Mathilde IV – 01h37

Par Louis.W

Les pieds plongés dans le ruisseau, je bâtai lentement des jambes quand une jolie mélodie, traversant la clairière, vint chatouiller mes oreilles avec douceur. Plus loin, Annabelle se prélassait au bord de l’eau. Assise sur une haute pierre, elle avait la tête relevée vers le ciel, et sa délicate peau marron, luisait des quelques rayons effleurant çà et là son cou. À son poignet, un joli bracelet en or dansait en rythme ; et ses jambes, enveloppées dans notre jupe verte scolaire, caressaient de leurs extrémités nues le cours d’eau auprès duquel je rêvassais. Annabelle les retira, se saisit d’une petite serviette blanche, et les essuya avec tant de légèreté, qu’on aurait dit qu’elle frottait un bijou.

— Anna ! entendis-je d’ici. Arrête donc de bouger ! rouspéta Sophie dans son dos.

Cette dernière, comme à son habitude, était aux petits soins d’Annabelle. Elle essayait sur le moment de lui refaire ses couettes. C’était d’ailleurs de ses lèvres, que sortaient les quelques paroles du tube américain.

— Fly-me-to-the-moon… chantonna-t-elle, en remuant la tête en rythme.

Annabelle passa ses mains dans sa chevelure noire et la secoua avec légèreté. Puis, elle se tourna vers moi et m’adressa un délicat sourire. Je sentis mes joues chauffer. Je ne savais pas trop comment réagir et te pris cela comme une invitation. Je me rapprochai alors des filles.

— Anna, murmurai-je en touchant, mais juste un peu, ces cheveux ondulés.

Annabelle retira ma main à l’aide de la sienne.

— Pas mes cheveux… souffla-t-elle.

Je nageais dans ma propre gêne quand la voix de William s’éleva dans mon dos.

— La princesse et ses éternels caprices.

Ladite princesse le fusilla du regard et se contenta de détourner la tête. Elle mettait toute son énergie à paraître boudeuse, quand tout à coup, elle toussa violement. Plusieurs fois. Encore et encore.

— Anna… ? s’enquit Sophie l’air inquiète.

Le poing fermé devant la bouche, Annabelle toussa encore, puis, soupira quand le mal la quitta. Elle jeta un œil à la mine alarmée de William.

— Ça va ! Regarde, il n’y a pas de sang !

Elle lui montra la paume de sa main et William sembla rassuré. Il scruta les environs de notre petite zone.

— On a trouvé un coin tout plein de champignons, raconta-t-il, on va faire une cueillette, vous venez ?

— Non merci, lui répondit Sophie d’un ton désintéressée.

Elle terminait de boucler les couettes d’Annabelle, quand cette dernière me considéra de la tête aux pieds.

— Tu n’es pas venue dans l’uniforme du collège ? ! Oh Seigneur… gémit-elle, on s’était pourtant mis d’accord.

Sophie parut elle aussi soucieuse.

— Si ma mère apprend que je lui ai menti…

William soupira, l’air de s’ennuyer. Il se tourna vers moi et me saisit la main.

 — Viens ! dit-il avec engouement, tu vas voir ça va être drôle.

Et il m’entraîna avec lui à l’écart de la clairière. Je n’eus même pas le temps d’hésiter. De toute façon, au vu ma bourde concernant l’uniforme, William m’avait en quelque sorte sauvé de la foudre des filles. Comme il était rare qu’on m’invite dans un groupe, je le laissai me guider par le poignet.

— N’allez pas trop loin ! lança Annabelle. Et ne t’éloigne pas tout seul William !

C’est comme ça que je fus entrainée dans une escapade avec le groupe de William. Au collège, quand les professeurs se plaignaient, c’étaient toujours leurs noms qui revenaient en boucle. La dame de la vie scolaire les appelait : « la bande des gosses à problèmes ». À chaque fois qu’elle venait les chercher en classe, je ne pouvais m’empêcher de rire. William et sa bande animaient les cours de leurs pitreries. J’étais contente d’être avec eux aujourd’hui.

On rejoignit Nathalie et Claude. Avec William, ils passèrent un long moment à explorer le petit périmètre qu’ils s’étaient octroyé. Cherchant sous les pierres, explorant les terriers et tentant même de grimper à certains arbres. Les mains gantées pour certains, nues pour d’autres, ils fouillaient fourrés et broussailles à la recherche de champignons. Tous les trois avaient de l’énergie à revendre, moi, je ne pus tenir leur vigueur qu’au début. Bien vite, je m’accroupis sous un arbre et me contentai de leur envoyer des encouragements. Vu le timbre de voix timide que j’avais, je ne crois pas qu’ils m’entendaient. Pourtant, ils me faisaient tout de même signe du bras quand ils trouvaient quelque chose.

Je sentis un pincement sur ma main et découvrit une fourmi qui m’avait mordu. Entre deux grandes herbes à côté d’elle, le corps déchiqueté d’un insecte gisait sur le sol. Il s’agissait d’une mante religieuse. La pauvre, n’ayant plus de tête, se faisait dévorer par une horde de fourmis surexcitées et, les yeux rivés sur le spectacle, je me souvins d’une étrange histoire que Sophie nous avait contée un jour.  

Elle nous avait appris que, lors d’un accouplement de mantes, si la femelle en obtenait la chance, elle déchirait la tête du mâle et s’adonnait sans vergogne au cannibalisme pour se nourrir. L’utilisant ainsi comme ressource, elle échangeait en quelque sorte sa vie contre la sienne. Je considérais la dépouille de l’animal, me disant que c’était bien cruel. Mais bon, peut-être était-ce normal. Peut-être était-ce… la nature.

