Manifestations meurtrières

Par Ohana
Notes de l’auteur : TW : violence
  • Une mission facile, qu’il m’a dit, grogna-t-elle.

Et pourtant, elle en doutait. Dès qu’elle avait mis les pieds sur le campus universitaire, un mauvais pressentiment s’était insinué par toutes les pores de sa peau. Elle n’était pas assez cassée pour ignorer son fidèle instinct. Mais il était trop tard maintenant pour reculer, elle avait accepté. Et puis, elle était là, alors elle pouvait jeter un coup d’œil.

          L’Agence avait noté des activités inhabituelles dans le coin. Rien d’assez menaçant pour faire hurler tous les signaux d’alerte et provoquer un branle-bas de combat général, mais ils ne pouvaient décemment pas ignorer ce genre de chose, aussi bénigne et ennuyante soit-elle.

          Évidemment, c’était tombé pile poil quand elle avait repris du service, après son congé forcé de deux mois. Normalement, elle aurait rechigné et joué des coudes pour qu’on refile cette mission à quelqu’un d’autre, puisque c’était un total gâchis de ses talents – non mais surveiller des étudiants paumés, quelle farce.

Il faut croire que « l’incident » avait foutu la frousse à l’imperturbable et solide Markus, assez pour la traiter comme une petite chose fragile, du moins les premiers temps.

          Autant lui montrer qu’il avait tort et qu’elle était totalement apte à reprendre une mission plus … intéressante. Si cela voulait dire se coller un ou deux jours de surveillance, elle allait le faire, pour laisser tout ça derrière elle.

          Mais en arrivant sur les lieux animés par les allers et venues des nombreux étudiants, le serpent froid du doute s’était insinué sous sa peau. Non, pas le doute. Elle ne doutait jamais. Du moins, avant.

Il y avait cependant quelque chose ici qui lui hérissait le poil. Et s’il y avait bien une chose qu’elle détestait, c’était arriver non préparée face au danger. Elle n’était pas suicidaire, même si parfois ses collègues et son patron la trouvaient un peu trop brutale dans ses méthodes. Elle n’en restait pas moins minutieuse, efficace. Elle fournissait les résultats escomptés.

          Ce qu’elle n’aimait pas, non plus, c’était ressentir ce danger et ne pas savoir du tout d’où il venait. Elle n’avait absolument aucune piste. Elle ne pouvait que se fier à son instinct. Son instinct qui l’avait envoyé un peu trop près des bras de la Mort, deux mois plus tôt. La seule fois où elle avait eu réellement peur.

          Se pouvait-il qu’il lui joue des tours ? Qu’elle voyait maintenant le danger à tous les coins de rue ? Elle avait failli y rester, c’était un comportement normal. Du moins, c’était ce que le psy de l’Agence lui avait dit. Elle l’avait envoyé se faire foutre. Ce genre de chose, ça ne lui arrivait pas à elle.

          Poussant un long soupir, elle se fondit alors dans la masse bruyante et insouciante de la vie scolaire. Elle ne regrettait pas de ne pas avoir suivi cette voie. Une autre, plus forte, l’avait appelée. Ça n’avait pas été difficile, elle détestait sa vie d’avant. Sa vie ordinaire. Plus ou moins ordinaire. Elle préférait le moins que le plus, maintenant, elle ne changerait ça pour rien au monde.

X

          L’Agence lui avait fourni une nouvelle identité temporaire. Ce n’était pas le milieu le plus compliqué à infiltrer, elle avait vu et vécu pire. C’était plus ennuyant qu’autre chose, surtout l’administratif. Ce n’était pas pour rien qu’elle refilait toujours ses comptes rendus à Emry, qui se faisait un plaisir à lui faire plaisir. Non, ce n’était pas de l’exploitation, elle savait qu’il préférait largement le travail de bureau. Autant qu’il mette ses talents là où il fallait, au lieu de se faire bêtement tuer. Elle l’appréciait bien ce petiot.

          Ses papiers en main, la présentant comme Lara Jenkins, elle profita du reste de la matinée pour faire une première reconnaissance des lieux. Elle n’avait cours que le lendemain. Évidemment, il allait falloir qu’elle se coltine tout ça. Dans le but de trouver une piste parmi tous ces humains. Lorsqu’il y avait une alerte, la majorité du temps, c’était lié à un être vivant. Les manifestations ne pouvaient pas vraiment interagir sans la participation, volontaire ou non, de chair fraîche.

