Mi-chimère, mi-homme (scène 2)

Par Amusile
Notes de l’auteur : Une scène pleine de rencontres.

Je m’inventais toutes sortes de corvées pendant les jours qui suivirent et avais donc organisé le désordre, enlevé les toiles d’araignées, rangé les bibliothèques, classé les essences du cabinet d’alchimie… J’avais même réduit mes sorties à l’extérieure du Mât Noir afin d’éviter Aurèle et ses espérances d’une vie commune loin du Rivage. J’avais déjà mon compte de problème avec l’absence de mon maître qui se prolongeait et mes excursions nocturnes aux allures de chasse à l’homme.

Kaour avait frappé à deux reprises à la porte du logis. J’eus toujours trouvé la bonne excuse pour ne pas glisser le nez dehors jusqu’à ce matin où une étrange agitation m’attira à la fenêtre. L’aube était humide et grise, car la pluie avait battu les toits et récuré les pierres la nuit durant. Mélangée à la terre, elle collait aux socques des guetteur qui s’amassaient dans la cour, autour d’un même et singulier centre d’intérêt. Le capiston Renaud, réputé inflexible, traînait une relève par le col de sa chemise. Ce dernier se débattait. S’accrochait à la moindre prise à sa portée, une planche, le rayon d’une roue, la botte d’un homme. Renaud, d’une poigne qui ne savait faiblir, le rabattait inlassablement vers lui. La recrue implora la pitié de son supérieur puis, réalisant que ses plaidoiries ne l’eurent pas attendri, appela la foule à faire montre de miséricorde. Peine perdue. Le bleusaillon récolta crachats, injures et mépris. Tous furent unanimes ; il endosserait la Marque.

Messer Desmond, de sa cape en fourrures vêtue, se tenait à côté d’un brasero. Les flammes soulignaient le profil de rapace de notre commandant. Dans sa main, le grand homme gardait une longue tige de fer au bout de laquelle se devinait la Marque. Une simple lettre. R. Je sus aussitôt que le bleusaillon écoperait de cette flétrissure à cause d’une tentative de désertion.  

Renaud empoigna le lâche, le tira jusqu’aux pieds du navarque et le força, d’une pression non contenue sur les épaules, à s’agenouiller dans la boue. Messer Desmond plongea alors la Marque dans le brasero et, laissant aux braises le soin de blanchir le métal, se tourna vers ses hommes.

« Que les recrues s’avancent. »

À ces mots, les anciens poussèrent les nouveaux jusqu’au premier rang où ils furent à la merci d’une longue inspection. Durant ce temps de silence, je parcourus le faciès des relèves. Bien que de tout âge et de toute allure, elles s’ombraient dans une pareille crainte. Le jeune Sven, qui était définitivement le plus chétif de tous, s’entichait de ses bottes à défaut de courage pour lever le menton.

« Vous tous êtes redevables des dettes que vous avez accumulées sur les terres saintes qui vous ont vus naître. Vous ne valez pas un clou aux yeux du monde, et vous en valez encore moins aux miens. Vous êtes la boue de notre société. Mais le guet de More vous offre une chance de vous racheter. Une ultime chance. Effectuez votre service obligatoire avec honneur, versez sang et sueur contre l’Amertume et vous gagnerez ma reconnaissance. Vous quitterez ces murs affranchis de votre passé, lavés de vos péchés, et libres. Ici, une chance vous est offerte de vous élever au-dessus de cette boue dans laquelle vous vous complaisez, clama-t-il en pointant le sol de la cour. Ne la manquez pas, car… »

Desmond tourna autour du condamné comme un aigle plane en cercle avant de piquer sur sa proie. Il lui agrippa les cheveux et tira sa tête en arrière pour le forcer à fixer son visage.

« Pitié, messer. Vous n’aurez plus à vous plaindre de moi. Je vous en conjure, ayez pitié de moi… »

La voix du fuyard était aussi fluette qu’une feuille de papier. Messer Desmond relâcha la nuque de la recrue, plongea sa main dans un gant de cuir épais et attrapa la tige au métal chauffé à blanc.

