Mi-chimère, mi-homme (scène 1)

Par Amusile
Notes de l’auteur : Bonjour à tous !
Voici un chapitre que j'avais hâte de vous partager. Les deux premiers chapitres sont une longue exposition, et voici le chapitre qui commence à tordre l'histoire et à accélérer le rythme.
Je vous souhaite une agréable lecture.

Avancer. Vite. Soif. Encore un effort. Frotter la langue. Écouter. Attention. Jamais seul vers eau. Concentrées sur notre environnement, nous nous arrêtâmes avec brusquerie. Avec notre peau tapissée d'écailles, nous nous déplacions sur deux longues pattes musclées ; nous ajustions son équilibre grâce au balancement d'une queue effilée. Une langue bifide se déroulait avec la régularité d'un métronome depuis le fond de notre gueule. Frotter langue. Goûter odeur. Belle eau. Pour boire. Bientôt. Avancer. Soif. Jamais seul... Je n'avais jamais glissé sous pareille peau. Ici, sur le Rivage, les chimères se résumaient à une faune exclusivement anthropoïde. M'étais-je perdue au-delà de nos frontières ou cette bête rôdait-elle, sous le secret des brumes, au plus près du guet de More ? Avancer. Envie. Impatience. Sentir eau. Entendre eau. Avancer encore. Bientôt boire. Un clapotement, celui de l'eau vive, monopolisait notre attention. Nous filâmes à travers les fougères, nous courûmes à grande enjambée, fauchant la végétation de la queue. Notre soif me grattait l'esprit autant qu'elle lui asséchait la gorge. Nous rassemblâmes nos pattes sous notre corps, prêtes à sauter au-dessus d'un buisson, quand nous nous figeâmes brusquement. Danger. Odeur étrange. Bruits étranges. Prudence. Moi approcher ? Moi partir ? Moi avoir soif. Moi approcher. Moi observer. Et attendre... Puis boire eau. Nous calculâmes chacun de nos mouvements. Doucement. Caresser la terre. Patte après patte. Nous avançâmes avec un calme extrême et nous glissâmes, au milieu des pieds géants des champignons, au plus près des bruits.

Devenir air. Devenir terre. Devenir feuille. Et observer. Cette chimère me convenait bien. Agile. Prudente. Raisonnée. Nous nous avançâmes encore d'un pas. Enfin, à travers le buisson ramé, nous vîmes le cours d'eau. Juste un filet, au milieu d'un lit de mousse, où poussaient une multitude de champignons aux couleurs vives et phosphorescentes. Certains atteignaient une toise de haut et protégeaient, sous leur grand chapeau, les pieds des jeunes pousses. J'en reconnaissais la bonne majorité : des amanites, des cèpes, des bolets flamboyants... Des champignons impropres à la consommation qui, à peine enracinés, semaient déjà leurs spores toxiques à tout vent comme le prouvaient les brumes qui s'effilochaient sur la végétation. De la vive brume, à n'en pas douter. Aucun guetteur, même équipé du meilleur bec de corbeau, ne pouvait survivre ici. Odeur partie. Danger aussi ? Nous regardâmes à droite puis à gauche ; nous scrutâmes les ombres alentour, à l'affût d'une menace, mais aucune ne se fit sentir. L'appel de l'eau brûla notre gorge. Nous sortîmes à découvert sur nos quatre pattes cette fois, notre ventre rasant la mousse, et rampâmes jusqu'au point d'eau avec un empressement à peine contenu par la prudence. Nous nous penchâmes au-dessus du ruisseau. Pendant un instant fragile, je captai notre reflet ; une tête difforme, recouverte d'écailles et de plumes, percée de deux yeux ronds, d'un rose translucide.

Bonne eau. Plaisir. Fraîcheur. Agréable.

Nous aspirâmes, aspirâmes et aspirâmes encore l'eau fraîche. Chaque goulée nous provoquait une telle sensation de satiété que mon esprit, tout à son apaisement, n'aspirait alors s'abandonner qu'à la douce satiété de mon hôte. Ainsi, à chaque délicieuse gorgée, mes pensées se fondirent davantage aux siennes pour finalement ne subsister qu'en de légers murmures. Boire bonne eau. Puis dormir. Au nid. À l'abri, en hauteur. Partir ? Boire encore puis partir. Eau très bonne. Endroit calme. Bonheur. Plaisir. Content. Tout à coup, un sifflement scinda l'air, et nous lâchâmes un cri strident. Vive douleur. Patte blessée. Danger. Qui ? Où ? La douleur cuisante nous réveilla avec la violence d'un coup de fouet. Nous cherchâmes autant notre agresseur qu'un endroit où nous mettre à couvert. Un deuxième sifflement, et une flèche se planta dans un champignon non loin de nous. Il nous fallait nous enfuir. Ne surtout pas nous faire tuer, car un saut de chimère, réalisé sous une telle urgence, m'était impossible à mener.

