Mathilde II – 12h07

Par Louis.W

De l’autre côté des sièges en face, Anne-Marie et Corinne échangeaient ragot sur ragot. Depuis le début du voyage, j’avais l’oreille tendue, presque collée à leurs sièges. Dissimulée dans l’ombre du fond de bus, j’écoutais Anne-Marie rouspéter en boucle. Elle n’arrêtait pas de parler de ses parents. Elle se plaignait du cinéma qu’elle n’avait pas pu voir par leur faute, du trop grand nombre de gens présents aujourd’hui à son goût, et de Claude. De beaucoup de choses concernant Claude. Il était idiot, gamin, mais surtout, il ne comprenait jamais rien.

L’autobus s’arrêta. La dame dont William s’était moquée à notre départ s’avança à pas lents vers la porte. Avant de se tourner en direction de la sortie, elle jeta un regard contrarié à notre ami. William ne put se retenir et éclata à nouveau de rire. Les sourcils de la dame se recourbèrent et une mine fâchée transparut sur son joli visage. Elle retourna la tête, serra son sac à main, et descendit les marches la moue contrariée. Les portes se refermèrent lentement derrière elle. La machine vrombit de nouveau et, avant de démarrer l’engin, le conducteur se tourna dans notre sens.

 — Dites-moi les jeunes, s’enquit-il.
Dans sa voix, trempait un soupçon de curiosité, un zeste d’inquiétude.
— Où est-ce que vous vous rendez de si bonne heure ? questionna-t-il.
— On va dans la…
William ne finit pas sa phrase. Annabelle lui avait couvert la bouche de sa main. Le monsieur parut surpris d’un tel geste. Il réajusta le béret qui recouvrait son crâne et démarra l’autobus.
— On est plutôt loin du centre-ville ici, dit-il pour continuer l’échange. On a encore quelques minutes de trajet mais, au prochain arrêt, il n’y a presque plus rien qui pourrait intéresser des lycéens comme vous.
— Collégiens, précisa Mathias, alors que personne ne lui avait rien demandé.
— Collégiens, répéta donc le monsieur.

Je regardais le paysage défilé à travers la fenêtre. C’est vrai que nous étions loin maintenant des commerces et boutiques. Ici, il n’y avait que des grands bâtiments impersonnels et décatis. Certains plus imposants que d’autres, s’élevaient sur quelques étages et étaient parcourus de nombreuses fenêtres impénétrables. Les derniers, les plus petits, étaient construits larges et disposaient de grands espaces de parkings. Il n’y avait rien d’attirant ici. Que des usines. Pas de vies, pas de loisirs. Que du travail. Plus loin devant, une grande tour crachait de la fumée. Je laissai mon regard suivre la vapeur grise qui s’envolait et, avant que je ne le réalise, la tour avait disparu derrière moi.

— Alors ? renchérit le conducteur. Où est-ce que vous allez comme ça ?
— On va rejoindre notre professeur, menti Annabelle.
— Oh ? s’exclama-t-il. Je vois. Activité parascolaire ?
— C’est ça ! affirma Claude.
Le chauffeur émit un soupir un peu triste. Peut-être nostalgique.
— Ah… souffla-t-il. Vous en avez de la chance. À mon époque c’était la guerre raconta-t-il. On n’avait pas le temps pour ça vous savez. Dès six ans on était enrôlés. On commençait une formation militaire. Les uniformes, les casques, les armes...

Il s’attarda alors à nous conter nombreuses anecdotes dont je doutais fortement de la véracité. La guerre n’avait pas commencé en 34 et l’armée française n’avait sûrement pas d’aigles de combats. William et Claude pourtant, semblaient totalement emballés par ses dires. À tel point, qu’ils avaient tous deux quitté leurs sièges et s’était rapprochés pour écouter les racontars de plus près.

Avant que je ne le réalise, le temps des entrepôts anguleux était révolu. Par la vitre, il n’y avait plus que des arbres et encore des arbres qui s’étendaient à perte de vue. Sur ma gauche, sur ma droite, leur long fut bordé par de riches verdures s’élevait vers les cieux. Leurs jolies frondaisons, passant du vert au rouge du fait de la saison, étaient ponctuées de précieuses touches orangées çà et là. Je sentis mes poumons s’emplir d’un air frais que je ne pouvais pourtant pas encore respirer.

Les pneus crissèrent et le bus s’arrêta. Le voyage était terminé. Dans un vacarme créé par les nombreux bavardages, tout le monde quitta son siège avec engouement. Je rejoignis la file en dernière et avançai vers la sortie.

— Et c’est comme ça, qu’avec mes camarades de divisions, nous avons sauvé sept jeunes filles des brigadiers allemands. Sept !
Le chauffeur soupira un sourire doux accroché aux lèvres.
— Ah… souffla-t-il, c’était le bon vieux temps.
Le fixant avec étonnement, je me dis qu’il était vraiment entré dans son personnage. C’était à ce demandé s’il ne croyait pas lui-même ce qu’il disait. Comme je m’étais arrêtée sur le chemin près de William et Claude, le chauffeur me rendit mon regard et me détailla de la tête aux pieds.
— Au fait, demanda-t-il avec de grands yeux, vous allez faire quoi comme activité parascolaire ? 
Claude et William échangèrent des regards fuyants. Le premier n’avait pas l’air rassuré, anticipant, je suppose, une gaffe du second.
— On va cueillir des plantes, dit-il alors.
— Des plantes ? répéta le chauffeur.

Les lèvres de Claude se courbèrent dans un sourire un peu bête. Ses yeux se plissèrent et, la main derrière le crâne, il se mit à frotter ses cheveux. C’était un tic chez lui. À chaque fois qu’il était un peu gêné, il ne pouvait s’empêcher d’adopter cette posture.

— C’est… c’est pour notre cours de sciences naturelles, bégaya-t-il.
Dès qu’il eut dit ça, il descendit du véhicule pour éviter la confrontation. William fit de même en balançant un bras dans le vide.
— Au revoir ! lançait-il alors au monsieur.

Le conducteur du bus se frotta le menton et, les yeux perdus dans le vide, sembla songer à quelque chose. J’entrepris de descendre à mon tour avant que les autres ne m’oublient derrière. Le bruit métallique des portes s’éleva. Le monsieur marmonnait encore dans sa barbe. Au moment où les battants se rejoignirent, j’entendis quelque chose. Je crois qu’il avait dit : « propriété… ».

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez