Mathilde III

Par Louis.W

Quand nous fûmes descendus du bus, je m’amusai à recompter le nombre de personnes présentes. Nous étions au total quatorze. Quatorze sur les vingt et un de la classe, c’était énorme. Mais la sortie avait été organisée par Sophie. Vu sa popularité, il n’y avait pas de quoi s’étonner. Une douce brise me chatouilla les joues. Je portai mon regard vers les nuages, mouvant lentement mon bras pour capturer l’air. Il n’avait pas plu de ce côté de la ville et le temps d’automne était agréable.

 — Bon, lança Mathias.
Il jeta le ballon qu’il avait rapporté dans les airs, et se mit à faire des jongles à l’aide de ses cuisses. En même temps, il avançait avec équilibre vers la naissance des bois.
— On rentre ? demanda-t-il.

Anne-Marie refusa. Elle nous proposa autre chose. Expliquant, moyennement sûre d’elle, qu’il y avait un peu plus loin un sentier qui traversait la forêt. Il valait mieux le suivre et elle était même certaine qu’on l’atteindrait assez vite.
Elle avait tort.
Suivant la piste des grands troncs, nous marchâmes sur la vieille route un long moment. Enfin, long pour moi. Les autres ne semblaient pas s’en plaindre. Ils bavardaient à tue-tête entre eux, amusés à l’idée d’être tous rassemblé en dehors des cours. J’observais les plantes et fleurs bordant la silencieuse chaussée. Plus loin devant, Annabelle menait la file. Je me demandais si, de la journée, elle aurait un petit instant pour moi. Claude courut quelques mètres vers l’avant.

— Regardez ? nous dit-il.

Je m’approchai. Un mince chemin était tracé à travers l’herbe. Vu l’espace, deux ou trois personnes pouvaient s’engager côte à côte, pas plus. Je suivis des yeux la voie qui s’enfonçait à perte de vue entre les arbres, remontant ma vision jusqu’aux troncs. À l’horizon, la forêt semblait engloutie dans une pénombre angoissante.

Claude joignit l’acte à la parole et, le premier, s’avança sur le chemin. Sa silhouette dégingandée s’éloigna, un pas après l’autre, dans une démarche mal assurée. William se hâta derrière lui et lui cria de nous attendre. Le reste du groupe suivit. Enfin, autour de dix heures et quart donc, notre petite randonnée avait débuté et nous étions pleins d’entrain. Sur le chemin, je m’étonnai de la propreté des lieux. Les gens avaient pour habitude de jeter dans la nature. Pourtant, ici, rien ne me ramenait aux rues encrassées de la ville, aux cochonneries qui jonchaient par terre. Pas d’emballage carton, pas de bouteilles plastiques. La forêt respirait. Les branches mortes craquaient en rythme sous nos chaussures, et quand passait un souffle de vent, les feuilles nous sifflaient une mélodie entraînante. Tout me paraissait si beau. Quelquefois, je voyais de petits rongeurs s’engouffrer dans les buissons avec leurs butins. J’avais une envie folle de les poursuivre, les câliner et les serrer contre ma poitrine. Mais nous ne devions pas nous éloigner les uns des autres.

Alors que je rêvassais lors du trajet, j’entendis un clapotis venant du dessous. Mes bottes baignaient dans une petite flaque d’eau. Je scrutai le reflet des quelques rayons nous parvenant, puis, relevant la tête, je découvris les autres agglutinés plus loin devant. Ils avaient l’air préoccupés par quelque chose. Curieuse, j’avançai jusqu’à leur niveau.
Au milieu du demi-cercle formé par le groupe, l’objet des discours était un panneau en bois planté aux racines d’un arbre. Une carte imprimée y était affichée derrière un film plastique. Malgré cela, le papier avait un peu vieilli. Boursouflé de part et d’autre, taché de souillure marron, l’humidité ne semblait pas l’avoir épargnée. En se rapprochant, on pouvait distinguer un schéma et quelques écritures l’accompagnant.

— Mille… mille deux cent quarante-sept hectares, lut difficilement William.
Il tourna la tête vers Nasir.
— C’est beaucoup ?
— C’est énorme, non ? s’enquit Nathalie.
— Hum…
Bras croisés et paupières closes, Nasir réfléchissait à la question.
— Un hectare, dit-il, c’est dix kilomètres de long. Enfin, je crois. Alors autant d’hectares, ça veut dire… que la forêt est super grande.
Un étrange frisson me parcourut l’échine et me fit tressaillir. Annabelle me dévisagea la mine soucieuse.
— Tout va bien ? demanda-t-elle.

Mais je ne parvenais pas à répondre. J’étais comme figée. Comme si… comme si un regard invisible était droit braqué sur moi. Paniquée, je considérais chaque espace des alentours : les allées entre les troncs, les feuillages en surélévation, le sol enseveli sous les feuilles. Rien.
Je ne trouvais rien.

— Il y a tout plein de points d’eaux, fit remarquer Claude, resté, comme les autres, rivé sur la carte.
Nasir hocha la tête et posa sa main sur le film plastique. Il fit glisser son doigt le long du schéma.
— La forêt est presque entièrement bordée par le fleuve, expliqua-t-il comme s’il donnait un cours.
— Oooh ! s’exclama William. Et c’est quoi ce point rouge ?
— Je pense que c’est l’endroit où nous sommes à l’instant, opina Nasir.
Annabelle intervint à son tour :
— Regardez, dit-elle le ton enjoué. Il y a un grand point d’eau là. Je veux le voir !