Nous devions fuir.

Nous rebroussâmes chemin. Courir. Fuir. Chercher un abri. Nous boitillâmes vers le buisson où nous nous étions dissimulés tantôt. Courir. Fuir. Mal. Peur. Souffrance. Sa peur. Sa souffrance. Je m'efforçai de segmenter nos ressentis, de tracer et retracer encore la barrière entre la douleur véritable, cuisante, handicapante de la chimère et ma propre perception, alors que la chimère se démenait pour sauver sa peau. « Tu ne souffres pas, me répétai-je. Tu ne risques rien. Tu n'as rien à craindre. La chimère va mourir, mais toi, tu n'auras rien... Toi, tu ne souffres pas... » Courir. Fuir. Courir. Fuir. Cou... Une sensation de déchirement éclata dans notre thorax lorsqu'un nouveau trait se figea dans notre chair. Nous tombâmes à la renverse, la gueule dans la mousse humide. Nous nous contorsionnâmes à la recherche d'une prise, mais nos mouvements désespérés accrurent l'étau dans notre poitrine. « Tu ne souffres pas », scandai-je inlassablement alors que l'aiguillon de métal perforait les organes de la chimère. Courir. Fuir. Courir. Fuir. Courir. Je devais me dégrafer, mais la douleur effrita ma volonté. La chimère, haletante, chercha son prédateur. Où ? Qui ? Je ratai le désarmement des connexions. Devant. Bruit dans feuilles. Une silhouette sortit des hautes fougères. La silhouette svelte d'un bipède que la chimère et moi-même découvrions, à cause de notre position, à l'envers. Elle avança vers nous avec la démarche ferme et assurée du chasseur aguerri. Ennemi trouvé. Devoir se battre. « Se battre ? Sans moi. » J'attrapai enfin une connexion quand, tout à coup, la chimère planta les griffes de ses pattes antérieures dans la terre, et nous nous redressâmes avec la volonté farouche d'en découdre. « Je dois sortir maintenant ! » Sa mort promettait d'être violente. Je rompis le lien du toucher quand deux autres chasseurs, arc à la main, sortirent des fourrés. « Des arcs ? » Cette singularité me poussa à renouer avec la chimère. Je me fondis en elle au point d'en oublier de segmenter. Les chasseurs, vêtus d'une longue cape, se tenaient droits comme seuls les hommes savent se tenir. Un large capuchon leur gobait le visage, mais je distinguai, sur la tête de chaque assaillant, deux ornements en ivoire semblables aux cornes d'un jeune bélier. « Quelle tenue singulière ! Sont-ce des écumeurs ? Comment peuvent-ils survivre dans l'Amertume ? » L'étrangeté de la rencontre m'alerta viscéralement quant à la dangerosité de nos assaillants. Se battre. Gagner. Survivre. Malgré notre patte blessée, nous sautâmes sur notre ennemi le plus proche. Il esquiva nos griffes acérées d'un pas sur la gauche puis, une fois son équilibre retrouvé, tira un sabre au clair. Croc. Mordre. Tuer. Et survivre. Nous nous glissâmes vers le flanc découvert du chasseur, tendîmes notre gueule, mais notre adversaire nous esquiva d'un bond en arrière. À bout de souffle, à cause de la blessure qui nous comprimait la poitrine, nous crachâmes un flot d'écume rougie de sang. Encore... Attaquer... Survivre... Nous rassemblâmes nos forces dans un ultime saut. Les flèches des archers nous fauchèrent en plein élan, et nous nous effondrâmes dans le ruisseau, incapable de nous relever. Survivre... vivre... Un chasseur s'avança. De lui, nous ne vîmes que ses bottes crottées alors qu'il eut approché. De lui, nous ne sentîmes que sa main lorsqu'il l'eut apposée sur notre nuque. De lui, nous n'entendîmes que le rythme calme de sa respiration. Et nous accueillîmes la mort avec une étrange sérénité, comme si notre assassin avait absorbé toute peur, comme si la lame qu'il plongea dans notre cœur encore palpitant ne fut qu'un simple courant d'air...

