Mathilde I - 8h46

Par Louis.W

Chère Éloise… c’est enfin le grand jour…
De petites précipitations s’abattent sur les vitres grisâtres du bus et, leurs clapotis, couplés à la température matinale, crée une ambiance toute fraîche qui, tu le devines, me ravit.

La nuit était si longue. Quand dans mon lit je crus que le sommeil m’était enfin venu, le mécanisme de l’horloge s’activa et le petit marteau fit tinter les deux cloches métalliques à répétition. Je me ruai aussitôt vers la table, apeurée à l’idée que mamie ne se réveil dans sa chambre. Je dois t’avouer que j’avais une certaine boule au ventre. L’appréhension de sortir en cachette se mêlait à l’excitation d’avoir été invitée par Annabelle. À travers la fenêtre, les quelques rayons lumineux disparaissaient derrière la brumaille bleutée. Je sortis mon bras pour estimer le froid et me hâtai vers ma commode. Pour une fois que j’étais de la partie, je ne voulais pour rien au monde paraître ridicule auprès des autres. Je détaillais la robe fleurie du regard. Ses motifs discrets et sa ceinture attachée, elle était d’un ton vert peu chatoyant comme il me fallait. Je la détachais et je passais ma tête dans l’échancrure. Devant le miroir, la robe que j’avais choisie car je la pensais modeste, était en réalité plutôt courte. J’en voulus à ma sottise. Le tissu me chatouillait les genoux mais ne les recouvrait pas entièrement. Mimant quelques poses, je la préférais tout de même aux tenues de vieille qui garnissaient ma garde-robe. Je glissai en dessous mes collants de laine noire et j’hésitai un instant à mettre des baskets. Mais je craignais qu’Annabelle trouve ça sans goût. J’enfilai alors des bottes montantes et je scrutais mon reflet quelques minutes dans la grande glace.

Espérant ne pas être trop ridicule, je m’avançai dans le salon à pas feutrés. Quelques sons indistincts me parvenaient aux oreilles. Mamie avait encore laissé le téléviseur allumé. Derrière le grand écran carré, le petit symbole France 2 accompagnait un programme sur la chasse. Une maman biche qui avait la patte ensanglantée glapissait en direction de ses petits. Les protégeant de son corps, on aurait dit qu’elle leur gémissait de s’enfuir. Ses cris aigus contrastaient tant avec le silence plein du salon que, saisie d’angoisse, j’arrêtais de chercher la télécommande et je me précipitai vers le poste pour l’éteindre. Je détestais voir des animaux souffrir. Pourtant, comme mamie me l’avait fait remarquer tant de fois j’adorais la viande. Toutes nos conversations sur le sujet s’arrêtaient ici.

Je sortis de l’appartement et rabattis la porte en douceur. Mes mains ne s’arrêtaient pas de trembler. Pour mon absence et pour la robe, deux déculottées successives m’attendraient à mon retour. Malgré tout, pour rien au monde je n’aurais manqué cette journée. Je dévalai les escaliers deux par deux. Me sentant comme une espionne en mission secrète. Une fois hors de l’immeuble, je m’octroyais quelques secondes pour admirer le ciel. Une douce lueur orangée teintait les nuages au loin et annonçait le lever prochain du jour. Comme la boulangerie dans l’angle me faisait de l’œil, j’entrai en poussant d’un mouvement hésitant le battant. Mme Decloche me détailla avec des yeux ronds.