« Car si vous crachez sur le guet, en ménageant vos efforts, en vous montrant couards et en désertant… »

Il appuya un regard lourd de sens envers le condamné. 

« Alors cette chance vous sera à jamais retirée, et vous ne vaudrez même pas la boue que vous foulez. On reniera de votre existence jusqu’à sa nature humaine. Vous deviendrez une ombre, un esclave sans nom, un Renié. »

Il tira la marque « R » des flammes du brasero. La recrue eut un mouvement de fuite, mais le capiston le bloqua au sol à l’aide d’une clé de bras.

« Pitié, ne… ne me marquez pas… »

Le navarque souleva les mèches de cheveux qui couvraient le front de l’homme pour y appliquer dans un bruissement de chair brûlée la lettre « R », et ainsi lui arracher son identité à jamais. La marque le condamnait aux plus basses besognes et aux plus viles humiliations sans l’autoriser à s’en plaindre ou à s’en défendre. Et s’il risquait un pied hors de la place forte, même si seule la désespérance d’une vie d’esclave le poussait à cette fuite, il serait tué sans sommation. Je ne trouvais rien de damnable à cette sentence tant elle était inscrite dans les traditions des guets ; elle maintenait une crainte nécessaire à leur cohésion. Je me dérobai toutefois du deuxième acte de cette peine durant laquelle le commandant condamna le Renié aux piloris et exhorta ses hommes à le malmener. Je fermai la fenêtre avec l’espoir de ne rien entendre de l’extérieur, mais le vitrage ouata à peine l’éclat des voix et des coups.

L’agitation autour du marqué tomba avec le jour, et le guet se mura dans un calme trompeur. Je m’installai à l’œil-de-bœuf de ma mansarde, avec une fiole remplie d’essences de valériane. La nuit déversait son encre sur le Rivage, les sentinelles arpentaient les chemins de ronde, à l’affût du danger. Au moindre doute, elles sonneraient le tocsin, et le fort s’animerait en un battement de cils. J’attendais le retour de mon maître, assise sur le rebord de la petite fenêtre, dans une torpeur qui me fit oublier la notion du temps. Seul le froid qui eût gagné ma mansarde m’extirpa de mes pensées.

« L’hiver est tombé en une nuit », murmurai-je en avisant les braises mortes dans leur chaufferette.

Je me levai, courbaturée, et me dirigeai vers la console en bois où étaient posés une bassine, un cruchon et un miroir en étain. Après avoir rincé mon visage à l’eau fraîche, je démêlai mes cheveux châtains avec un peigne en os et les nouai en une longue natte où dépassaient de nombreux épis. Ce brin de toilette terminé, je me glissai sous mon édredon épais, attrapai ma fiole de somnifère et en jaugeai le contenu sous la lumière d’un rayon de lune.

Et si j’y trempai seulement les lèvres ?

Je rebouchai finalement la fiole et la rangeai dans son tiroir. Je massais mes muscles endoloris quand des sentinelles crièrent à la porte du Mât Noir : « Des lumières au loin ! Des lumières, messers Desmond et Renaud ! La patrouille du maestre, elle est de retour ! ». Ils étaient vraiment revenus ? Je ne pouvais rester dans mon lit ; il me fallait sortir et les voir, tous et surtout mon maître. J’enfilai un pelisson en fourrure, attrapai un châle sur le dossier de ma chaise et dévalai les barreaux de l’échelle avec une expertise acquise au fil des années. Je courus ensuite jusqu’à la porte, chaussai mes poulaines et des socques en bois puis m’élançai hors du logis, à travers les longs couloirs et les escaliers aux marches inégales. À la fin de ma descente, je croisai le navarque Desmond et le capiston Renaud, aussi mal fagotés que je l’étais moi-même, se hâter d’un même pas vers la cour du guet.

« Est-ce vraiment la patrouille de messer Sénoc ?

— Espérons-le ! » me répondit Renaud.

Une fois rendue au-dehors, une brise glaciale nous scia les os. Je levai mes yeux vers les remparts où les sentinelles attendaient la venue de leurs supérieurs. Une d’entre elles se tourna vers la cour et, dès qu’elle nous aperçut, se rapprocha de nous.

« Alors, qu’en est-il ? s’enquit Messer Desmond

— Ils sont de retour, messer.

— Laissez-moi voir ! »

Nous nous retrouvâmes, le navarque, le capiston et moi-même, à gravir les escaliers quatre à quatre. Le vent me mordit aussitôt les joues. Je nouai mon châle autour de la nuque et m’appuyai contre les créneaux aux pierres mouillées de pluie. Mon regard se porta au plus loin des brumes, en contrebas du précipice où des hommes masqués d’un bec de corbeau progressaient le long des lacets. Un des marcheurs envoya des signaux lumineux à l’attention du guet. Le doute était dissipé ; il s’agissait bien de la patrouille tant attendue, et elle demandait que leur soient ouvertes les portes secondaires.

Renaud s’avança.

« Pourquoi diable veulent-ils entrer par là ?

— Ouvrons-nous ou sonnons-nous le tocsin ? », interrogea la sentinelle.

Les marcheurs furent à une distance raisonnable, où nous pûmes mieux les distinguer. En première ligne, un cavalier tenait avec maladresse sur sa selle, un guetteur menait d’ailleurs le cheval par la bride. Je portai mes deux mains à mes lèvres, pour contenir un cri. Ce cheval, à ne pas en douter, était celui du maestre.

« Il est blessé, murmurai-je.

— Et il n’est pas le seul » enchaîna le capiston. 

Des patrouilleurs se soutenaient aux épaules des valides, et deux brancardiers de fortune supportaient un homme visiblement mal en point. Le navarque se pencha vers son second, il lui souffla à mi-voix :

« Combien en comptez-vous ?

— Six. Et vous ?

— Il en manque quatre ! » pesta-t-il.

Un deuxième cheval fermait la marche en tirant un corbillard. Je me mordis la lèvre inférieure, car il était évident que les quatre absents se trouvaient entassés dans une carriole. Enchaînée à sa ridelle suivait une silhouette que des guetteurs bien armés encerclaient. Un prisonnier.

« Que faisons-nous, messer Desmond ?

— Ouvrons les portes secondaires, sans sonner le tocsin. Qu’on aille chercher Adelin et Beorn, et ce avec discrétion. Je ne sais pas ce qu’ils traînent avec eux, mais le maestre ne semble pas vouloir que cela s’ébruite. Essayons de garder le secret le temps d’en apprendre plus. »

Desmond, avec les deux sentinelles, le capiston et moi-même accrochés à leurs bottes, nous dirigeâmes à grande enjambée vers lesdites portes. C’était une entrée étroite, exiguë, où l’on ne passait qu’un fardier à la fois. Elle était protégée par une herse. Messer Desmond et Renaud conversèrent à l’écart, la mine sévère, tant que la porte resta close. J’attendis une petite éternité à me ronger les peaux des doigts, à épingler du regard les deux vigies qui, placées de part et d’autre de la manivelle, guettaient le signal du navarque pour l’actionner. Avec leur mallette en cuir, habillés à la va-vite, Adelin et Beorn, notre médecin et son apothicaire, nous rejoignirent sans tarder.

Et enfin, la herse monta.