          Après avoir fait un tour qu’elle jugeait satisfaisant pour débuter, même s’il s’avéra infructueux, elle ne pouvait espérer réellement que la menace allait tomber pile devant elle, elle se dirigea vers le stationnement, retrouva sa moto et retourna au petit 2 ½ que l’Agence lui avait trouvé à proximité. La petitesse des lieux ne la dérangeait pas. Elle n’allait pas rester là longtemps. Enfin, elle espérait.

X

          Lara étouffa son bâillement de sa main, quittant du regard l’estrade où se déroulait le cours magistral assommant, pour le poser sur son écran. Un filtre cachait ce qu’elle faisait réellement, ne montrant aux regards curieux que sa page Facebook. Mais en réalité, elle faisait dérouler les différents articles qu’elle avait commencé à éplucher la veille. Elle espérait trouver des événements passés qui lui donneraient une piste. N’importe laquelle.

          Et rien. Nada. Un grognement de frustration sortit malgré elle de sa gorge, attirant l’attention de son voisin. Elle lui jeta un regard acerbe, le faisant se retrancher sur ses notes. C’était une perte de temps.

          Elle prit alors ses affaires et se leva, attirant inévitablement le regard du professeur. Il la regardait, furibond, et elle en fit de même, avant de sortir de l’amphithéâtre. Il fallait dire que cette affaire commençait sérieusement à lui taper sur les nerfs. Et ce n’était que le deuxième jour. Décidant d’aller se poser tranquillement à l’extérieur, elle prit son téléphone et appuya sur une touche.

  • Hey ! Comment va mon agente préférée ?

Le grognement qui lui répondit fit rire Markus.

  • Tu t’en sors bien ?
  • Tu sais bien que je peux me débrouiller, grommela la jeune femme.

Elle ne pouvait s’empêcher de penser que tout ça amusait Markus. Il lui avait donné un dossier pourri et il le savait. Toute à sa colère, elle en oubliait ses pressentiments incertains.

  • Pas de changement dans l’alerte ? demanda-t-elle.

Un moment de flottement,

  • Nop, que dalle. Tu as fait chou blanc ? Si tu ne trouves rien de suffisant qui justifie l’implication de l’Agence, rentre et viens faire ton rapport. Enfin, laisse le gamin faire ton rapport.

Il la taquinait, sachant qu’il lui en fallait plus pour la mettre en colère. Mais cette fois, elle prit la mouche.

  • Je n’abandonne pas facilement, et tu le sais ! C’est indiqué qu’il y a un truc étrange, alors je le trouverai, point barre. Même si c’est juste une manifestation mineure qui aime bien l’odeur de bière et les fêtes étudiantes.

Elle entendait clairement le rire étouffé à l’autre bout du fil.

  • D’accord, tu m’appelles s’il y a quoi que ce soit, gamine.

Elle raccrocha et se laissa tomber vers l’arrière, dans l’herbe, les yeux rivés sur le ciel clair. Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir faire ? Il y avait bien une piste à suivre … Non, pas une piste. Mais peut-être qu’elle arriverait à dégotter quelque chose. N’importe quoi qui pourrait débloquer son esprit qui avait tendance à tourner sur lui-même et à amplifier sa frustration, quand elle ne trouvait pas la solution.

Oh, elle allait détester son idée.

X

Son adolescence avait été trop bizarre pour qu’elle en ait vraiment profité de la même manière que tous les adolescents. Enfin, pas bizarre. Juste incroyablement solitaire. Ce n’était pas par choix. C’était ce qui arrivait aux Anormaux qui découvraient que quelque chose clochait en eux. Elle avait été repérée beaucoup plus tard que la normale par le Programme. Ça aurait pu lui coûter un avenir un tant soit peu potable.

Heureusement, il en avait été tout autre, au final. Mais cela ne changeait pas le fait qu’elle n’avait fait que très peu ce que faisaient les autres adolescents humains. Les fêtes, par exemple. Oh, elle s’était déjà complètement déchirée à l’alcool, mais c’était surtout pour réduire le bourdonnement en elle. Pas pour sociabiliser et se faire des copains.

