Malia

Par Maud14

Le soleil roux était déjà bien haut dans le ciel tanzanien lorsqu'ils émergèrent de cette nuit si noire. Le contraste frappait. Un ciel bleu limpide les accueillit sous sa chape pour le petit déjeuner sur la terrasse de l'hôtel. L'acidité du jus d'orange pressé où barbotaient de jolis glaçons ovales arracha une légère grimace à Hyacinthe. L'odeur des bananes frits, celle du café encore chaud et de la crème solaire se mélangeaient dans un parfum exquis qui refoulait presque les épisodes de la veille au rang de mauvais souvenirs. Faisant se dissiper les vapeurs éthyliques des excès passés.

« Il va falloir qu'on redouble notre vigilance », déclara Ali tout en tartinant son pain de beurre. Les ombres dans la nuit refirent alors brusquement surface à leur table, et le soleil sembla blêmir. 

« Je crois qu'il va falloir prévenir notre ambassade, et se déplacer constamment en taxi. Il est hors de question qu'on se fasse avoir par leurs manigances à deux balles »

« Ils étaient armés, manigance est un euphémisme », souligna Hyacinthe qui frissonna en y repensant. 

« Ça va, on a Hercule avec nous », plaisanta Ali qui coula un regard curieux à Alexandre. Celui-ci, adossé à sa chaise, semblait absent de la conversation.

Hyacinthe émit un petit son agacé envers Ali, et reprit une gorgée mordante de jus. Un livre reposait sur la cuisse d'Alexandre. A la recherche du temps perdu de Proust. Elle avait remarqué qu'il lisait beaucoup et qu'un livre ne se trouvait jamais très loin de sa grande main. Comme s'il tentait de rattraper justement le temps perdu, de rattraper des lectures dont il ne se souvenaient plus, ou qu'il n'avait jamais lues. Il était habité d'une soif intarissable. 

« Ils auraient pu nous tirer dessus, articula-t-elle. Leurs armes étaient chargées »

« Et tu veux faire quoi? Rentrer? », rétorqua le brun en dardant son regard châtaigne sur elle.

« Non. Je dis juste qu'il ne faut pas les prendre à la légère ». 

« On est donc d'accord », conclut Ali avant de croquer énergiquement dans son pain qui croustilla sous l'assaut de ses dents. 

Ils terminèrent silencieusement leur petit-déjeuner qui s'apparenta plus à un déjeuner vue l'heure avancée. L'après-midi, ils devaient rencontrer la famille délocalisée par les activités d'Alamar dont ils avaient le contact. Ils se mirent donc en route sur les coups de 15 heures pour le village nouveau d'Upya. 

Là-bas, ils discutèrent pendant une bonne heure avec la famille et en apprirent plus sur leurs conditions de vie et de réinstallation. Ils leur confièrent que la maison n'était pas terminée lorsqu'on les avait accueillit dedans, que la terre n'était que difficilement cultivable, et que les médiateurs d'Alamar, censés être présents sur le village pour récolter les plaintes des habitants et gérer les problèmes avec eux, n'étaient tout bonnement jamais là. 

« On a dû les voir une ou deux fois depuis qu'on est ici », leur avait dit l'homme. 

Hyacinthe et Ali endossèrent donc le rôle de recueil de plantes destinées à l'entreprise, tant dis qu'Alexandre se baladait dans le village sa caméra sur l'épaule. Ali avait vu les rushs de leurs précédents déplacements et n'avait rien trouvé à redire à son travail. Ce qui était plutôt bon signe. Voire encourageant.

D'autres habitants de mêlèrent à eux, et prirent la parole, voyant dans ce rassemblement l'occasion de faire entendre leurs voix. Finalement, ils repartirent avec au moins cinq témoignages édifiants. Même si certains voulaient être plus mesurés dans leur propos et qu'ils remerciaient Alamar pour les avoir relogés, le suivi restait problématique. Et les impacts se voyaient petit à petit sur l'environnement du village où les pêcheurs attrapaient de plus en plus de poissons morts dans leurs filets, dû à l'activité sous-marine d'Alamar. 

« Il y a un mois, une énorme flaque noire recouvraient une partie du chantier, leur avait confié une femme. Ça luisait à la surface, et ce n'était pas de la boue, parce qu'il n'a pas plu depuis un petit moment maintenant ». L'habitante leur avait envoyé les photos qu'elle avait prise alors, et qui leur serviraient très probablement à huiler les rouages de leur enquête. 

Ahmed les suivit jusqu'à l'hôtel pour débriefer la journée. Lorsqu'il avait apprit leur mésaventure de la veille, il les avait sévèrement réprimandés.