— Mais… c’est la petite Mathilde, s’étonna-t-elle.
J’affichai un sourire de façade.
— Bon…bonjour madame. Pourrais-je vous prendre un croissant chaud ?
— Bien sûr, me répondit-elle sur son ton chantant habituel. Ça tombe bien, il y a une fournée qui vient juste de sortir. Laisse-moi une petite minute.
Elle me tendit un bonbon jaune que j’engloutis aussitôt récupérer. Pendant qu’elle s’attelait à emballer ma commande, je me dis qu’acheter plus de viennoiseries serait une bonne idée. Cela me permettrait peut-être de rompre la glace avec les autres.
— Pourriez-vous plutôt m’en mettre cinq, s’il vous plaît.
— Tout ce que tu veux, me chanta-t-elle tout sourire.
Elle plaça les croissants dans un grand emballage puis me le remit. L’approchant de mon visage, j’humai la délicieuse odeur sucrée et j’échangeai ma pièce de cinq francs contre la monnaie qu’elle me tendait.
— Tu es… toute belle dans cette robe, dit-elle en me toisant de haut en bas.
Et puis, d’un ton plus inquiet :
—  Où vas-tu de si bon matin ? s’enquit-elle.
Je sentis mes joues s’empourprer.
— Au collège madame, répondis-je avec sottise avec de m’échapper par la porte.
Mme Decloche héla quelque chose dans mon dos. Je n’entendis qu’« attention », le reste de sa phrase disparut avec le grincement du battant.

Mon escapade réussie, je m’engouffrai quelques minutes plus tard dans le métro. Sur les quais, malgré l’heure, bon nombre de gens attendaient de pied ferme l’arrivée du transport. Des adultes. Il n’y avait personne de mon âge. Entre le défilé des costumes et des tailleurs sombres, j’avais l’impression de faire tache au milieu de ce beau monde. Une fois dans ma rame cela dit, nous n’étions plus que trois. Je supposai que c’était normal pour la première classe.

Au loin, une dame qui devait avoir la trentaine lisait son journal les jambes croisées. Elle avait un long pantalon beige qui lui couvrait presque ses bottines à talons. À chaque fois qu’elle tournait une page, elle promenait sa main le long de son cou et repoussait une mèche rebelle derrière son oreille.

À quelques sièges de moi, un monsieur à l’allure peu rassurante me lançait des regards… peu rassurants. C’était ma faute. J’essayai d’étirer ma robe et je remontai ma ceinture pour qu’elle n’accentue plus ma taille. Le monsieur trépignait d’impatience. Quand il n’était pas occupé à zieuter la montre à son poignet, c’était son mouchoir de poche qu’il glissait le long de son front dégarni. Je descendis aussi vite que le métro s’arrêta à la sixième station. Montant les marches deux par deux, un fin rayon de lumière m’assaillit aussitôt hors du réseau sous-terrain.

Je m’engageai hésitante dans la rue et j’observais les alentours avec surprise. Je n’étais jamais venue de ce côté excentré de la ville. Ce quartier, aux immeubles décolorés et aux façades vieillies, semblait encore plus endormi que mon petit chez-moi. Seulement une boutique sur trois affichait ouvertes et, je ne voyais même pas, à travers les vitres des autres, la petite lumière qui témoignait d’une activité en cours à l’intérieur. Je poursuivis tout de même dans le sens que je pensais le bon. Les rues restaient désertes sur mon passage. J’en vins à me demander si je ne m’étais pas trompé d’arrêt. Une certaine angoisse me saisit. Je pris un tournant sur ma droite. L’allée demeurait calme. Si calme, que j’entendais le bruit de mes talons frapper le pavé en rythme.

Mes jambes s’arrêtèrent subitement. J’étais devant une impasse. Pourtant, j’entendais toujours des pas dans mon dos. Des pas réguliers. Des pas lourds. Des pas qui s’approchaient. Mon pouls s’accéléra. Mon souffle aussi. Une main effleura mon épaule et je fis volte-face. Des bottines en cuir à la moustache proéminente, je considérai le vieil homme sous toutes ses coutures : sa coupe clairsemée qui naissait loin derrière son front, les quelques taches brunes révélant son âge avancé, et surtout, les ridules de son front qui, se courbant de part et d’autre, accentuait son fin regard bienveillant. Ses lèvres s’écartèrent.