     Pourtant, elle n’eut aucun mal à s’imaginer exactement comment ça allait être. La fête se passait dans la résidence d’une fraternité dont elle n’avait pas retenu le nom – avait-elle seulement pris la peine de tenter – et c’était noir de monde. La musique forte agressa aussitôt ses sens, mais elle la relégua au bout d’un moment en arrière-plan, concentrée. Ce n’était pas parce qu’elle venait de plonger directement dans une ambiance de fête qu’elle allait relâcher son attention.

Elle se retrouva bien rapidement avec un verre en plastique entre les mains, prenant une gorgée pour faire comme si, alors que son regard analysait déjà son environnement. Il fallait dire qu’elle y allait vraiment à l’aveugle, pour le coup. Tout ce qu’elle détestait, mais cela ne voulait pas dire qu’elle n’était pas douée même dans ces circonstances.

  • C’toi qui a quitté le cours de Fletcher ?

Une voix à son oreille. Elle l’avait senti approcher en titubant et l’avait laissé faire, ne ressentant aucune menace émanant du type complètement déchiré. Elle se retourna et lui fit un sourire. Heureusement il était trop bourré pour se rendre compte de son regard ardent, la faisant plus ressembler à un prédateur plutôt qu’à quelqu’un un tant soit peu intéressé par lui.

Elle se laissa entraîner dans la pièce d’à côté, un peu moins bondée mais elle reconnut aussitôt quelques visages qu’elle avait pu voir dans le cours dudit monsieur Fletcher. Ils étaient assis, la plupart affalés. De la plus clichée des manières, certains se passaient un joint. Ils n’avaient peur de rien, un responsable pouvant très certainement débarquer à tout moment pour voir comment allait cette petite fête.

  • C’est elle …

La jeune femme s’installa à la première place qu’elle trouva.

  • Bien joué, il était vert de rage quand t’as quitté son cours, lui fit une autre fille.

Lara lui jeta un regard étonné, refusant d’un geste le joint que son interlocutrice voulait lui passer.

  • Mais pourquoi ? Y’avait bien 200 personnes, une de plus, une de moins, qu’est-ce que ça peut lui faire ? rétorqua-t-elle, provoquant quelques rires.
  • C’est un con prétentieux. Il n’aime pas qu’on fasse passer ses cours, ou son domaine d’étude, comme une plaisanterie. Il a dû le prendre comme ça en te voyant partir. T’étonnes pas qu’il te fasse la misère maintenant …

L’agente eut une moue dépitée.

  • Si j’avais su …

Autre éclat de rire, haussement d’épaules.

  • Il a dû apprécier avoir une nouvelle tête en cours de route, ça veut dire, pour lui, un auditoire en plus pour l’entendre parler et être en admiration … Tu …
  • Lara, compléta la concernée.
  • Lui c’est Calvin, dit le jeune homme en pointant le type complètement déchiré.

Ils se présentèrent tous à tour de rôle, et bien que gardant un air désinvolte, la jeune femme inscrivait chaque détail dans sa mémoire. Elle ne savait jamais quand est-ce que ce genre d’informations pouvait lui servir.

  • Et lui, c’est Renard, ajouta une des filles, Swan, en désignant celui qui semblait être le plus éloquent (ou du moins, le moins bourré) du groupe.
  • Renard ? répéta Lara, arquant un sourcil amusé et trempant à nouveau ses lèvres dans son verre.

L’étudiant poussa légèrement son amie, un air contrarié sur le visage.

  • Moi au moins c’est qu’un surnom, râla-t-il, se récoltant une petite claque outrée de la part de Swan.

Le nez dans son verre, l’agente observait le groupe. Ils semblaient tous plus ou moins soudés. Elle devait avouer que les voir papoter ainsi était … intéressant, d’un point de vue personnel. Mais cette expérience n’avait aucun intérêt pour son enquête. Un peu déçue, elle passa néanmoins le reste de la soirée à papoter, remballa gentiment Calvin qui devint un peu trop tactile à un moment, puis finit par prendre congé.

X

  • Il nous manque quelqu’un …
  • Renard ! s’exclama Swan, qui le tira par la veste.

Lara posa un regard interrogateur sur les deux amis. Ils venaient de sortir d’un autre cours, le lendemain. L’agente en avait royalement marre. Elle s’était promis que si elle n’avait rien trouvé d’ici le soir même, elle devrait renoncer et retourner à l’ACE. Il s’agissait probablement d’une manifestation éphémère, rien qui ne nécessitait le déploiement de ressources dans son genre.

Mais Renard venait d’éveiller sa curiosité.

  • Il vous manque quelqu’un pour quoi ?

Swan était toujours en train de tirer sur la veste de Renard, cherchant à capter son regard pour lui faire comprendre sa désapprobation sans risquer d’en dévoiler trop. Le jeune homme se dégagea.

  • C’est bon ! Elle n’a pas l’air du genre à fuir devant ce genre de chose.

Son amie sembla se résigner, en grommelant, la méfiance l’enveloppant comme une deuxième peau. Définitivement intéressant.

  • Avec les autres, nous … menons une petite expérience. Mais il nous manque quelqu’un pour la mener à bien, ce soir … T’es partante ? Je t’avertis, ça peut faire peur …
  • J’en ai vu d’autres, renchérit aussitôt l’agente, goguenard, avant de se rabrouer mentalement.

Heureusement, sa désinvolture sembla jouer en sa faveur. Swan se détendit légèrement et Renard fit un grand sourire. Il lui donna alors une adresse et une heure.

Même si elle doutait qu’ils aient un quelconque lien avec l’alerte qui était à l’origine de sa présence, elle ressentit un léger enthousiasme. Tant pis si cette petite « expérience » ne menait à rien ou à un petit tour d’amateurs. Une piste était une piste.

X

Elle s’installa là où Swan lui indiqua. Arrivée quelques minutes plus tôt, elle avait rapidement évalué les lieux, à son habitude. Les bâtiments du campus étaient vieux, mais ceux-ci étaient peu fréquentés, car désuets ou inutiles, et laissaient une drôle d’impression. L’agente n’était pas du genre à se laisser impressionner, mais le mauvais pressentiment était de retour. Elle se félicita de ne pas avoir jeté l’éponge plus tôt, comme le lui avait suggéré Markus.

  • Alors, on fait quoi ici ?
  • Une expérience … qui on espère, va nous donner tout ce qu’on veut ! Tu as entendu parler des manifestations ?

Elle lui jeta un regard entendu. Ce n’était un secret pour personne. Ces choses avaient fait beaucoup de mal, pendant des décennies.

  • Un peu … Mais vous espérez quoi exactement ?

Renard fit un grand sourire.

  • Je suis tombé sur un type du Dark Web qui est spécialisé là-dedans.

Mouais. Un charlatan. Ce genre d’individus pullulaient sur le net.

  • Je suis tombé sur une formule de Mots, qui nous permettra d’en faire apparaître une. Et elle est supposée réaliser un souhait pour chacun des participants. Il fallait juste être le bon nombre pour …

… pour fournir l’énergie nécessaire. Lara soupira intérieurement. Il était quasiment impossible qu’un type louche lui ait donné des Mots exacts pour troubler le voile. C’était une science inexacte, changeante, capricieuse.

          Elle hocha doucement la tête, alors que son esprit pesait les pour et les contre. Le pire qu’il pouvait arriver, c’était qu’ils aient un peu mal au crâne en sortant d’ici. Et une immense déception pour eux.

          Renard commença alors à prononcer les Mots. Personne ne savait de quelle langue ils étaient. Pas terrestre, c’en était certain. Impossible de savoir comment ils fonctionnaient, non plus. Gardant un masque de légère excitation, ses sens étaient cependant aux aguets. Elle guettait la moindre manifestation, prête à bondir comme un ressort.

          Rien.

          Elle se détendit légèrement, faisant attention à ce que cela ne transparaisse pas. Si tout ça n’était qu’une piste qui ne menait à rien, elle allait avoir besoin de sa couverture. Renard, debout au milieu du cercle, plongea alors la main dans sa poche et l’en sortit, un objet serré entre les doigts.

Oh putain. Elle se fit violence pour ne laisser transparaître que de l’incompréhension, et non de la surprise. Ce qu’il tenait entre les mains lui était que plus familier. Un OID. Une saloperie qui parfois parvenait à traverser le mince voile d’une dimension à une autre, ou plus précisément la leur.  

Ça changeait la donne. Pendant un instant, elle avait cru qu’ils allaient faire ce que beaucoup d’amateurs tentaient d’accomplir : provoquer une mince manifestation sur la surface du voile, par le biais des Mots. Rien de dangereux, du moins à grande échelle. Le nombre de cadavres carbonisés, ou à moitié dévorés, que l’Agence devait ramasser … Et la petite expérience de ces imbéciles aux visages surexcités était bien loin de provoquer ce genre de conséquence. Il n’y avait pas de réel danger pour leur monde.

La bombe à retardement que tenait Renard, c’était un tout autre niveau. Ils avaient la possibilité de faire beaucoup plus de dégâts … s’ils savaient s’en servir. Et c’était peu probable. Les plus brillants scientifiques s’y cassaient la tête à tous les jours.

Une autre pensée s’insinua en elle, beaucoup plus dérangeante. Si Renard savait s’en servir, il n’y avait, au final, qu’une possibilité : on lui avait montré comment. Et les seuls en mesure de savoir exactement comment l’activer, au point de pouvoir le montrer à un humain normal, c’était les manifestations complètes. Celles qui traversaient le voile entièrement et investissaient leur dimension. Très rares. Très dangereuses. Le dernier qu’elle avait affronté avait failli l’envoyer à la morgue.

Et ce petit con était peut-être en contact avec une de ces choses.

  • Attend, fit-elle alors, se résignant à faire sauter sa couverture.

En parlant, elle avait tenté de se relever. Aucun de ses muscles ne lui répondaient. Une sueur froide glissa dans son dos et elle dévisagea les autres. Ils semblaient en transe. C’était trop tard. Merde.

À contre-cœur, par sécurité, elle s’enveloppa avec son pouvoir, formant une armure invisible. S’ils réussissaient à ébranler le voile pour de bon, elle allait tenter de les protéger, mais elle avait parfaitement conscience de la violence que ces manifestations, même mineures, pouvaient avoir sur le corps humain.

Incapable de bouger, elle sentit des griffes invisibles racler la surface de son bouclier. C’était suffisant pour commencer à lui aspirer son énergie, se repaissant plutôt de son pouvoir que d’elle-même. Les autres se mirent à gigoter, les traits crispés, douloureux. Elle ne pouvait leur venir en aide. Il fallait qu’elle garde son énergie pour envoyer tout ce qui pouvait traverser, s’ils en arrivaient jusque-là.

Swan poussa alors un hurlement d’outre-tombe, se tenant la gorge. Calvin se cambra vers l’arrière, un cri silencieux sur les lèvres, les yeux révulsés. Les autres n’étaient pas dans un meilleur état. Lara serra les dents et leva son regard concentré sur Renard. Ses yeux vides fixaient le plafond. Des spasmes parcouraient ses membres. Sa main serrait l’OID comme une serre et ses lèvres continuaient de prononcer les Mots.

Elle pouvait sentir la manifestation. Elle était juste là, au niveau du cœur du garçon au milieu du cercle. Pendant un instant, elle crut que la chose allait traverser. Une fraction de seconde durant laquelle elle ressentit quelque chose qu’elle n’avait pas ressenti depuis l’incident. De la peur.

La pression autour d’elle se relâcha brusquement et elle fut balayée, en même temps que les autres, vers l’arrière, tombant douloureusement sur le dos. Le souffle coupé, elle reprit ses esprits très rapidement, se redressant, les sens en alerte. Prête à riposter.

Mais le silence était revenu. Renard s’était effondré sur le sol, mais le voyant bouger, elle relâcha son souffle. Les autres reprenaient lentement conscience. Son regard rencontra celui, confus, de l’étudiant à l’origine de tout ça. Elle préféra jouer l’hystérie.

  • Mais c’était quoi ça ? cria-t-elle, se remettant sur ses jambes en chancelant.

