Mayo

Par Maud14

« Il est juste au dessus de nous », s’écria soudain Marco.

Un second éclair sillonna le ciel, déchirant les nuages noirs. Les orages étaient devenus de plus en plus dangereux et violents avec le réchauffement climatique et personne ne risquait plus sa vie à s’aventurer dehors par ce temps. On ne comptait plus les décès survenus par électrocution de la foudre. Pourtant, la météo ne l’avait pas prédit.

Hyacinthe coula son regard vers l’orée de la forêt où s’était éclipsé Alexandre un pue plus tôt. Son visage grave apparut quelques secondes plus tard. Il marcha droit vers elle les sourcils froncés et c’est à ce moment que Hyacinthe fut aveuglée par une lumière tellement puissante qu’elle lui fit fermer brutalement les yeux. Parallèlement, un bruit si assourdissant qu’un coup de feu strident claqua à travers ses oreilles. Elle se baissa instinctivement, dérapa sur la roche glissante et tomba à terre.

Des hoquets de frayeur s’élevèrent près d’elle et elle rouvrit les yeux, le coeur au bord des lèvres. Juste au dessus d’elle, à quelques centimètres de son visage, un filet étincelant et incandescent frémissait, comme figé dans l’espace. Au second plan, Hyacinthe remarqua la main d’Alexandre grande ouverte, puis, ses yeux effrayés et ses traits concentrés. Hyacinthe se recula doucement et réalisa avec stupeur qu’il tenait un éclair en main. Ses mains se mirent à trembler et elle se traîna sur la pierre pour s’éloigner de la fulguration qui avait bien faillit l'atteindre. L’effort qui se lisait sur les traits du titan se relâcha d’un coup lorsqu’il libéra sa prise et que l’éclair frappa le sol.

Ali courra vers elle pour s’assurer qu’elle n’avait rien avant de remercier Alexandre du regard. Celui-ci s’approcha de Hyacinthe et s’accroupit près d’elle. Ses yeux bleus striés d’un éclair lumineux l’examinaient.

« Combien de fois devrais-je être redevable de toi? », dit-elle.

L’ombre d'un sourire étira ses lèvres.

« Heureusement que tu es là », souffla-t-elle, encore sous le choc de ce qu’il venait de se passer. Elle se releva, et ses jambes flanchèrent.

« Ostie d’caliss rappelez-moi pourquoi on s’est embarqué la dedans? », s’exclama Manu en se prenant la tête dans les mains.

« Bon, bonne nouvelle, on a Alex », lâcha Ali.

Marco leur conseilla de commencer à monter le campement alors que la pluie s’était un peu calmée. Hyacinthe s’empara de la toile de sa tente, mais le tissus s’échappa de ses mains. Elle réitéra l’opération, mais rien n’y faisait. Puis, elle remarqua que ses mains tremblaient tellement de froid et de choc qu’elle était incapable de tenir quoi que ce fut.

« Laisse-moi t’aider »

Alexandre lui adressa un regard serein, et, en deux minutes, la tente fut montée et ses affaires au sec. C’est alors qu’elle se rendit compte qu’ils n’avaient prévu que deux tentes. Une grande pour les trois hommes, et une plus petite pour elle. Une plus petite qui avait tout de même la place d’accueillir deux personnes.

Alexandre comprit son regard vers les deux camps de fortune.

« Je peux dormir dehors »

« Non. Je n’ai aucun problème à partager ma tente avec toi », rétorqua-t-elle, sentant ses pommettes se réchauffer en même temps. Elle se détourna et fit mine de vérifier si les piquets étaient bien enfoncés dans le sol.

Les autres finirent à leur tour de monter leur tente et Ali se redressa, les joues rougies par l’effort. Son regard se posa sur la tente de Hyacinthe, puis, sur Alexandre. Au loin, l’orage grondait mollement, comme s’il était mécontent d’avoir rater son coup.

« Ah, merde, j’avais pas pensé à ça, rouspéta-t-il. Hyacinthe, tu préfères que je dorme avec t… »

« Non, tout va bien », trancha-t-elle, de plus en plus mal à l’aise.

« Ok »

La pluie battant à nouveau son plein, il décidèrent de s’abriter sous les tentes où ils seraient plus en sécurité que sous les arbres. Hyacinthe ne put s’empêcher de se demander pourquoi Alexandre ne les protégeait pas avec son pouvoir, comme lorsqu’il avait empêché la pluie de tomber sur elle à plusieurs reprises déjà dans le passé. Elle observa son grand corps tenter de trouver une position confortable dans la tente. Sous cette toile bleuâtre, Alexandre paraissent prisonnier, entravé par ce tissus, captif d’un refuge trop étroit pour son corps massif. Il finit par soupirer et s’allongea sur son coude en faisant attention à lui laisser suffisamment de place. L’odeur du bois, de la pierre et de la végétation humides embaumaient le petit espace.

« Pas facile d’être aussi immense », pouffa Hyacinthe en claquant des dents.

« Tu as les lèvres toutes bleues », remarqua-t-il, le regard vissé à sa bouche.

« Je… je crois que je devrais mettre des habits secs », dit-elle en voulant récupérer des vêtements dans son sac imperméable. Mais ses doigts, frêles et frissonnants, ne parvenaient pas à tirer la fermeture éclair. Elle se rendit soudain compte de l’état dans lequel elle était lorsque ses phalanges restèrent congestionnées sans pouvoir bouger.

Ses dents se mirent à claquer plus fort, et soudainement elle sentit le froid glacial de ses vêtements sur elle. Elle se figea, incapable de faire le moindre geste. L’albatros se redressa, ouvrit son sac à sa place, sortit des habits secs et les tendit à Hyacinthe.

« M…merci », bredouilla-t-elle.

« Tu es toute pâle, enlève tes vêtements mouillés », lui dit-il en étudiant à nouveau ses doigts glacés crispés sur son pull. Il posa sa paume dessus et fronça les sourcils.

« Enlève ça », répéta-t-il, plus directif.

Hyacinthe s’empara tant bien que mal de son t-shirt et trembla violemment, stoppant son geste. Mais Alexandre s’empara du tissu et lui passa au dessus de la tête. Lorsque ses cheveux trempés retombèrent sur son dos nu, elle se mordit violemment la lèvre. Très vite, il s’empara de ses mains engourdies et les passa dans le pull chaud pour le lui enfiler. Le contact doux et tiède du vêtement lui arracha un soupir de satisfaction et elle se sentit mieux. Puis, elle lui fit signe de se retourner et se débarrassa de ses chaussures, de son pantalon avant d’enfiler péniblement une paire sec. Une fois terminé, elle lui balbutia qu’elle avait fini.

Alexandre lui fit à nouveau face. Remarquant que ses propres habits gouttaient sur la tente, il se débarrassa de son t-shirt d’un geste souple et son odeur se répandit dans la toile. Un mélange d’érable sucré et de vent frais. Son torse nu irradiait dans la pénombre et Hyacinthe ne pu s’empêcher de détailler les nombreux courbes et sillons de ses muscles, de ses os, de sa peau. Une charpente digne d’une oeuvre d’art. Elle se rendit compte qu’il n’avait pas de vêtement de rechange. Il roula en boule son t-shirt qu’il repoussa dans un coin de la tente.

« Tu… tu n’as pas froid? »

« Non »

« Tu veux que je te prête quelque chose? »

Son rire crépita près d’elle et ses yeux moqueurs se posèrent sur elle.

« Tu penses que ça m’irait? »

« Non, pas vraiment »

Elle pouvait sentir la chaleur qu’il dégageait de là où elle était et elle la trouva bien plus tentante que n’importe quel vêtement chaud. Hyacinthe frissonna. Alexandre était tellement à l’aise avec son corps qu’il n’éprouvait aucune gêne à ne pas porter de vêtements. Il s’empara de son duvet, le déballa, l’ouvrit et le posa sur elle en silence. Puis, il s’allongea à même le sol, sur la toile, tentant de prendre le moins de place possible.

Elle s’étendit à son tour sur le flanc face à lui, la tête posée sur ses doigts glacés et sentit ses cheveux encore trempés lui chatouiller la joue. L’albatros tourna la tête vers elle et une lueur sibylline zébra au fond de ses orbes bleues. Il leva lentement la main de son torse pour passer doucement son pouce sur la lèvre fendue de la jeune femme. Ses larges paumes la réchauffèrent bien plus que ses nouveaux vêtements.

« Tu t’es mordue la lèvre », remarqua-t-il candidement.

Soudain, ses sourcils se froncèrent, et il recula ses doigts.

« Tu tremble encore »

Alexandre roula sur le côté, passa son bras par dessus le duvet de Hyacinthe et la fit glisser jusqu’à lui. Son corps bouillant l’accueillit et elle crut entrer en fusion lorsqu’il la serra contre lui. Le froid quitta tout à fait l’enveloppe charnelle et le coeur de Hyacinthe. Elle respira, inspira, huma son odeur.

Juste sous ses yeux, le cou du titan offrait sa peau lisse, blanche, où pulsait une fine veine, signe qu’un coeur battait en lui. Elle contempla ce mouvement de vie, cette preuve que le corps contre elle était humain, après tout.

Alexandre s’assura que le duvet la recouvrait entièrement et cala son menton contre le front de la jeune femme. Puis, il s’empara de ses doigts glacés qu’il enveloppa de sa main, les ramena contre son torse entre eux deux et soupira longuement.

« Je ne te donne pas froid? », croassa-t-elle, inquiète.

« Non », souffla-t-il tout bas contre son front.