— Seriez-vous perdue, mademoiselle ? demanda-t-il d’un ton chaleureux.

Ma respiration se remise en route et j’expirai tout mon soulagement. Le vieil homme était avenant, il ne me voulait aucun mal. Je lui confiais chercher l’arrêt de l’autobus près d’une église. Aiguillé par ses indications, je réalisai être plus proche que je ne l’avais imaginé. Je revins quelque peu sur mes pas et j’entrevue le point de rendez-vous derrière un alignement d’arbres de ville. Comment avais-je pu le manquer ? Quatre ou cinq personnes y patientaient déjà. Je sortis de mon unique poche la montre de mamie que j’avais emportée.

Huit heures.
j’étais dans les temps. J’étais même en avance.

Une boule se mit à gonfler dans mon ventre. Qu’allais-je faire une fois au niveau des autres ? Qu’allais-je dire ? Je connaissais leur salutation mais, pouvais-je la faire moi aussi ? Craignant d’être ridicule, la boule gonflait un peu plus à chacun de mes pas.  Je remarquai Annabelle abritée toute seule. Sophie ne semblait pas encore être arrivée. Et peut-être pour ça, Annabelle avait une allure agacée. Les bras croisés, ses fins doigts repliés jouaient un piano invisible sur sa délicate peau brune.

— Ah… hum… bonjour A…

Annabelle sursauta en poussant un petit cri aigu. Elle se retourna et tomba nez à nez avec William qui la fixait tout sourire. Nous présentant l’intégralité de ses dents blanches, il venait, de ses doigts, de piquer par surprises les cotes d’Annabelle. Cette dernière affichait désormais une moue boudeuse.

— Je vais te…
Elle n’eut pas le temps de terminer sa complainte que William la serra dans ses bras.
— Tu vas bien, princesse ? dit-il en insistant sur le dernier mot.
Un sourire qu’elle tentait de refréner grossit les pommettes d’Annabelle. Pour prolonger ses taquineries, William lui ébouriffa sa chevelure.
— Où est Sophie ? questionna-t-il, elle organise tout ça et elle est elle-même en retard ?
Pendant qu’Annabelle tentait de se refaire une coiffure, une voix s’éleva derrière :
— Il est huit heures, elle a encore vingt minutes pour arriver.

Passant à nos côtés, Anne-Marie et Corinne avançaient en direction de l’autobus déjà stationné. La première, qui nous avait interrompus, conversait avec la seconde en agitant sa main dans le vide. Comme au collège, Anne-Marie avait toujours cette démarche extravagante. Elle posait un pied devant l’autre comme pour charmer. Comme si, toutes les personnes présentes, et nous n’étions que six, avaient les yeux braqués sur elle avec fascination. Ignorant la scène quotidienne, William s’approcha de moi et me fixa d’un air malin.  Je ne savais pas trop comment réagir. Il me sourit grand et, ouvrant délicatement l’emballage entre mes mains, il sortit un croissant qu’il porta très vite à sa bouche. Je n’eus rien le temps de dire ou faire.

— Merci ! chanta-t-il en reculant à la dérobée.

 Et puis, lui et Annabelle se mirent à blablater pendant qu’il savourait la pâtisserie. Un tantinet jalouse, un tantinet déçue, je me dis que la journée venait juste de commencer. J’espérais pouvoir parler à Annabelle plus tard. Je m’avançai à mon tour vers l’autobus et je pénétrai le véhicule. Je ne savais pas combien de temps on allait rouler mais, je croyais avoir compris qu’on descendrait au tout dernier arrêt. Sur mon passage en direction du fond, je jetai un coup d’œil à la liste imprimée. Le voyage allait prendre certain de temps.

Avant d’atteindre le dernier siège sur la gauche du bus, je passai près d’Anne-Marie qui était assise juste devant. Elle me lorgna sans discrétion. Elle se demandait pourquoi j’étais là. Je baissai les yeux jusqu’à rejoindre ma place.

