Lumière

Par Liné

Pourquoi ne puis-je m’éteindre ?

Tout s’arrête. Les hommes meurent, les siècles se succèdent, le temps emporte jusqu’aux machines gelées dans leur rouille ; et il n’y a pas un être, pas un regard, qui un jour ne succombe au vide. Tout s’arrête – sauf moi. Je ne dors pas. Je ne me nourris qu’à grand-peine. J’erre dans mon présent gris.

J’aimerais m’éteindre.

Je n’ai rien tenté : le couteau, le poison, la pendaison, le pistolet, tous ces accessoires me rebutent et me glacent. Je ne veux pas de sang, ni en filet ni en torrent, et je ne veux pas de cadavre violacé, déchiré ou déchiqueté. Il n’y a que le noir qui me conviendrait. S’éteindre, naturellement – fermer les rideaux, fermer les yeux, disparaître.

Pourquoi ne puis-je m’éteindre ?

A mon dernier anniversaire, j’ai formulé un vœu très simple : en guise de cadeau, de récompense, je souhaiterais être changée en ampoule. Devenir cet objet bulbeux, ordinaire, anodin, qui passe de main en main, se visse et se dévisse, s’allume et s’éteint. Mon mari a blanchi – comme s’il avait vu une morte. Si seulement.

Il comprend, pourtant. Ce malheur, ce malheur qu’on appelle la vie, c’est à deux que nous l’avons traversé. Je ne compte plus les dictatures, les guerres, les blessures, les enfants morts, ceux qui n’ont jamais pu naître, les maladies, les corps qui grondent, s’infectent, se coupent et pourrissent. Pas plus que je ne compte les brouillards, les hivers, les morsures du froid et la faim qui tiraille les estomacs.

Alors pourquoi ne puis-je m’éteindre ?

Dehors, la neige va fondre. Bientôt la saison mourra, ce jour aussi et il restera, quelque part dans mon jardin, perdu, jouant entre les plants de betterave et les fleurs sauvages, un rien, une idée, une couleur ; peut-être un enfant, un de ceux qui vit toujours.

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Hortense
Posté le 01/11/2022
Oh, un mystère qui plane… Que l’on ressent à chaque ligne et que l’on a pourtant beaucoup de mal à définir. Peut-être parce que ce mystère est multiforme, tout dépend de la personne qui l’aborde, de son humeur, de sa disponibilité, de son imagination... C’est un mystère qui interroge parce qu’il ne dit pas son nom, qu’il dérange parfois, qu’il interpelle et nous emplit de nostalgie.
J’aime beaucoup
Liné
Posté le 02/11/2022
Effectivement, c'est plus une métaphore ou une allégorie des grandes catastrophes de la vie que j'ai voulu explorer ici... Je trouve que l'universalité sur un texte court coupe un peu l'herbe sous le pied. Cette nouvelle me paraît être la plus faible du recueil, mais comme elle marque aussi une partie de mon évolution scribouillarde (comme toutes les autres nouvelles), je préfère la laisser.

Merci de ton passage par ici, et à bientôt j'espère !
Margerie Kremer
Posté le 28/07/2022
Liné,

J’aime beaucoup ces nouvelles, elles sont mélancoliques, touchantes et originales. Le mystère qui enrobe plus ou moins chaque entité narratrice donne une profondeur universelle à ce qu’elles ressentent, et la confrontation entre leurs sentiments et le monde extérieur nous fait entrer dans leur intimité, entre le grave et l’absurde.
Liné
Posté le 29/07/2022
Merci Margerie pour ton passage par ici ! J'aime que tu parles de grave et d'absurde, il y a en effet beaucoup de ces deux éléments dans la plupart de mes textes.
Si tu t'aventures dans le reste du recueil, j'espère que la suite te plaira ! Tu verras que certains autres textes nous emmènent un peu plus dans la subjectivité du narrateur ou de la narratrice, ce qui peut tendre à éloigner de l'universel (ce recueil me sert pas mal de labo d’expérimentation)
JeannieC.
Posté le 25/07/2022
Re !
Encore une belle ambiance, toute en subtilité :) "J’erre dans mon présent gris." Cette phrase est magnifique !
Dans ce texte-ci, "ce" qui prend la parole est bien plus flou, plus mystérieux que dans les nouvelles précédentes. Mais le texte n'en est pas moins fort, plein de mélancolie. Le regard sur l'univers semble à la fois sage et triste. On souhaite à ce "je" un peu de sérénité et d'extinction <3
Un régal que ton recueil !
J'arrête ici pour aujourd'hui, mais je reviendrai très vite -
Au plaisir !
Liné
Posté le 28/07/2022
Merci énormément, JeannieC !
Si tu restes dans les parages, j'espère que la suite du recueil te plaira : certaines nouvelles sont légèrement différentes, un peu plus ancrées dans la réalité des personnages et moins nébuleuses que "Lumière"
Edouard PArle
Posté le 08/11/2021
Coucou !
Encore un texte top ! Malgré les nombreuses listes de malheur dans ce texte, le sujet de la lumière apporte beaucoup d'espoir malgré tout.
Et la personnifier c'est une très belle idée. J'aime beaucoup le fait qu'elle veuille s'éteindre.
Court mais profond !
Bien à toi !
Liné
Posté le 19/11/2021
Décidément, merci ! Pour le coup, je trouve cette nouvelle-ci moins "subtile" que les deux premières, mais je la garde quand même pour marquer l'évolution de ma plume sur ce format. A bientôt, par ici ou sur le forum !
Edouard PArle
Posté le 19/11/2021
Je suis aussi sur le forum, même si moins qu'ici^^ Mais ce sera un plaisir de t'y croiser.
A bientôt (=
Ella Palace
Posté le 18/09/2021
Bonjour Liné,


ce que j'ai lu jusqu'ici m'a beaucoup plu! Les thématiques abordées et la manière de les mettre en scène sont imprégnées de sensibilité, poésie, profondeur, psychologie et philosophie. Bravo!!
C'est un vrai régal de te lire! J'ai un coup de coeur! :-)

Au plaisir
Liné
Posté le 02/10/2021
Merci Ella ! Ravie que ces ambiances te plaisent ! Et les mots qui te viennent à l'esprit pour qualifier mes textes me vont droit au coeur !
Ella Palace
Posté le 02/10/2021
Avec plaisir 🙂
JoA
Posté le 29/08/2021
C'est un sujet auquel je suis particulièrement sensible, la guerre. Et c'est si bien écrit. Personnellement, j'ai aimé justement l'inclusion du mari. Ça rajoute une touche encore plus humaine.
Liné
Posté le 30/08/2021
Merci JoA ! Ton commentaire arrive alors que je me pose la question de supprimer cette nouvelle du recueil... Je vais donc la garder encore un peu.
Berdot Tronide
Posté le 06/11/2020
Magnifique ! Ce texte, joliment poétique, résonne particulièrement au dedans des âmes mélancoliques. Pour le rendre plus universel encore, dans un sens, je me serai passé du passage : "Mon mari a blanchi" jusqu'à "c'est à deux que nous l'avons traversé". Mais cela m'est bien sûr personnel, et tu n'as pas à justifier ton texte. Magnifique, encore une fois ; l'image de l'ampoule, le désir de s'éteindre comme on éteint une lampe. Très fort, au contraire de ce que tu crois, et peut toucher bien plus de gens que certainement tu ne le penses.
Liné
Posté le 07/11/2020
Merci beaucoup ! Je suis très heureuse que ce texte trouve une résonance. C'est vrai que je pourrais chercher à le rendre plus universel, et tu as peut-être mis le doigt sur ce qui me chiffonnais... Je crois que ce texte est trop court pour contenir des éléments concrets comme ceux que tu cites !
Berdot Tronide
Posté le 08/11/2020
Je ne le trouve pas trop court, au contraire. Tu as réussi à exprimer en quelques phrases des choses très poignantes et c'est ce qui me séduit dans ton texte.
Lislee
Posté le 07/10/2020
Me revoilà !
Il y a un côté nostalgique et plus "nébuleux" dans ce texte-ci je trouve. L'atmosphère sombre s'accompagne de quelque chose de sensoriel, la vue notamment sollicitée à travers la lumière. On ressent également quelque chose de mécanique, d'implacable dans le raisonnement et la comparaison avec l'ampoule.
J'aime beaucoup l'optimisme final qui me fait penser à l'ampoule et à sa symbolique. Comme si à défaut de s'éteindre, la femme se révélait/s'allumait (j'espère être compréhensible).
Voilà, je ne sais pas si ce que je dis sert à grand-chose mais je le dis quand même :p
Liné
Posté le 01/11/2020
Hello Lislee ! Contente de te revoir par ici ;-)
Tu es tout à fait compréhensible et ton commentaire est loin d'être inutile ! Je trouve que cette nouvelle-ci est la plus "faible" du recueil - certainement parce que, quelque part, j'ai tenté de parler de sujets très lourds et très nébuleux, comme tu dis, en un laps de temps très court. Du coup, que tu y aies trouvé un sens me rassure beaucoup !
Espelette
Posté le 10/03/2020
Une petite coquille : « nous l’avons traverséE » (c’est la vie qui est traversée).
J’ai lu ta réponse aux commentaires précédents et ça ne me paraît pas évident qu’elle a connu personnellement des guerres. Elle en parle en effet mais, en lisant ce passage, je l’ai compris comme une lassitude générale face aux nouvelles du monde et pas comme une partie de son histoire personnelle qui expliquerait son état d’esprit.
Et ses enfants ? Sont-ils morts ?
C’est touchant en tout cas.
Liné
Posté le 24/03/2020
(ah, je n'avais pas vu ton commentaire !)

Merci beaucoup. En réalité, dans ces textes très courts, j'aime laisser les lecteurs-trices libres d'interpréter. C'est vrai que la notion de guerre n'est pas particulièrement évidente, et en même temps, c'est aussi une sensation de lassitude (voire de désespoir) que je voulais transmettre.
Ce qui ne balaie pas le fait que mon texte manque de clarté !
A très vite :-)
Cocochoup
Posté le 07/02/2020
J'ai avalé tes 3 nouvelles
3 histoires, 3 ambiances.
Ça se lit bien, c'est plaisant et ça reste léger malgré un arriere plan plutôt mélancolique.
J'ai quelques interrogations sur cette dernière nouvelle. Autant j'ai bien capte les 2 premières, autant celle ci reste énigmatique pour moi. Je l'ai pourtant relu à plusieurs reprises. Alors ai pitié de moi :) qui raconte cette histoire ?
Liné
Posté le 09/02/2020
Hello CorinneChoup, et merci !
Pour la 3e nouvelle, le point de vue est celui d'une femme, mariée, mère, qui a vécu des guerres. J'ai volontairement esquissé peu de détails pour garder un côté nébuleux (et l'écriture de cette nouvelle est largement tributaire de livres de Svetlana Alexievitch, que je lis en ce moment !)
A très vite ;-)
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