« Merci »

« Tu vas arrêter de me remercier? », murmura-t-il de son accent chantant, avant de la ramener un peu plus contre lui, sentant qu’elle frissonnait encore. Elle garda le silence, et, petit à petit, elle perçut son corps se réchauffer, ses muscles se détendre et s’apaiser. Bercée par sa poitrine qui se soulevait et s’abaissait régulièrement, par cette odeur agréable, Hyacinthe commença à s’endormir. Elle se sentit protégée, blottie dans un cocon, exactement là où elle devait être. Elle savait que lui ne dormirait pas, qu’il veillerait. A cette pensée, elle serra la main d’Alexandre contre elle et il lui répondit en frôlant le dos de sa main de son pouce. La pluie tombait sur le toit de leur tente, propageant un doux son apaisant, régulier, presque rassurant. Ils étaient en sûreté, à l’abris de cette nature belliqueuse, humide, froide, parfois mélancolique. Le chant de la pluie mêlé à celui de la respiration de l’albatros l’endormirent en quelques minutes.

« Vous avez faim?! », hurla alors Ali à travers les tentes. Hyacinthe se réveilla brusquement en sursautant.

La pluie s’était évanouie et l’obscurité avait tout avalé. Hyacinthe ne distinguait même pas le corps d’Alexandre contre lequel elle avait glissé pour se retrouver le front contre son flanc chaud. Ahurie, elle se redressa et tenta de s’habituer à la nuit.   Elle avait dû s’assoupir un petit moment.

« Bien dormi? », demanda Alexandre d’une voix rauque et amusée.

« Oh, vous dormez?! » beugla à nouveau Ali.

« Nan! Ouais on a faim », répondit la jeune femme en baillant.

Elle entendit un zip et des bruits métalliques qui lui indiquèrent que les autres commençaient à faire à manger.

L’albatros se leva à son tour, étira son corps qui n’avait pas bougé d’un pouce et ouvrit la tente. Hyacinthe quitta leur nid douillet à contre coeur. Ils dînèrent des boîtes de conserve de lentilles avec un peu de pain du matin qu’ils accompagnèrent d’une vieille bouteille de whisky pour se réchauffer. Le ciel s’était complètement dégagé et le croissant de lune semblait leur sourire, au firmament, entouré de ses belles compagnes étoilées. Le fjord offrait à leurs yeux ses eaux sombres et serpentines, moins fantomatiques que quelques heures plus tôt. Il faisait frais, mais un petit feu leur léchait les pieds et les mains pour les maintenir dans sa chaleur et les épargner de l’air vif du fjord.

« Vous avez entendu parlé de la légende de Mayo? », demanda Marco après un long moment silencieux où chacun appréciait la chaleur de son plat et de l’ambiance apaisante qui les enveloppait.

« Non », avoua Hyacinthe, complètement friande des légendes locales. Elle repensa aux Morgans de Pierrot, et son coeur se serra furtivement à l’intérieur de sa poitrine.  Les autres secouèrent négativement la tête et poussèrent Marco à raconter son histoire.

« On raconte que le tout premier homme, Mayo, était plus grand que les pins blancs qui surplombaient les montagnes du fjord du Saguenay. Au cap Trinité, qui à l’époque se dressait bien droit vers le ciel, l’eau arrivait juste sous le nombril du géant. Il y a des milliers et des milliers de lunes, aux premières heures du monde, Mayo livra bataille contre Enin, le dernier des monstres peuplant les profondeurs ténébreuses du Saguenay. La bête avait les allures d’une immense morue à la tête affreusement gonflée. Durant le combat qu’il remporta, Mayo fracassa à trois reprises l’immense crâne du monstre sur le cap Trinité, arrachant, dans un infernal fracas, des morceaux de la montagne. Ainsi, dit la légende, Mayo orna le profil du cap Trinité de ces trois entailles aux allures d’escalier géant. Sur ces plateaux, où aucun arbre ne pousse, l’esprit de Mayo règne à jamais et veille à ce qu’aucun monstre ne revienne hanter le fjord ».

Le feu crépita et des flammèches s’élevèrent vers le ciel d’une douce noirceur pour s’évanouirent dans l’air. Une bise venue du fjord frôla leurs visages, comme un écho du souffle de Mayo. La terre qu’ils foulaient avait vu naître de nombreuses légendes, inventées par les autochtones, transmises de générations en générations. Des histoires pour expliquer la nature magnifique, parfois hostile, mais toujours façonneuse. Façonneuse de paysages, d’esprits, de corps. Hyacinthe alla se coucher la première, éreintée de la journée. Elle se blottit dans le duvet et s’endormit aussitôt, entourée de cette nature primaire, brute et féconde, acceptant le sommeil comme une bénédiction. Elle n’entendit pas Alexandre la rejoindre plus tard. Peut-être ne l’avait-il jamais rejoint.

Un géant d’arbre et de pierre dont le souffle provoquait des ouragans peupla ses rêves et ses yeux s’ouvrirent sur une toile de tente sombre. Le jour semblait poindre néanmoins, et Hyacinthe sortit dans le silence empereur du petit matin.

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joanna_rgnt
Posté le 11/09/2021
Toujours aussi bien hein ! Je ne m'en lasse pas, j'aime toujours autant ces petits moments entre Alex et Hyacinthe ! Hâte que tu publies la suite grâce à mes chapitres mdrr
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