La mort de la chimère m'arracha de sa dépouille et me jeta avec la brutalité d'une gifle dans mon propre corps. Ce dernier, délaissé depuis les premières heures sombres de la nuit, n'eut guère le temps de se préparer à un retour aussi soudain de mon esprit ; il se refusait de plier ne serait-ce qu'un orteil. Seuls mes muscles oculomoteurs répondaient à mes sollicitations. Durant cet entre-deux où j'étais encore hantée par la peau de la chimère, ma chambrette et son mobilier sommaire me paressèrent bien irréels. J'espérais que la lumière d'un prochain matin balaierait les souvenirs de cette agonie à jamais de ma mémoire. Dame, la lumière ! J'avais trouvé ce détail qui me chiffonnait : ces chasseurs marchaient à travers l'Amertume sans feu bleu et sans bec de corbeau. Rien. Des fous suicidaires ou bien.... Ces chasseurs étaient-ils comme moi, des miraculés de la brumoise ? Je me refusais de poursuivre mes pensées, car leur conclusion me brouillait le cœur. Pourtant, je devais en achever le cours. Cette rencontre apportait pourtant la preuve que l'immunité aux brumes était une particularité que je partageais avec d'autres. J'étais dans tous mes émois. Désarmée, nerveuse, abasourdie, révulsée, curieuse, angoissée. J'ignorais comment contrôler ces flots houleux qui me submergeaient. Je n'étais pas unique en mon genre, et cette certitude me terrifia plus qu'elle ne me rassura.

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Zlaw
Posté le 13/05/2021
Bonjour ! =)


On plonge directement dans l'action en ce début de chapitre. Je pense que l'usage de l'italique est judicieux. Je pense aussi que certains te diront peut-être que ce n'est pas indispensable, puisque le style d'expression de la chimère est très différent de celui de Clervie. En ce qui me concerne, tu as très bien fait, parce que ça te permettra sans doute de lever des ambigüités lorsque les deux fils de pensées se mélangeront potentiellement un peu plus qu'ici. C'est une précaution et ça ne gêne pas la lecture, alors pourquoi s'en priver ?

On découvre enfin les symptômes que jusqu'ici Clervie n'a fait qu'évoquer. J'étais très curieuse, donc pour moi c'est bien amené. Il s'agit donc d'une sorte de possession de chimères de sa part. Elle voit à travers leurs yeux, perçoit à travers elles, et peut même suivre ce qui leur traverse l'esprit. Elle n'en a cependant pas le contrôle, voire plus contraignant, elle perd momentanément le contrôle de son propre corps pendant ces épisodes, au point d'avoir du mal à le récupérer au réveil. Est-ce parce que l'anatomie des chimères est si différente de la sienne ?

D'après ce qu'on voit ici, les chimères semblent simplement être des êtres primitifs qui évoluent tout bonnement dans un environnement différent de celui des humains. La créature cherche à boire, se méfie des prédateurs ; ce sont des angoisses animales, normales, connues. L'invasion de la Brume ne paraît donc pas être malicieuse de la part de ses habitants. C'est quelque part juste un phénomène météorologique malheureux pour la population humaine, le clash de deux écosystèmes. À voir si cette collision n'a pas pu être provoquée par quelque chose ou quelqu'un de mal intentionné, ceci dit...

L'apparition d'individus résistants à la Brume semble beaucoup intriguer Clervie. Je n'avais pas tout à fait compris qu'elle y était immunisée, je pensais simplement qu'elle y avait survécu, mais c'est bon à savoir. Ça lui rendra probablement service à l'occasion. En tous cas il y a un léger je-ne-sais-quoi d'assez stylés à ses figures de l'ombre. Je me demande où elles vont nous mener.


À bientôt ! J'ai fait une pause dans mon suivi récemment, ça m'arrive de temps en temps, il ne faut pas s'inquiéter. Je vais voir pour rattraper mon petit retard sous peu. =D
Amusile
Posté le 16/05/2021
Coucou à toi,

Je n'étais pas inquiète. La vie est faite de son lot d'obligations et d'aléas. Et puis, elle nous pousse vers d'autres horizons parfois. Néanmoins, je suis toutefois heureuse de lire à nouveau un de tes commentaires.

J'avais hâte de découvrir ton ressenti quant à la particularité de Clerie. Pour l'usage de l'italique, je préfère en effet privilégier la clarté. J'ai vraiment à cœur d'être limpide pour le lecteur, même dans des passages plutôt délicats à gérer dans la narration comme celui de cette scène.

*Est-ce parce que l'anatomie des chimères est si différente de la sienne ?
C'est un des facteurs, en effet. Il faut un temps à Clervie pour se réapproprier son corps après un réveil. Ce retour est d'autant plus difficile lorsque l'hôte meurt durant le saut comme c'est le cas dans ce passage. Si la chimère décède, l'esprit de Clervie se croit lui-aussi "mort" durant un temps, et cela se traduit dans le meilleur des cas par une paralysie du réveil. Par conséquent, Clervie évite au maximum de "mourir" avec une chimère.

Pour les marcheurs dans les brumes, je te laisse découvrir la suite et vivre les prochaines rencontres.

Merci encore pour ta lecture.
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