Lumière

Par Liné

Pourquoi ne puis-je m’éteindre ?

Tout s’arrête. Les hommes meurent, les siècles se succèdent, le temps emporte jusqu’aux machines gelées dans leur rouille ; et il n’y a pas un être, pas un regard, qui un jour ne succombe au vide. Tout s’arrête – sauf moi. Je ne dors pas. Je ne me nourris qu’à grand-peine. J’erre dans mon présent gris.

J’aimerais m’éteindre.

Je n’ai rien tenté : le couteau, le poison, la pendaison, le pistolet, tous ces accessoires me rebutent et me glacent. Je ne veux pas de sang, ni en filet ni en torrent, et je ne veux pas de cadavre violacé, déchiré ou déchiqueté. Il n’y a que le noir qui me conviendrait. S’éteindre, naturellement – fermer les rideaux, fermer les yeux, disparaître.

Pourquoi ne puis-je m’éteindre ?

A mon dernier anniversaire, j’ai formulé un vœu très simple : en guise de cadeau, de récompense, je souhaiterais être changée en ampoule. Devenir cet objet bulbeux, ordinaire, anodin, qui passe de main en main, se visse et se dévisse, s’allume et s’éteint. Mon mari a blanchi – comme s’il avait vu une morte. Si seulement.

Il comprend, pourtant. Ce malheur, ce malheur qu’on appelle la vie, c’est à deux que nous l’avons traversé. Je ne compte plus les dictatures, les guerres, les blessures, les enfants morts, ceux qui n’ont jamais pu naître, les maladies, les corps qui grondent, s’infectent, se coupent et pourrissent. Pas plus que je ne compte les brouillards, les hivers, les morsures du froid et la faim qui tiraille les estomacs.

Alors pourquoi ne puis-je m’éteindre ?

Dehors, la neige va fondre. Bientôt la saison mourra, ce jour aussi et il restera, quelque part dans mon jardin, perdu, jouant entre les plants de betterave et les fleurs sauvages, un rien, une idée, une couleur ; peut-être un enfant, un de ceux qui vit toujours.

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Berdot Tronide
Posté le 06/11/2020
Magnifique ! Ce texte, joliment poétique, résonne particulièrement au dedans des âmes mélancoliques. Pour le rendre plus universel encore, dans un sens, je me serai passé du passage : "Mon mari a blanchi" jusqu'à "c'est à deux que nous l'avons traversé". Mais cela m'est bien sûr personnel, et tu n'as pas à justifier ton texte. Magnifique, encore une fois ; l'image de l'ampoule, le désir de s'éteindre comme on éteint une lampe. Très fort, au contraire de ce que tu crois, et peut toucher bien plus de gens que certainement tu ne le penses.
Liné
Posté le 07/11/2020
Merci beaucoup ! Je suis très heureuse que ce texte trouve une résonance. C'est vrai que je pourrais chercher à le rendre plus universel, et tu as peut-être mis le doigt sur ce qui me chiffonnais... Je crois que ce texte est trop court pour contenir des éléments concrets comme ceux que tu cites !
Berdot Tronide
Posté le 08/11/2020
Je ne le trouve pas trop court, au contraire. Tu as réussi à exprimer en quelques phrases des choses très poignantes et c'est ce qui me séduit dans ton texte.
Lislee
Posté le 07/10/2020
Me revoilà !
Il y a un côté nostalgique et plus "nébuleux" dans ce texte-ci je trouve. L'atmosphère sombre s'accompagne de quelque chose de sensoriel, la vue notamment sollicitée à travers la lumière. On ressent également quelque chose de mécanique, d'implacable dans le raisonnement et la comparaison avec l'ampoule.
J'aime beaucoup l'optimisme final qui me fait penser à l'ampoule et à sa symbolique. Comme si à défaut de s'éteindre, la femme se révélait/s'allumait (j'espère être compréhensible).
Voilà, je ne sais pas si ce que je dis sert à grand-chose mais je le dis quand même :p
Liné
Posté le 01/11/2020
Hello Lislee ! Contente de te revoir par ici ;-)
Tu es tout à fait compréhensible et ton commentaire est loin d'être inutile ! Je trouve que cette nouvelle-ci est la plus "faible" du recueil - certainement parce que, quelque part, j'ai tenté de parler de sujets très lourds et très nébuleux, comme tu dis, en un laps de temps très court. Du coup, que tu y aies trouvé un sens me rassure beaucoup !
Espelette
Posté le 10/03/2020
Une petite coquille : « nous l’avons traverséE » (c’est la vie qui est traversée).
J’ai lu ta réponse aux commentaires précédents et ça ne me paraît pas évident qu’elle a connu personnellement des guerres. Elle en parle en effet mais, en lisant ce passage, je l’ai compris comme une lassitude générale face aux nouvelles du monde et pas comme une partie de son histoire personnelle qui expliquerait son état d’esprit.
Et ses enfants ? Sont-ils morts ?
C’est touchant en tout cas.
Liné
Posté le 24/03/2020
(ah, je n'avais pas vu ton commentaire !)

Merci beaucoup. En réalité, dans ces textes très courts, j'aime laisser les lecteurs-trices libres d'interpréter. C'est vrai que la notion de guerre n'est pas particulièrement évidente, et en même temps, c'est aussi une sensation de lassitude (voire de désespoir) que je voulais transmettre.
Ce qui ne balaie pas le fait que mon texte manque de clarté !
A très vite :-)
Cocochoup
Posté le 07/02/2020
J'ai avalé tes 3 nouvelles
3 histoires, 3 ambiances.
Ça se lit bien, c'est plaisant et ça reste léger malgré un arriere plan plutôt mélancolique.
J'ai quelques interrogations sur cette dernière nouvelle. Autant j'ai bien capte les 2 premières, autant celle ci reste énigmatique pour moi. Je l'ai pourtant relu à plusieurs reprises. Alors ai pitié de moi :) qui raconte cette histoire ?
Liné
Posté le 09/02/2020
Hello CorinneChoup, et merci !
Pour la 3e nouvelle, le point de vue est celui d'une femme, mariée, mère, qui a vécu des guerres. J'ai volontairement esquissé peu de détails pour garder un côté nébuleux (et l'écriture de cette nouvelle est largement tributaire de livres de Svetlana Alexievitch, que je lis en ce moment !)
A très vite ;-)
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