Personne ne lui répondit. Renard regarda autour de lui, et elle vit la déception sur ses traits, voyant que son expérience cauchemardesque n’avait pas abouti comme il le souhaitait, son émetteur extra dimensionnel réduit en un tas de métal tordu inutilisable. S’il savait ce à quoi il avait échappé …

Voyant l’agente sur le point de partir, il se releva difficilement et en catastrophe, tentant de lui saisir le bras.

  • Non, Lara, attend …

Elle le repoussa brusquement, le faisant tomber. Elle ne ressentit aucune culpabilité. Mais quels débiles !

  • Je me casse ! Allez tous vous faire foutre !

Ne donnant pas la chance à Renard ou un de ses acolytes de renchérir, elle prit ses jambes à son cou.

Markus n’allait pas être content. Elle, du moins, ne l’était pas du tout.

X

  • Il faut que tu découvres s’il a été en contact avec une manifestation complète.

De mauvais poil, Lara poussa un grognement contrarié. Elle se reprit, pouvant sentir la surprise de son employeur et ami de l’autre côté du fil. D’habitude, elle ne rechignait pas quand il y avait la possibilité d’un véritable danger. Mais l’agente ne pouvait se défaire de ce qu’elle avait ressenti brièvement. Cette peur qui s’insinuait sous sa peau.

Ne désirant pas que Markus ne lui pose des questions, elle émit un autre grognement, pour lui faire comprendre qu’elle s’en occupait, et elle raccrocha.

Cette nuit-là, elle ne dormit que très peu. Elle avait l’impression d’être retombée durant la période de son adolescence, lorsqu’elle était rongée par quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore. Par cette sensation que quelque chose allait mal tourner. Au petit matin, elle se força à aller faire son jogging habituel, espérant qu’il lui permettrait de reprendre ses esprits.

Faisant le mur sur les cours, elle profita de ceux-ci pour se faufiler dans la résidence universitaire où habitait Renard et fouiller sa chambre. Une entreprise qu’elle pensait être veine, se doutant qu’avec ce que l’étudiant avait vécu la veille, il risquait de faire la grasse matinée. Mais il n’était pas là.

Ne trouvant rien qui pourrait la mener sur la piste d’une potentielle manifestation complète, ni d’autres objets louches qui n’étaient pas du tout supposés être entre les mains de crétins dans son genre, elle traversa le campus, l’esprit un peu embrumé. Il ne lui restait qu’une seule solution, celle de secouer un par un ceux qui avaient participé la veille, pour leur faire cracher le morceau. Bon, d’accord, elle devait tenter la finesse avant. Mais sa patience n’était pas bien grande aujourd’hui.

Une agitation anormale attira son attention. L’ambiance était lourde, électrique. Différente de la vie normale sur le campus. Les cris qui lui parvinrent par la suite le lui confirmèrent. Au pas de course, elle se laissa guider, jusqu’à la cantine. Des étudiants et des employés en sortaient, mais pas autant qu’elle ne l’aurait cru. Faisant irruption dans la grande salle lumineuse, elle eut du mal à se frayer un chemin parmi la foule.

Pourquoi restaient-ils là ? Effleurant plusieurs d’entre eux, elle sentit la tension dans leurs corps. Leurs poils hérissés. La gravité de la situation la frappa. Elle connaissait cet état. L’apparition d’une manifestation majeure provoquait souvent cette sidération. Plusieurs avaient l’esprit assez solide pour s’en défaire et fuir pour se mettre à l’abri.

Sa main chercha son téléphone dans sa poche et elle pressa une touche. Il n’en fallait qu’une seule pour lancer l’alerte et rameuter la cavalerie. Elle n’aimait pas s’en servir, préférant exposer clairement la situation aux équipes dépêchées sur le terrain, pour éviter les mauvaises surprises. Mais l’agente n’avait pas le temps.

Les cris se firent de plus en plus intenses, permettant à un plus grand nombre de civils de se défaire enfin de leur immobilité forcée pour prendre leurs jambes à leurs cous. Poussant un type, elle parvint enfin à entrapercevoir ce qui se passait. Renard. La peau blême, les yeux révulsés. Une chose gluante lui sortait de la bouche, chose qui, comme la queue d’un scorpion, cherchait à atteindre d’un mouvement vif une cible autour d’elle. Quelques corps étaient étendus à ses pieds, piétinés sans vergogne par la manifestation.