« Mais vous êtes fous de vous balader à pied la nuit ici?! Vous savez pourtant que la région n'est pas sûre, qu'est-ce qui ne cloche pas chez vous?! », s'était-il récrié. 

Ali et Hyacinthe avaient alors baissés piteusement la tête, se rendant compte petit à petit des risques qu'ils avaient pris. Le reporter avait appelé l'ambassade en début d'après-midi et leur avait expliqué leur situation. Qu'ils sachent que des ressortissants français étaient sur le sol tanzanien, et qu'ils effectuaient un reportage de terrain sur le projet pharaonique d'Alamar. 

Mais l'orage de cette nuit-là était loin, et un joli coucher de soleil aux notes pastels s'étendaient désormais sous leurs yeux. La voix profonde et chaude de Koinet résonna derrière eux, et le regard de Hyacinthe s'illumina lorsqu'elle vit la petite silhouette qui l'accompagnait. Accrochée au bras de son père, la fille du grand Maasaï les observait timidement. 

« Je vous présente Malia », déclara Koinet en poussant légèrement les épaules de la gamine pour qu'elle les salue. 

« Enchantée de te rencontrer Malia », s'exclama Hyacinthe. Les grands yeux noirs de la petite fille l'étudièrent, et un sourire généreux étira son visage rond. Sa crinière crépue collait à son crâne en dizaine de fines nattes.

« On passait dans le coin, et je me suis dit qu'on allait vous saluer, expliqua Koinet en s'asseyant à leur table. Malia gambada vers les genoux de son père sur lesquels il la hissa sans difficulté. 

« Malia, c'est un joli prénom , reprit Hyacinthe. Ça a une signification particulière? »

« Ça veut dire « reine, répondit Koinet dans un sourire bienveillant, couvant sa fille du regard. C'est une enfant tenace! Elle a tout de suite fait sa loi à la maison, alors sa mère l'a appelé comme ça ». 

Du haut de ses cinq ans, la petite reine se colla contre le torse de son père, et commença à jouer avec le collier qui venait piquer son visage. 

« Ahmed m'a raconté votre escapade, changea-t-il de sujet. Son regard s'était assombri, et son ton frôlait le reproche.

« Oui, on s'est déjà pris une soufflante par lui d'ailleurs », anticipa Ali, un sourire amer tordant sa bouche boudeuse. 

Ils discutèrent un petit moment des derniers jours et de l'avancement de leur reportage. Koinet leur somma de les appeler dès qu'ils souhaitaient se déplacer, soulevant même qu'il n'était pas nécessaire de le payer et qu'il voulait les aider de bon coeur. 

La nuit rendait leurs ombres bien plus sombres. Les traits des visages s'évanouissaient dans l'obscurité, s'effritaient, renvoyant une image plus mystérieuse des hommes. Le croissant de lune trônait dans le ciel parmi les étoiles naissantes aux aurores de la nuit. La figure d'Alexandre s'effaçait elle aussi, mais ses yeux brillants perçaient la nébuleuse. Une petite torche s'alluma et ses fines flammes léchèrent bientôt l'angle marqué de sa mâchoire, le versant ouest de son nez, une partie de son cou... 

Hyacinthe repensa aux mots qu'il lui avait adressé. Ses lèvres s'étirèrent toutes seules. Ce grand être taciturne et énigmatique était un appel à la découverte et à la curiosité. Soudain, la voix de Koinet la rappela à la réalité. 

« ... problèmes de la Tanzanie. Entre inondation et sécheresse, l'eau et la Terre ne s'accordent plus! Mon peuple est obligé de migrer dans les parcs nationaux où son territoire est réduit comme peau de chagrin par le gouvernement sous prétexte qu'il est néfaste pour les animaux sauvages. Mais c'est complètement faux. Au contraire, les Maasaï co-habitent depuis des siècles avec eux. Ils les respectent et changent régulièrement de pâturage, comme ça l'herbe peut repousser et nourrir bétail et animaux sauvages ». 

« Tu remarques qu'il y a de plus en plus de sécheresses et d'inondations? », reprit Ali.

« C'est un fait! Le dérèglement climatique, ici, on ne peut plus le nier. Les agriculteurs sont obligés de s'exiler à Dar Es Saleem pour trouver du travail parce qu'ils ne peuvent plus cultiver leurs terres. Mais les pauvres finissent généralement dans des bidonvilles où ils subissent cette fois-ci les inondations, de plus en plus régulières. L'année dernière en 2029, le Nord de la Tanzanie a connu sa plus grande sécheresse depuis des lustres. Les bêtes des Maasaï sont mortes par trentaine de milliers »

« Et le gouvernement? Est-ce qu'il adapte sa politique? », demanda Hyacinthe.