Les patrouilleurs entrèrent un à un dans le fort avec un pas lourd et les épaules abattues. Ils retirèrent leur masque à bec bourré d’herbes aromatiques qui protégeaient leurs narines des miasmes de l’Amertume ; les visages étaient ternis par l’épuisement. Le cheval de tête, celui du maestre, portait un blessé aux jambes ensanglantées. Je clorai mes paupières le temps d’une prière. Que les saints fussent glorifiés si ce ne fut point-là mon maître ! Une œillade, un soulagement bref. Le cavalier n’était certes pas le maestre, mais je ravalai âcrement mes louanges quand les derniers guetteurs se furent réfugiés à l’intérieur du fort. Messer Sénoc fermait la marche avec le corbillard. Quatre profonds sillons couvraient son visage du front jusqu’au menton. Du sang coagulé en croûtes sèches maintenait ses deux paupières closes. Aveugle, mon seigneur avançait courber en se tenant l’abdomen. J’eus souhaité accourir vers lui, mais Adelin me devança ; il attrapa le maestre par les épaules et le conduisit vers une large pierre où il le fit s’assoir. Ils furent aussitôt rejoints par le navarque Desmond. Renaud et Beorn, quant à eux, s’enquirent des autres blessés en prêtant secours à qui en avait besoin. Le capiston me fit un signe de la tête, et je compris alors que ma place était d’aider les patrouilleurs, et non de me préoccuper de la santé d’un seul et unique individu — même si celui-ci était cher à mon cœur.

C’était la juste chose à faire à cet instant précis.

Un homme s’écroula devant moi. Ses jambes tremblotantes refusaient de le porter. Je l’entourai de mon châle, et il m’agrippa le poignet avec force. Tout à sa peine, le pauvre me siffla avec une voix nasillarde.

« Nous… Nous n’aurions jamais dû le ramener ici. »

Il fixa le corbillard d’un regard méprisant. Le blessé avait craché sa phrase avec un tel fiel que mon attention fut attirée vers la source de ses tourments. Les deux sentinelles et une poignée de patrouilleurs valides s’étaient rassemblés autour du véhicule non pas pour pleurer les morts — bien que je n’eusse point douté de leur chagrin — mais pour dévisager, à bonne distance, le prisonnier. Je me penchai vers la droite pour découvrir la silhouette du captif entre deux guetteurs. La rencontre me laissa dans un tel état de stupeur que je lâchai la main tremblante du blessé pour me rapprocher davantage. Je clignai des paupières avec une force exagérée, persuadée de la défaillance de ma vue. Divaguai-je entre réalité et hallucination ? Je palpai mon visage et mes bras. Non, c’était bien ma peau, et non celle d’une énième chimère. Je n’avais effectué aucun saut et pourtant, il se tenait bien là devant moi, drapé dans sa cape brodée, debout sur deux jambes comme seuls les hommes savaient se tenir. Des chaînes lui entravaient les mains. Les maillons en fer cliquetèrent, et il nous tint tête de sa haute stature. Face à face. Je levai les yeux. Il garda les siens fixement rivés sur nous. Sur nous tous, mais je fus la seule qu’il affrontait à cet instant précis, comme si les autres avaient déjà détourné le regard, et que j’étais la dernière à le défier. Je retins ma respiration, mal à l’aise, et le dévisageai superficiellement comme s’il me fut interdit de m’attarder sur les détails. Une vision d’ensemble, sommaire, et pourtant si tenace. Il avait le teint blême de ceux qui n’ont jamais éprouvé la chaleur du soleil. Au niveau de ses articulations ou des zones osseuses de son visage, sa peau était recouverte d’un maillage aux reflets nacrés, qui ressemblait à s’y méprendre à de fines écailles. Je ne sus dire s’il était jeune ou âgé, et cela m’importait peu en vérité, car les deux excroissances, à l’ivoire gravé de moult arabesques, qui dépassaient de sa chevelure cendrée monopolisaient mon attention. Deux cornes. Les mêmes qui me hantaient mes souvenirs depuis deux nuits. Un des guetteurs tira sur les chaînes en fer. Le visage du prisonnier se froissa comme celui d’un félin, et un autre détail me frappa ; entre les mèches d’une envahissante frange, le détenu nous perça de ses larges iris rosâtres qui n’allaient pas sans me rappeler la chimère de l’écumeur, celle rencontrée dans les quartiers de contrebande.

« Qu’est-il, au juste ? Humain ou chimère ? » demanda un guetteur.

Le navarque Desmond, qui dévisageait également le prisonnier des pieds jusqu’aux cornes, s’écria subitement :

« Qu’on me jette cette chose aux fers ! Et que personne ne s’en approche sans mon autorisation ! »

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez