Mais où est donc Ornicar ?

Par Fy_

"Dans la nuit de jeudi à vendredi, un célèbre bandit connu sous le nom d'Ornicar a encore frappé. L'individu se serait infiltré au British Muséum de la capitale et y aurait dérobé des perles de verre venant d’Égypte ancienne et datant de plus de trois mille ans. Celles-ci avaient été découvertes en 2007 lors de fouilles archéologiques et auraient été estimées à plus de deux cent cinquante mille dollars. Leur écrin avait été retrouvé vide par les gardiens au petit matin sans qu'il n'y ait la moindre trace d'effraction. La vitrine intacte, non ouverte et le système de sécurité toujours activé ne laissent que peu de doute sur l'auteur du délit.

Le plus réputé des voleurs d'Angleterre aurait-il ainsi encore réussi à commettre un crime parfait sous le nez-même des autorités ? Après le vol de manuscrits rares aux archives du pays il y a 5 mois, ce « génie » s'en prend une fois de plus à notre culture et bouleverse les codes de l'histoire des malfaiteurs. La police mène l’enquête sur l'identité réelle du ravisseur, mais celui-ci aurait pris la fuite pour aller se réfugier à l'étranger, où l'attendraient des complices. Retrouver Ornicar est à l'heure actuelle le seul espoir de récupérer les perles ainsi que les manuscrits, et de comprendre son mode opératoire."
 

***

 

Shenzhen, Chine...

 

Je replie la page de journal, pensive. Il est temps d'y aller. Je lisse mon tailleur, remonte les manches immaculées de ma chemise repassée à la perfection et replace une mèche de cheveux derrière mon oreille. Le travail m'attend, je n'ai pas le temps pour ces futilités du Times.

- Votre serviette, mademoiselle.

Je remercie l'homme d'un signe de tête et referme mes doigts sur la poignée froide de la mallette qu'il me tend. Le bruit sec de mes talons sur la dalle de marbre résonne dans le couloir et s'arrête devant l'ascenseur. Le temps presse. Le regard perdu dans la porte vitrée, je compte les secondes qui me séparent de l'arrivée de la cabine. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six.

Les portes coulissent, je rentre et me retrouve face au miroir. J'y vois une femme tirée à quatre épingles, un air sérieux sur un visage un tant soit peu anguleux, une bouche trop fine pour qu'elle esquisse un sourire et un grain de beauté persistant au-dessous de l’œil gauche. Je presse sur le bouton -5 et la descente commence.

Extrêmement bien rédigé, cet article de journal... un rictus satisfait se manifeste sur mes lèvres tandis que l'ascenseur traverse le bâtiment de toute sa hauteur.

Je me souviens bien de cette salle du musée... les perles de verre étaient là, juste sous mon nez et de ceux des autres convives, bien alignées dans leur vitrine impeccable... et c'était il y a à peine une semaine...

Je sur sûre qu'il y avait, parmi ces gens, des profils correspondants à ma recherche. La discussion sur l'horlogerie avec Mr Hellton m'aura apporté une confirmation : cet homme est très agile de ses mains. Pas une fois sa coupe de champagne n'a penché d'un millimètre. Pas même lorsque la maladresse du serveur a provoqué les réactions spontanées des invités. C'est un homme très confiant, après tout, il reste maître de ses agissements en toute circonstance. Aucun rouage ne lui résiste, il connaît chaque mécanisme, chaque détail et la manière de réparer n'importe quelle montre ou horloge. Impressionnant ! Oh... et il y avait bien-sûr cette chère Mrs Sander, toujours aussi resplendissante ! Sa robe lui allait à ravir, elle semble avoir pris quelques rides mais elle est toujours fidèle à elle même : couverte de parures, de bracelets et de bagues toutes plus brillantes les unes que les autres. Sa passion pour les bijoux lui attirera des ennuis, un jour. Je me demande comment elle fait, pour acheter toutes ces raretés, sa collection est grandiose ! Mais elle n'en reste pas moins hautaine et capricieuse. Elle ne m'inspire pas grande sympathie. Je ferai mon rapport à Bagh.