Un juron sortit de Lara. Elle n’avait plus le choix. L’agente grimpa sur une table.

  • A.C.E., TOUT LE MONDE AU SOL ! cria-t-elle de toutes ses forces.

Elle envoya une vague télékinétique de faible intensité autour d’elle, avec juste assez de puissance pour réveiller la plupart des civils agglutinés, piégés comme dans des mouches dans une toile.

          Beaucoup lui obéirent instinctivement. Elle profita d’avoir la voie dégagée pour se propulser avec son pouvoir avec force sur la créature qui avait investi le corps de l’étudiant. Le coup fut net, précis, et mortel.

          La tête de Renard se détacha de son corps et tomba vers l’arrière, suivi rapidement par le reste. L’excroissance de plusieurs mètres s’immobilisa, coupée du système nerveux, redevenue inoffensive.

          Lara ne posa que brièvement son regard sur le visage terrifié du garçon, la longue lame ensanglantée toujours en main. Elle releva les yeux, déterminée. Son boulot n’était pas terminé.

          Il fallait qu’elle trouve les autres.

          Elle se rappelait leurs corps contorsionnés, leurs visages tordus de douleur. Ils avaient tous été touchés par cette chose. Elle seule avait eu assez de chance pour ne pas l’être. Elle s’était protégée juste à temps. Mais ce n’était pas le moment d’y penser.

X

          La jeune femme observa pendant un instant Markus, qui traversait la vague d’agents, distribuant ses ordres. Des ramasseurs s’occupaient de mettre dans des sacs noirs les corps des victimes. Le corps de Renard disparut ainsi, de même que celui de Calvin et les autres. Une des équipes venait d’abattre un autre.

          Son regard se détourna de cette fourmilière. Il leur en manquait une. Swan. Elle était là, quelque part. Et il était hors de question de laisser le pantin qu’elle était devenue en liberté.

          Désireuse de mettre la main à la pâte, elle rejoignit une des équipes dans une aile d’un bâtiment. Elle aurait dû mettre un terme à tout ça, même si Markus lui avait affirmé le contraire. Ce n’était pas le protocole. Mais même pour elle, qui arrivait à être détachée face à ce genre de situation, elle ne pouvait s’empêcher de se passer dans sa tête ce qu’elle aurait pu faire mieux.

L’agente se secoua mentalement. Ce n’était pas le moment de s’auto-flageller. Elle ferait ça plus tard. Ou bien elle se plongera à nouveau dans le boulot pour éviter d’y penser à son habitude.

Le mouvement vif ne la prit pas au dépourvu. Roulant sur le côté, elle évita de justesse l’attaque de la manifestation. Elle ne put que voir l’éclat de folie dans les yeux de Swan, alors que celle-ci se jeta sur un autre agent, le réduisant en pièce. Ne se laissant pas démonter par les cris de son collègue, puis son silence définitif, elle libéra son pouvoir concentré dans son poing, projetant la créature à moitié humaine de toutes ses forces. Il n’était plus possible de les sauver, ça, elle n’en doutait pas.

Swan traversa le mur comme s’il s’agissait d’une feuille de papier. L’onde télékinétique se répercuta dans tout le bâtiment, et certainement sur tout le campus. La possédée aurait dû être réduite en bouillie.

Aurait dû, oui.

Lara vit sa silhouette se relever des décombres et se volatiliser momentanément. Chaque partie de son être était tendue, alors qu’elle regardait prudemment autour d’elle, les paupières légèrement plissées pour mieux distinguer à travers la poussière. Un autre cri et des coups de feu se firent entendre. Une autre victime. Elle jura.

La manifestation émergea du nuage de poussière comme un diable, lui sautant dessus. La main de l’agente avait saisi son couteau par réflexe et alors qu’elles tombaient toutes deux vers l’arrière, elle tenta de lui porter un coup fatal à la tête. La possédée lui saisit le poignet et le tordit, lui faisant échapper l’arme en une plainte de douleur et de colère.

     L’agente se servit de son autre main pour lui asséner son poing sous la gorge et la monstruosité qui sortait de sa bouche, lui envoyant une autre onde de pouvoir, la faisant se rétracter. Un des agents la tira par le bras pour l’aider à se relever. Elle ne put que voir ses yeux s’agrandir alors que la chose cauchemardesque s’agrippait à sa gorge pour la lui déchiqueter. Lara fit un bon vers l’arrière en poussant un cri de rage.