— Regarde ! me lança Claude avec enthousiasme.

Mon cœur manqua un battement. Surprise par son arrivée et par le champignon qu’il me montrait d’un peu trop près.

— Vous… vous n’avez pas peur que ce soit toxique ? questionnai-je.

Claude se rapprocha de William. Il lui chuchota quelque chose à l’oreille et tous deux se mirent à rire aux éclats.

— Ça ne va pas de l’effrayer comme ça ? les gronda Nathalie.

Elle me tendit une main pour que je me relève.

— Ne fais pas attention aux garçons, parfois… ils ne peuvent pas contenir leur connerie…

— Hé ! grogna William.

— Ne t’inquiète pas non plus pour les champignons, reprit-elle en l’ignorant. On ne compte pas les manger.

J’acquiesçai de la tête.

Quand les professeurs se plaignaient de leur bande, ils pointaient tout le temps du doigt William et Claude. Mais moi, je savais qu’ils se trompaient. Je savais, qu’une bêtise sur deux faites en classe, venait en réalité de Nathalie et de son tempérament explosif. C’était elle l’élément perturbateur du groupe.

William se laissa tomber sur l’herbe en étoile de mer.

— Si seulement on pouvait randonner chaque semaine.

— Rêve pas, lui lança Nathalie. L’année prochaine on est au lycée. On n’aura même pas le temps de sortir le week-end, rouspéta-t-elle.

William releva son buste du sol.

— Maintenant que j’y pense, dit-il. C’est bizarre que Sophie nous ait invités là.

— C’est-à-dire ? demanda Claude.

— Bah… les insectes et la boue, ce n’est pas tellement son truc.

Claude haussa les épaules.

— Voit le bon côté des choses. Au moins on a découvert cet endroit.

Nathalie mima l’objectif d’un appareil photo avec ses doigts. Elle le pointa sur William, et alors qu’elle s’apprêtait à prendre le cliché imaginaire, elle se stoppa et jeta un regard en l’air. Une goutte d’eau lui frappa le nez.

— Il… il pleut ? s’étonna Claude.

— Il goutte… souffla Nathalie.

Elle jeta un œil à sa montre. Notre cueillette s’était allongée dans le temps et, même s’il n’était encore que quinze heures écart, à cause de la venue en masse des nuages, le ciel commençait à se recouvrir d’une façon peu rassurante. Tous trois rangèrent à la hâte leurs butins dans un sac, et on se pressa de faire demi-tour en direction du ruisseau.

— Quelle galère… râla Nathalie. J’imagine que personne n’a de parapluie ?

Pour toute réponse, Claude haussa les épaules et secoua la tête. Nathalie se mise à penser à haute voix :

— Si on part maintenant, on sera peut-être dans le bus retour vers dix-sept heures.

— J’espère bien, appuya Claude. Si je ne rentre pas très vite, mes parents vont se douter de quelque chose.

Il arrêta sa marche. Nous étions de retour à la clairière. À peine arrivée, j’aperçus Annabelle qui minaudait près d’Henri. Ce dernier, tentant sûrement de la séduire, venait de lui offrir un bouquet improvisé de fleurs qu’il avait cueillies. Je me demandais bien ce qu’elle pouvait ressentir. Ce que cela faisait, d’être au centre de l’attention.

Annabelle nous vit arrivés et s’approcha en croisant les bras.

— C’est pas trop tôt ! nous dit-elle.

 En même temps qu’elle se plaignait de notre retard, elle tentait de couvrir ses cheveux des quelques gouttes qui tombaient du ciel. Bientôt, nous fûmes réunîmes près du ruisseau et, tandis qu’on discutait du départ :

— Il ne manque pas quelqu’un ? s’enquit Nathalie.

Un peu troublée, elle considéra chacun d’entre nous et nous compta avec son index.

— Onze… douze… et treize… 

Etonnée, elle recommença du début, mais arriva au même compte.

— Je crois que Mathias n’est pas là.

— Peut-être qu’il est déjà parti ? proposa William.

Nathalie contesta de la tête.

— Il n’avait aucune raison de faire ça.

— D’accord, mais on fait quoi du coup ?

— Je ne sais pas trop… hésita-t-elle.

Elle considéra Nasir du coin de l’œil.

— Essayons… d’attendre ici un moment, proposa-t-il. Si on va à sa recherche et qu’il revient, il ne nous trouvera pas. Et si on envoie juste une partie du groupe, mais qu’il revient, on devra aussi attendre ceux qui sont allés le chercher.

Annabelle sembla mal à l’aise.

—  Qu’est-ce qu’il peut bien faire… ? souffla-t-elle inquiète.

— De toute façon on n’a pas trop le choix, ajouta Nasir. Essayons de ne pas prendre l’eau. Il va bien finir par revenir.

Bon nombre acquiescèrent et, tout en restant proche les uns des autres, chacun s’installa plus ou moins à l’abri des gouttes. J’étais de nouveau à l’écart, mais en vérité, c’était comme ça que je me sentais le plus à l’aise. À ma gauche, je remarquai Xavier assis les jambes croisées. Mangeant un sandwich sorti de je ne savais où, il n’avait pas l’air très affecté par la disparation de Mathias. Il broya l’emballage en plastique, le jeta à même le sol, puis, remarqua que je l’observais en cachette.

Je détournai aussitôt la tête.

Le regard ainsi perdu dans le vide, je me demandais bien à quoi Xavier pensait...

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