Et puis même, on se ressemble comme deux gouttes d’eau. On est pas jumeaux pour rien, après tout.

« J’y suis pour rien, » couinai-je d’une petite voix.

Je cherche le regard de mes amis pour qu’ils me soutiennent. Mysore a disparu je ne sais trop où, et je ne reconnais Ninvin et Alu qu’à leurs habits, parce que ces deux lâcheurs de morphage viennent de mettre à profit leur magie pour se camoufler discrètement. Lentement, je me retourne vers l’imposante silhouette de l’aubergiste et lui adresse mon plus beau sourire.

Bon. Apparemment ça n’a pas suffi.

Si je vois encore une assiette sale dans la semaine à venir, je hurle.

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Vylma
Posté le 12/01/2020
Elle est très sympa cette nouvelle ^^ ça m'a fait sourire.

Comme dans beaucoup d'univers fantasy, pas mal de noms propres difficiles à retenir, mais j'ai quand même réussi à suivre, ce n'était pas gênant
Rimeko
Posté le 12/01/2020
Merci ! Et ce qui est drôle, c'est que la personne qui m'a "prêté" son univers écrit une série de romans dedans et que, comme la quasi-intégralité de ses textes, ça tourne autour de thèmes bien dark - pour te donner une idée, la ville (Ulyth) où se passe mon texte et qui sert de refuges aux mages du monde entier, hé bien, elle a été annihilée avec l'ensemble de sa population dans son histoire xDD Du coup ça l'a bien amusée que je sois partie dans un truc beaucoup plus léger !
Ouais, et je t'assure que j'ai fait du tri dans les 10 pages de worlbuilding hyper complètes que j'avais reçues :P Bon, ça me rassure qu'on puisse quand même suivre !
Vylma
Posté le 12/01/2020
Effectivement c'est un peu plus léger XD
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