Ce vernissage était peuplé de gens imbus d’eux mêmes et banals, d'après moi insignifiants. Il y avait aussi la directrice du musée. Une femme très conventionnelle, et j'ai cru voir observatrice. J'ai comme l'impression de lui ressembler. Je ne sais pas en quoi, mais elle dégage quelque chose de particulier. Directrice de musée, c'est un haut poste, après tout.

L'ascenseur s'immobilise soudain, et les portes vitrées s'ouvrent sur un parking souterrain parfaitement vide. Pas une voiture, pas un chat. Rien que le vide et les murs ternes éclairés par des néons jaunis. Je sais exactement où aller, mes pas me guident et résonnent, perturbant la petite musique jouée dans les allées froides. Bientôt, très chère, bientôt... je suis tout près du but. Dans trente-quatre minutes exactement, j'aurai mené ma mission à bien. Je tourne à l'angle du couloir et rejoins le Break noir ronronnant. Mon chauffeur en sort, contourne le véhicule et m'ouvre la portière tout en s'inclinant, le sourire aux lèvres.

- Je vous attendais, Mademoiselle.

- Bonjour, Bagh, dis-je d'une voix posée.
 

***

 

Bagh.

 

J'observe ma patronne dans le rétroviseur. Notre œuvre s'achève bientôt. Son regard perçant m'indique de démarrer, ce que je fais immédiatement.

- Je pense avoir repéré de nouvelles recrues. Deux. Un horloger tout à fait remarquable et une fervente collectionneuse de bijoux. Tu t'occuperas de leur formation. Je ne veux que les meilleurs avec moi.

- Bien Mademoiselle.

- À ce propos, j'ai lu l'article du Times. Aucune trace, pas un indice, je suis époustouflée.

- Vous n'avez rien à envier aux grands, votre travail en est digne.

- Je le sais bien.

Je sors du parking souterrain pour me fondre dans la circulation. Mon regard allant de la route au rétroviseur, je la vois ouvrir sa mallette de deux clics sourds et son visage s'illuminer d'un sourire fier. Le feu passe au vert, je redémarre et m'insère dans la file de droite. Le clapet de la montre à gousset de ma patronne se referme sèchement, elle lève le menton en direction de la route.

- Tu peux te garer un peu plus haut dans la rue, devant le bâtiment là bas.

Je suis ses indications et enlève la clé du contact, puis vais lui ouvrir la portière. Elle remet en place sur son nez une paire de lunettes noires, et se fond dans la masse des passants. Je la suis de près, de peur qu'elle ne m’échappe. Je fixe ses talons, qui détonnent au milieu de toutes ces paires de souliers. Elle accélère le pas. Sûrement pas par nervosité, elle semble maîtriser la situation, comme toujours.

Un homme pressé, arrivant de front, bouscule ma patronne sans même prendre le temps de s'excuser. Elle chancelle sur ses talons et laisse échapper sa mallette, qui termine par terre et s'ouvre. Une multitude de timbres de collection viennent alors se répandre au sol et le tapisser de leurs bords dentelés. Abasourdie, ma patronne reprend ses esprits et tente de ramasser son butin sous les yeux effarés des passants. Une sirène retentit, des véhicules de police approchent. Je profite alors de la cohue pour me fondre parmi les gens, et fuis, laissant maintenant mon ex-patronne se faire arrêter pour vol de pièces de collection coûteuses. Un rire me monte à la gorge tandis que je rejoins ma voiture noire. Sur le siège avant, John m'attend déjà.

- Alors ? Ça a marché ? J'y suis pas allé un peu fort ? Parce que tu sais, avec les femmes, il vaut mieux pas abîmer leur joli visage. J'ai préféré la bousculer plutôt que l'option du croche patte. Trop brutal à mon goût...

- C'était parfait. Tu obtiendras ta part, comme promis.

