Mars 2006

Par Elka

À neuf ans, Lysander était un garçon « sérieux ». C'était ce que ses professeurs notaient dans chacun de ses bulletins, ce que les parents d'élèves soufflaient à son père quand il venait le chercher et ce que ses camarades lui reprochaient. Il était sérieux. Appliqué, attentif, calme, silencieux, discret, mais surtout sérieux.

Sauf qu'il savait que ce n'était pas vrai, qu'on ne pensait pas vraiment ça de lui, pas avec l'accent positif qu'on s'efforçait d'insuffler dans ce mot en tout cas.

Un jour, il surprit une conversation éclair entre Miss Law et Mr Kerns ; il se trouvait au bout du couloir où les deux enseignants discutaient et, persuadés que le jeune Lancaster ne les entendrait pas, l'un murmura à l'autre : « Cet enfant, qu'est-ce qu'il est triste ! Son expression est tellement grave. »

Lysander passa son chemin comme si de rien n'était, ainsi qu'il le faisait toujours. Il doutait encore de ce que ses oreilles étaient censées saisir ou pas alors, au cas où, il faisait celui qui n'entendait rien. Pour parfaire les illusions, il profitait de chaque interclasse ou pause pour se plonger dans un livre. Au début, ce n'était que pour faire semblant, il tournait les pages sans vraiment lire, mais à présent cela relevait du réflexe de survie. Il oubliait ainsi un peu les gens qui tournoyaient autour dans leurs bruits et leurs odeurs. Il se détendait aussi, comme s'il appréciait les mots que Lysander décryptait pour deux.

Ce jour-là, il avait fait un crochet aux toilettes avant de rejoindre les autres en récréation, c'était en revenant qu'il avait surpris la conversation. Grave et triste, ça ne sonnait pas aussi bien que « sérieux ». Peut-être était-ce comme ça qu'il fallait l'entendre, en fait.

« Mais je ne peux pas vraiment agir autrement, non ? Je dois faire attention. »

Il ne répondait jamais avec des mots, mais Lysander comprenait ses grognements. Il savait départager ceux qui le soutenaient de ceux qui le grondaient. Là, il eut l'air de se moquer un peu, ce qui poussa le garçon à froncer les sourcils.

« C'est de ta faute. Si je ne garde pas un œil sur toi, tu t'échappes. »

Protestation. Un rire bref et acide s'échappa des lèvres de Lysander.

« On doit pas te voir, tu dois rester caché avec moi. Tant pis si on me croit triste... de toute façon c'est comme ça. »

Il cilla en réalisant qu'il avait traversé la moitié de la cour. Le printemps approchant, il faisait de plus en plus beau ; il leva le nez pour suivre la course des gros nuages dans le ciel bleu, inspirant à pleins poumons le parfum sec et prenant du pollen. Il avait chaud dans son blouson mais, plutôt que de l'enlever, il remonta nerveusement la fermeture Éclair. Calvin se moquait souvent de lui en l'appelant « le coincé » ou, quand il voulait être vraiment méchant, « le balai dans le cul ». On trouvait ça bizarre que Lysander porte un pull même par temps chaud et qu'il garde une veste aussi longtemps que possible dans l'année.

« En fait je suis ni sérieux, ni triste, ni grave : juste bizarre. »

Il alla jusqu'au fond de la cour, sous un platane dont l'ombre se secouait sur le sol, et s'adossa au tronc. Peut-être qu'on le regardait, qu'on le trouvait encore plus bizarre de choisir de s'asseoir par terre, mais Lysander fuyait les regards. Il n'avait généralement pas besoin de redresser la tête pour savoir qui s'approchait, il reconnaissait les élèves de sa classe avec son nez maintenant, et qui d'autres que quelqu'un de sa classe aurait pu avoir une raison de l'approcher ?

« Mais à quel point je suis bizarre, hein ? Pour moi c'est eux qui le sont. »

Appréciation. Lysander secoua la tête de lassitude en récupérant son livre dans son cartable : il adorait qu'on se moque des autres. C'était déjà tout juste s'il tolérait les parents de Lysander, alors des gens aussi insignifiants que les élèves ? Tss.

« Tu es méchant. »

Il s'accorda une seconde de réflexion et corrigea, glissant l'index sous son marque-page :

« Je le suis aussi un peu, d'accord. »

— Hé Lancaster !

Lysander ouvrit la bouche de stupéfaction, avant de réaliser que ce n'était pas lui qui venait soudainement de répondre, mais quelqu'un d'extérieur à sa tête qui l'interpelait. Il renifla, releva le menton et regarda Calvin, à quelques mètres, accompagné de ses copains. Calvin était le sportif de l'école, il n'était pas si bon mais il avait une telle passion pour le foot, et ses parents le poussaient tellement à pratiquer, qu'on le connaissait principalement pour ça. Il mettait un point d'honneur à toujours venir avec son ballon et avait toujours des pansements aux genoux et aux coudes, comme s'il passait son temps à tomber à force d'actions osées et spectaculaires.

— Oui ? répondit Lysander à contrecœur.

Il se sentit immédiatement oppressé par l'attention qu'on lui portait. Même si ce n'étaient que cinq garçons qu'il connaissait, c'était trop. Presque pire qu'être interrogé en classe : au moins, en classe, il pouvait se concentrer sur le professeur ou sur les lignes de son cahier. Histoire de paraître encore plus « sérieux ».

— Ça va ?

« Il ne demande pas ça par gentillesse, hein ? »

Calvin arborait un petit sourire narquois. Lysander résista à l'envie de passer sa main sur son visage pour vérifier qu'il ne saignait pas du nez, qu'il n'avait pas perdu une dent ou qu'une verrue n'avait pas poussé sur son front.

— J'te cause Lancaster !

« Je devrais peut-être m'en aller sans rien dire, t'en penses quoi ? Maman me dit d'éviter les confrontations si je les sens pas et... »

— Tu m'entends le dingo ?

— Quoi ?

— Ouais, dingo. Tu te causes tout seul ?

Calvin passa son ballon à un autre et s'avança.

— Quoi ? Mais... mais non ! protesta Lysander.

— Ton visage, il fait des trucs bizarres, comme si tu parlais à quelqu'un. T'hausses les épaules, en plus.

— Je... je...

Il se raccrocha à son livre, le cœur battant. Lui se mit à gronder férocement, à essayer de passer devant, mais Lysander le retint de toutes ses forces.

— Tu, tu ?

— Je parlais pas tout seul…

— T'as dit quoi le dingo ? J'entends pas quand tu marmonnes.

— Je parlais pas tout seul !

— Ah ouais ? À qui alors ?

— À... à…

— Vas-y Calvin, regarde-le, il va avoir la tête qui pète si tu continues, s'esclaffa Pat, le grand crétin de la bande.

Mais Calvin n'écouta pas son copain et s'approcha encore, poussant Lysander à se mettre debout pour le regarder dans les yeux. Il tenait son roman contre lui comme s'il pouvait le protéger, mais ses mains tremblaient des efforts qu'il faisait pour retenir l'autre.

— Tu parlais à quelqu'un, oui ou non ?

— Oui, bredouilla Lysander sans réfléchir.

Dans sa tête, c'était un vrai bazar. Il y avait lui, présence imposante qui feintait pour échapper à sa prise, et tout autour les sons et les couleurs se mélangeaient. Le bleu bruyant grignotait le chuchotis vert des feuillages, et le jais des boucles de Calvin l'agressait verbalement, soutenu par son sourire qui creusait des fossettes dans ses joues rebondies.

— Sérieux ? Tu te causais vraiment tout seul ?

— Mais non, je te dis que j'étais pas seul.

Les yeux de Calvin s'écarquillèrent et la respiration de Lysander dérapa. C'était maintenant qu'il fallait partir, maintenant. Il pouvait supplier qu'on appelle chez lui pour qu'on vienne le chercher mais il devait partir maint…

— Hé les gars ! Lancaster il a un copain imaginaire !

Calvin se retourna dans les rires de ses copains et les regards curieux des autres enfants qu'il venait d'ameuter puis, tout fier, conclut :

— T'es complètement fou en fait.

 

Quand Lysander se « réveilla », il avait les jointures brûlantes, la gorge en feu et on le retenait avec force en lui écrasant la cage thoracique. Ça hurlait dans tous les sens, perforant ses tympans ultra-sensibles, emmêlant les mots aux pleurs qui explosaient partout autour.

L'odeur ferreuse du sang lui rentrait dans le nez à grandes vagues. Il déplia douloureusement ses doigts rouges en cessant de se débattre et découvrit les adultes qui entouraient Calvin à demi-inconscient. Calvin le sportif, avec ses pansements de partout, dont le nez cassé ruisselait de sang sur son visage. Dans la flaque carmin à côté de lui, Lysander distingua deux dents blanches.

Ça n'avait pas été une réaction très « sérieuse » de sa part. Sa famille déménagea une semaine plus tard.

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Joke
Posté le 28/02/2020
Woao, ce chapitre est MAGNIFIQUE!

Il est poignant, hyper émouvant, le pauvre Lyz quand les autres le harcèlent, pile au moment où lui-même se fait des reproches, on a trop de peine pour lui, et on sent tellement venir le truc...

J'adore, j'adore, j'adore.
Je suis super émue par ton perso, vraiment.
Elka
Posté le 29/02/2020
Mais qu'est-ce que je réponds à un tel compliment, moi ?
Merci Joke ! Vraiment, c'est un tel leitmotiv de se dire qu'on a écrit quelque chose qui plaise autant.
Merci !
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