Ainsi effacée, je plantai mes dents dans un croissant et me mise à songer. On allait plutôt loin et, en vérité, hors sortie scolaire, je n’avais jamais vraiment été avec les autres. J’espérais ne pas être à l’écart tout du long de la journée.  

Invisible derrière elles, j’écoutais les filles parler depuis cinq bonnes minutes quand le conducteur pénétra l’autobus. Le moteur se mit à ronronner. Dehors, les autres furent sans doute alertés car j’entendis plusieurs voix en panique s’élever. Un petit défilé s’en suivit. Le chauffeur, qui n’avait pas l’air très pressé, poinçonnait les tickets de bus avec une nonchalance sans pareille. En plus de nos amis qui faisaient la queue, il y avait quelques adultes qui se rendaient sûrement sur leurs lieux de travail. Ces derniers avaient l’air contrariés. Cinq ou six autres minutes furent nécessaires. Après quoi, s’asseyant plus ou moins par affinité, je comptai onze autres de nos amis prendre place dans l’autobus.

William proposa sa place à une dame qui se tenait accrochée à la barre mais cette dernière déclina. Alors qu’elle jetait des regards indiscrets vers nos petits groupes, le véhicule démarra dans un vrombissement sonore. Elle perdit l’équilibre et manqua de se prendre la paroi. William éclata en un fou rire qui, accompagnant l’arrivée des fines gouttes sur ma fenêtre, annonçait un amusant début de notre petite escapade.

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Merlilo
Posté le 06/04/2021
Je commence tout juste l'histoire, pour moi le style est propre, les petites phrases courtes et descriptives s'enchainent sans pour autant être lapidaires. (Du coup j'admire, j'ai du mal parfois, à faire la même chose) Y'a des petits mystères que j'ai hâte de voir résolus !
Louis.W
Posté le 06/04/2021
Hello.
Merci pour ce chouette commentaire, ça fait plaisir de voir que mon travail sur la forme à bien marché. Pour le reste, je te laisse découvrir par toi-même ahah.
Voltage
Posté le 05/04/2021
Ton style d'écriture est magnifique ! Les descriptions sont précises et ne se confondent pas aux émotions des personnages.
Le côté humble de Mathilde me permet facilement de m'identifier à elle.
Ce départ est très intéressant. J'ai l'impression pour l'instant d'être dans une sorte de monde parfait, avec une ambiance saine, réconfortante. Si je n'avais pas lu le résumé, j'aurais du mal à croire que cette utopie virerait en horreur ! J'ai hâte de voir justement comment cette ambiance va se décliner. Vu comment tu décris, je pense que ça sera très poignant !
Une chose m'a particulièrement intriguée, le "chère Eloise". Ce carnet est-il destiné à quelqu'un ? Qui est cette Eloise ? Quelle place a-t-elle dans cette histoire ?
On en sait assez, de la situation du narrateur et du portrait bref de ses amis pour pouvoir commencer une aventure avec eux. il ne manque plus que d'évoquer les raisons et la nature de ce voyage.
Hâte de savoir comment tout ça va tourner !
Louis.W
Posté le 06/04/2021
Hello Voltage !

Merci pour ce retour qui fait vraiment plaisir, cette version est la réécriture, la v2 de cette histoire, donc les compliments sur la forme me font très plaisir car ça signifie que j'ai réussi ce que je voulais de ce côté là.

Comme tu as dit l'histoire commence doucement dans une ambiance normal car après tout c'est une journée normal qui commence lol.

Pour le reste, je n'en dis pas plus, je préfère que tu lis les éléments entre eux toi-même si tu décide de suivre cette aventure jusqu'au bout :)
Véga
Posté le 30/03/2021
Comme le monde est petit... J'ai recherché ce que le site proposait en "Drame" et voilà que tu apparais en premier choix ! Très bon chapitre en tout cas !
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