Une jubilation intense me prend tandis que je démarre le Break. Enfin ! Je m'en suis enfin débarrassé. Plus de risque ni de concurrence. Timing parfait concernant l’arrivée de la police. Tout était tel que je l’avais prévu. C'est vrai, quoi, cette femme aurait pu dépasser le célèbre Ornicar. Mais cela n'arrivera pas. C'est moi, le maître du vol et du crime parfait, et je veillerai à le rester. Je ne laisserai personne, encore moins une femme gâcher mon travail. Trois jours et trois nuits pour trouver une faille dans ce foutu système de sécurité. Merci le hacking ! Grâce à ça, jamais personne ne se hissera à mon niveau. Et j'ai encore du pain sur la planche…


 

Fy

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itchane
Posté le 16/10/2021
Hello Fy : )

Hahaaaaa, je ne m'y attendais pas du tout ! C'est très bien fait, la piste est parfaitement perdue en suivant une "héroïne secondaire" plutôt que le voleur en lui-même : )

Même remarque que d'autres, le "faire son rapport" m'a donné l'impression que Bagh serait son patron à elle, mais c'est vraiment un mini mini détail.

Pour le reste, c'était parfaitement mené. J'ai aussi cru reconnaître une ambiance à la Arsène Lupin du fait de l'article de journal et je pense que c'est justement cela qui nous empêche de deviner la fin, car Lupin est un personnage sympathique alors on en attend un équivalent, or ce Bagh, lui, n'est pas sympathique du tout du tout x'DD
Je ne sais pas si c'était voulu mais clairement c'est hyper, hyper bien joué que ce voleur-ci ne soit clairement pas un gentleman, brisant les clichés du genre ♥

Bravo pour ce texte : )
Hastur
Posté le 16/10/2021
Hello,

Comme cela a été déjà dit un commentaire au-dessus, ça m'a, moi aussi, rappeler Lupin dans l'atmosphère :). J'ai trouvé ça très original dans la mesure où je n'avais jamais lu ce genre de thématique ! Tout au long de ma lecture, j'avais l'impression de suivre les personnages au-dessus de leur épaule, je trouvais ça assez prenant ;).

La fin fait son boulot et surprend !

Joli travail !

A bientôt !
Kevin GALLOT
Posté le 11/10/2021
Salut Fy
chouette nouvelle, bien écrite, fluide, intéressante, chute surprenante.
J'ai passé un agréable moment.
L'article du journal m'a fait penser à l'époque victorienne, je sais pas pourquoi, surement a cause des tresors égyptiens et des vieux manuscrits. Bon apres, avec l'ascenseur, les portes vitrées, le break noir et le parking a neons, plus de doute c'est contemporain.
Merci, A+
Fy_
Posté le 11/10/2021
Salut Kevin,
Je suis contente que cette nouvelle t'ai plu et que tu ai passé un bon moment, c'est le principal ^^
C'est vrai que maintenant que tu le dis, on pourrait trouver quelques anachronismes. J'y penserai à l'avenir ! :)
Merci à toi, bonne suite !
Fy
Herbe Rouge
Posté le 07/10/2021
En voilà une qui choisi trop bien ses employés !
L'histoire est bien menée jusqu'à la chute inattendue :)

Par contre, comme Belisade, j'ai été légèrement perturbée par le fait qu'elle "fasse son rapport" à Bagh. Petite incohérence à corriger.
Fy_
Posté le 11/10/2021
Ah oui, je vois ce problème de vocabulaire en effet '^^
Je ne sais pas si j'ai le droit de modifier mon texte, autre que pour des fautes d'orthographe mais il me semble que non... Je le ferai sûrement une fois le concours fini. Merci tout de même pour ta remarque qui est pertinente et m'aidera pour des écrits futurs :)

Merci à toi pour ton retour, ça fait plaisir !
Fy
Herbe Rouge
Posté le 11/10/2021
Oui c'est vrai je n'avais pas pensé que cela pouvait être dérangeant, comme c'est une toute petite correction.
Dans le doute, je comprends que tu préfères attendre :)
Belisade
Posté le 06/10/2021
Bonjour Fy_
Lisant l'article de journal, je n'ai pu m'empêcher de penser au premier épisode d'Arsène Lupin avec Omar Sy. D'ailleurs Ornicar semble aimer les changements de personnalité comme Arsène Lupin.
Sauf qu'Arsène Lupin n'aurait jamais trahi une jolie femme ... Et Bagh n'est pas un personnage chevaleresque, c'est un gros macho qui ne supporte pas qu'une femme puisse faire aussi bien que lui. Bouh !
Ce qui est intéressant c'est que les deux histoires sont parallèles. Le vol d'Ornicar et le vol de la femme. On ne le sait pas et le suspense est maintenu jusqu'à l'apparition des timbres qui n'ont rien à voir avec le collier égyptien.
Dans les différentes scènes, les personnages évoluent comme dans une sorte de ballet : la réception au musée et la mise en scène de la bousculade/arrestation orchestrée par Ornicar. La femme est actrice dans ces deux scènes, mais autant la première est un bon moment pour elle, autant la seconde se termine mal.
Par contre tu dis qu'elle va faire son rapport à Bagh, d'où tout de même une ambigüité, peut-être voulue. Qui est-il pour elle ? son chauffeur oui, mais son confident ou son patron ? Du coup je trouve ça original car le suspense demeure au delà de la lecture.
Fy_
Posté le 07/10/2021
Bonjour Belisade,
Je n'ai pas vu Arsène Lupin, il est dans ma liste de films à voir mais c'est marrant comme on peut retrouver des similitudes involontaires ! ^^
Ton analyse est très fine, et je suis d'accord avec toi sur l'incohérence que j'ai laissée là... faire son rapport n'est pas le bon mot, puisque pour moi c'est la patronne de Bagh, c'est elle qui commande et il est son chauffeur complice.

Merci pour ce retour enthousiaste, ça fait très plaisir !
Bonne suite !
Fy
Alice_Lath
Posté le 04/10/2021
Hello hello ! Eh bien, quel retournement de situation ! J'ai beaucoup aimé la manière dont tu as joué les deux points de vue, en nous menant sur une fausse piste autour de la femme haha pendant un temps, je sais pas pourquoi, je me suis crue au XIXeme avec Arsène Lupin
En tout cas, la chute était bien trouvée et j'ai bien aimé le côté dynamique du récit, avec tous ces échanges dignes d'un film d'espionnage
Bien joué à toi !
Fy_
Posté le 05/10/2021
Bien le bonsoir !
Je suis contente d'avoir réussi à semer le doute, j'avais quelques inquiétudes quant à la bonne compréhension du texte... '^^
Ton retour fait super plaisir en tout cas, je me ferai une joie de lire ta nouvelle à mon tour ;)
À bientôt,
Fy
RoseRose
Posté le 01/10/2021
Wow, j'adore ta nouvelle, c'est vraiment bien pensé ! Comme quoi, il faut toujours bien bien bien choisir ses employés ! Ça, par contre, c'était vraiment pas malin, elle ne peut pas commettre aussi bien des vols et ne pas penser à ça XD !

Enfin, je parle, je parle mais surtout, BRAVO !

RoseRose
Fy_
Posté le 01/10/2021
Tu as raison, mieux vaut être seule.e que mal accompagné.e ! ;)
C'est vrai ça, elle y avait pas pensé... et moi non plus d'ailleurs xD mais si j'avais pris en compte ce détail ma nouvelle ne serait jamais née ! :)
Merci pour ton retour et tes encouragements, ça me comble de joie !
Au plaisir de lire ta nouvelle aussi ! ;)
Fy
Edouard PArle
Posté le 01/10/2021
Coucou !
Une petite nouvelle agréable à lire ! La chute est bien trouvée et c'est une bonne idée d'utiliser le point de vue de deux personnages différents.
Et sinon, très drôle d'utiliser ce vieux moyen mémotechnique en fiction (=
Bonne chance pour le concours !
A bientôt (=
Fy_
Posté le 01/10/2021
Merci pour ton retour et tes encouragements, ça fait très plaisir ! Je suis en effet partie de ce moyen mnémotechnique pour construire ma nouvelle ^^
À bientôt !
Fy
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