  • Reste là, t’es à moi.

La voix d’outre-tombe la fit frissonner, mais elle ne se démonta pas. Un sourire mauvais étira ses lèvres.

  • Attrape-moi si tu peux, tas d’immondices spatiales, fanfaronna l’agente, pour énerver l’entité.

Sans attendre une quelconque réaction, sachant pertinemment qu’elle n’allait pas tarder, Lara se mit à courir. Elle espérait que Swan la suive. L’éloigner de toute potentielle victime était primordial. L’agente pourrait ainsi déployer tous les moyens à sa disposition pour venir à bout de la manifestation, sans crainte de blesser un innocent. Pas que ça l’ait vraiment dérangée par le passé. Il était préférable de sauver le monde plutôt que seulement quelques personnes, après tout.

Elle s’était saisie de l’arme de poing de l’agent qui s’était fait dévorer sous ses yeux. Elle savait s’en servir, mais ne le faisait qu’en dernier recours. Ce genre d’arme ne faisait généralement pas énormément de dégâts aux manifestations. Elle espérait que la partie humaine de cette chose y serait sensible. C’était une diversion comme une autre.

S’éloignant de toute vie, elle ralentit le pas, les sens en alerte. Cette saloperie était rapide, discrète. Elle semblait s’être beaucoup plus adaptée au corps de cette pauvre fille, comparé aux autres. Les geeks de l’Agence allaient se régaler. Heureusement, la manifestation n’avait plus l’avantage de la basse visibilité, laissant le nuage de poussière derrière.

  • Alors, tu viens jouer ? cria l’agente, l’arme d’une main, une sphère de pouvoir brute dans l’autre.

Un gargouillis furieux lui répondit, trahissant la présence de la possédée. Lara se baissa vivement, ne se fiant qu’à ses sens, évitant l’attaque du ver géant. Tournant sur elle-même, accroupie, elle lui balança une vague en pleine tête, mais la chose avait prévu le coup et l’évita à son tour. Elles se firent face.

Lara ressentit une pointe de pitié pour la fille qui avait été dépossédée de son corps, de sa vie. La folie dans ses yeux luttait contre une lueur de désespoir, signe qu’un fragment d’elle était toujours là. Trop faible pour faire quoi que ce soit mis à part assister au massacre. L’agente ne pouvait rien pour elle, si ce n’est mettre fin à son supplice.

La manifestation s’apprêta à attaquer et l’agente chercha à esquiver. Une feinte. Du bluff. Elle reçut la possédée de plein fouet, mais parvint à rester debout. Le serpent démoniaque referma sa mâchoire cauchemardesque sur son bras, lui provoquant un hurlement de douleur. Toute pitié disparut et elle parvint à orienter le canon de l’arme vers l’estomac de la jeune femme. Elle tira. Autant qu’elle le pouvait, cherchant à faire lâcher sa prise à cette chose. L’étau tranchant se détacha d’elle.

Ce fut à son tour de la percuter, la faisant tomber au sol. Son bras meurtri replié contre elle, faisant appui sur la chose, elle posa sa main contre le visage de la possédée et lui envoya tout ce qu’elle pouvait, espérant l’écraser sous la pression. Mais le froid qui se mit à la gagner réduisit ses forces. Elle se haleta, le corps parcouru d’un tremblement. Qu’est-ce que…

Elle parvint à projeter la manifestation sur le côté, espérant mettre assez de distance entre celle-ci et elle-même pour reprendre ses esprits.

Mouvement vif. Un claquement résonna dans les airs. L’entité s’enroula autour de sa gorge. Elle sentit ses dents aussi coupantes que des rasoirs contre sa peau.

L’agente hoqueta, un air effrayé sur le visage, qu’elle leva vers son bourreau.

Elle ne vit que ses yeux. Je suis désolée, semblaient-ils lui dire, désespérés, la dernière lueur s’éteignant.

Le froid s’était insinué dans tous ses membres, scellant son destin. Elle se sentit glisser hors d’elle-même.

Eh merde…

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