Koinet émit un rire sarcastique.

« Encore une fois, notre ministre de l'écologie est un pantin. Un écran de fumée ». 

Malia s'échappa alors des bras de son père pour s'avancer prudemment vers Alexandre qu'elle n'avait pas quitté des yeux depuis un long moment. Elle se posta à ses pieds, les deux mains dans le dos. Le grand brun qui jusqu'alors écoutait attentivement, s'en aperçut et se redressa sur sa chaise, l'air vaguement déconcerté. Puis, son visage se décomposa lorsque la fillette lui tendit les bras. 

« Je crois qu'elle t'apprécie », plaisanta Koinet un sourcil arqué signifiant que la chose n'était pas courante. 

Hyacinthe crut voir le temps d'une seconde une lueur alarmée dans les iris du brun et son rire à elle éclata dans la nuit comme le torrent cristallin contre la roche lisse de la montagne. Visiblement, sa compréhension des enfants et l'attitude à adopter face à eux n'étaient pas non plus de son ressort. Ses larges épaules s'affaissèrent, sa nuque se courba, on aurait dit qu'il tentait soudainement de se faire tout petit. Chose impossible, par ailleurs. Les frêles membres toujours tendus de Malia semblaient l'appeler, réclamer son attention, revendiquer qu'il lui laisse une place sur ses genoux. Voyant qu'il ne répondait pas à sa requête, la gamine commença à grimper par elle-même. 

« Qu'est-ce... », bredouilla Alexandre en jetant un regard à demi paniqué à Hyacinthe puis, à Koinet.

« Mademoiselle désire que tu la porte », lui expliqua le Maasaï dans un rire rauque. 

Le brun avisa à nouveau les grands yeux noirs de Malia et ses grandes mains se refermèrent sur le dos chétif de la fillette. D'un geste agile il la souleva pour la déposer contre lui. Un petit cri aigu s'échappa de la gorge contente de celle qui avait enfin trouvée sa place. Elle se mit debout sur la cuisse d'Alexandre, se calant contre son buste et son épaule, et lui prit le visage entre les mains. 

« Oh doucement Malia », s'exclama Koinet, de plus en plus étonné par le comportement de sa fille. 

« Il y en a un qui plaît aux femmes », commenta Ahmed avant de pouffer et de tousser suite à la claque dans le dos que venait d'émettre le Maasaï. 

Hyacinthe observait cette scène singulière, intriguée. Le titan se laissait faire, là, sous les mouvements brusques, candides et innocents de la gamine. Ses minuscules doigts posés contre les joues dorées d'Alexandre, ce petit visage face à celui plus imposant de son aîné, rendaient le spectacle presque touchant. Les yeux noirs, plongés dans les yeux bleus, étudiaient, examinaient. Puis, les lèvres d'Alexandre s'étirèrent légèrement sous le sérieux de la mine enfantine et celle-ci s'illumina à son tour d'un rire joyeux qui ricocha contre le ciel. Malia se laissa glisser contre lui et ferma les yeux. 

« Ça alors!, lâcha Koinet. C'est la première fois qu'elle est si à l'aise avec un inconnu. Elle doit apercevoir du bon chez toi »

Alexandre resta silencieux et considéra quelques instants cette petite silhouette, lovée dans ses bras. 

« A quel âge se marient vos filles déjà? », le tanna Ahmed, le pouce caressant son menton.

« Tais-toi Lucifer! », siffla Koinet en lui lançant un regard mauvais. 

Hyacinthe regarda cette petite fille s'endormir en face d'elle, nichée dans un refuge accueillant. Elle repensa à la fois où elle s'était endormie aussi, tout contre lui dans l'avion.  Il leva ses yeux sur elle, et une lueur fugace s'y mira. Alors qu'Ali, Ahmed et Koinet avaient reprit leur conversation, le vent porta son faible murmure jusqu'à elle:

« C'est ça, apprécier quelqu'un? »

 

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
J'ai trouvé ce chapitre tellement mignon et touchant, la petite Malia est adorable. Et ce que j'aime bien, c'est qu'à la fin du chapitre on voit qu'Alexandre commence à apprendre vraiment ce qu'est d'apprécier quelqu'un. Hâte de lire la suite !
Maud14
Posté le 06/05/2021
Mouiiii ils sont trop mimiiii! L'apprentissage des sentiments, c'est pas si simple!
joanna_rgnt
Posté le 06/05/2021
Vouiiiii je lirais la suite demain matin avant de poster mon chapitre 6 ;)
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