Si Nasir disait vrai, ledit point d’eau se trouvait à quelques intersections de notre position. Seulement, de la carte, on ne pouvait pas lire les distances. On ne pouvait que connaître le chemin à emprunter. Annabelle prétexta qu’elle était fatiguée et qu’elle voulait faire une pause près de l’eau. Les autres hésitaient un peu. Une partie des garçons voulaient trouver une grande place pour jouer au football, le reste de la bande voulait marcher et explorer le plus possible. Ils débâtèrent un moment sur le sujet, mais comme il s’agissait Annabelle, chacun finit par céder. Nous irions d’abord au point d’eau, puis nous aviserions.
Bientôt, la file indienne fut reconstruite et le groupe entama sa progression. Anne-Marie, qui était non loin de moi, sortit de sa chemise un briquet rose et un paquet de cigarette. Elle en tira une du lot qu’elle alluma avant de la portée à ses lèvres. Postée sur place, la mine renfrognée, elle inspira de toutes ses forces une fumée grise qu’elle recracha ensuite dans le vide.

— Qu’est-ce qu’ils lui trouvent tous ? s’énerva-t-elle.
Corinne eut un rire étouffé.
— Relax, dit-elle amusée. Tu sais bien comment ça se passe avec Annabelle.
— Oui, je sais ! répondit Anne-Marie.
Elle tendit une cigarette à son amie.
— Je ne sais que trop bien ! gronda-t-elle encore.

Alors que j’observai sa mine froissée, je réalisai quelque chose qui m’avait échappé jusqu’alors. Si Anne-Marie avait toujours eu ce tempérament capricieux, en vérité, c’était depuis l’arrivée d’Annabelle que son côté m’as-tu-vu avait explosé au grand jour. Peut-être qu’au fond, elle était comme moi. Peut-être… qu’elle rêvait d’être comme elle.

— Qu’est-ce que tu regardes ? me lança Anne-Marie.
— Je… rien, paniquais-je.
— Qui t’as invité ici d’ailleurs ?
Son pied n’arrêtait pas de frapper contre le sol. Elle inspira avec force sur sa cigarette, attendant ma réponse, mais celle-ci ne vint jamais.
— Tu nous écoutais encore en cachette, n’est-ce pas ?
Je secouai la tête avec vigueur.
Les sourcils arqués, le regard méchant, Anne-Marie ne semblait pas s’adoucir pour autant.

— Avance ! gueula-t-elle.
— Mais…
— Avance !

La vision embuée, j’obéis et je m’éloignai à la marche rapide. Tentant de reprendre contenance. Quelques secondes à peine s’étaient écoulées, quand dans mon dos, je sentis une chaleur cuisante près de mon cou.
— Arrête ! entendis-je résonner.
Je fis volte-face.  
Près de mon visage, juste entre mes yeux, les doigts d’Anne-Marie pointaient la cigarette fumante vers moi.

— Mais ça ne va pas ? ! cria Corinne.
Elle s’avança en colère et frappa la main de son amie. La cigarette s’échoua au sol et elle l’écrasa de ses espadrilles beiges.
— Je… je… c’était une blague, gémit Anne-Marie. Je n’allais pas vraiment la brûler…

Quelques tremblements m’échappèrent, je m’enfuis les larmes aux yeux.
Pitoyable. Et incapable de m’affirmer…
J’entendais Corinne engueuler Anne-Marie pendant que je courrai rattraper le groupe. Me nettoyant les joues, je sentais ma fierté couler entre mes doigts. Les autres étaient devants, je ne voulais pas qu’ils remarquent mon état. J’attendis donc de me calmer avant de me rapprocher et j’avançai, comme eux, à pas lents sur le sentier recouvert de feuilles.

Nous n’atteignîmes un croisement qu’après de longues minutes. Nous empruntâmes le chemin en accord avec la carte et poursuivîmes notre piste. Les garçons étaient si gais. Ils étaient pleins d’énergies. Plusieurs fois, il fallut les rappeler à l’ordre pour qu’ils ne s’éloignent pas trop de nous. Grâce à leurs blagues et pitreries, je parvins quelque peu à m’effacer l’évènement de la cigarette.
Les sentiers se succédant, nous finîmes devant une spacieuse et vaste clairière. L’espace, verdi d’herbes douces, était dégagé et en son centre, des pierres plates bordaient le joli ruisseau d’eaux claires qui nous avait conduit là. Le terrain était grand. Nous pouvions vadrouiller en plusieurs petits groupes. Comme le midi n’allait pas tarder à arriver, on décida de s’installer sur place et de profiter de l’endroit pour manger.
Nasir était dans un coin avec Nathalie. Elle lui faisait goûter quelque chose que je ne distinguais pas de ma place. Mathias, William et Claude, faisaient des passes avec le ballon. Les autres, dispersés çà et là, papotaient avec énergie dans la clairière. Leurs voix m’atteignaient même quelques fois.

Quant à moi, je me suis assise un peu à l’écart. À l’ombre d’un arbre, suivant ses conseils, j’écris pour te raconter notre journée.

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