Loup (3)

Par Rimeko
Notes de l’auteur : Désolée pour le long hiatus :P

Le noir. La douleur. La flaque de sang d’encre s’élargissait sur le sol, glissait entre ses doigts crispés, s’engouffrait dans la petite fissure entre les pavés qu’il ne connaissait que trop bien.

Toujours la même image, toujours le même souvenir. Toujours le même cauchemar.

Ce jour-là, la femme accroupie à côté de lui avait le visage de Merle. Ses cheveux pâles qui encadraient son joli visage, ses dents irrégulières découvertes par son sourire, ses yeux rougeoyant de vie. Cette vision ne collait pas avec la dernière image qu’il avait eu d’elle – l’oiseau blessé, ses traits déformés par la souffrance, son désespoir quand elle avait compris qu’il la laissait là, seule, toute seule pour affronter la Garde et peut-être même la mort.

Pour la première fois depuis des lunes, il se réveilla avant la fin du cauchemar.

Merle… la culpabilité lui enserrait la gorge, lui tordait les entrailles. Il avait du mal à respirer et il mit de longues minutes à comprendre qu’il pleurait. Ça aussi, ça faisait des lunes.

La main de Souris, allongée à côté de lui, trouva la sienne et la serra fort.

« Ça va ? » chuchota-t-elle.

Il gardait les yeux fixés sur leur matelas de fortune, où ses larmes formaient de petites auréoles au milieu des taches. Parler lui semblait un effort insurmontable.

« Loup ? »

Il n’était pas sûr du nombre de fois où sa tante avait dû répéter son nom pour le sortir de son mutisme.

« Je… ça va aller… »

Parce que pour l’instant ça n’allait pas du tout. Il avait abandonné une de ses mains à Souris, dont le pouce y traçait des cercles apaisants, toutefois l’autre s’était glissée sous son T-shirt, comme chaque nuit, et il sentait du sang perler sous ses doigts.

« Tu veux en parler ?

— Non. Toujours pas. »

Elle reposait la question, nuit après nuit, inlassablement.

« Désolée de t’avoir réveillée. »

Il continuait de fuir son regard, se refusait à voir la pitié dans ses yeux. Ou plutôt… ce jour-là, tout ce qu’il voulait éviter, c’était de rencontrer une autre paire d’yeux rouges pour ne pas penser à celle qu’il ne verrait sûrement plus.

« Sûrement. » Alors, il y continuait à croire ? Vraiment ?

« Tu penses que Merle est encore vivante ? »

Les mots avaient franchi ses lèvres avant même de s’être formés correctement dans son esprit. Le pouce de Souris s’immobilisa sur sa peau. Elle, resta silencieuse quelques secondes de trop.

« Je suis sûre que oui, dit-elle un peu trop vite.

— Tu mens. »

Elle ne prit même pas la peine de nier. Loup repoussa la couverture, dégagea sa main de l’étreinte des doigts de sa tante, se pencha pour récupérer son sweat et ses chaussures.

« Tu vas où ?

— Prendre l’air.

— Tu… tu veux que je te laisse seul ?

— Oui. »

Il faisait encore plus froid dehors que dans leur abri. L’ombrane frissonna, serra ses bras osseux contre sa poitrine. Il était pourtant à peu près certain que deux octanes s’étaient écoulées depuis la nouvelle année et le temps aurait dû commencer à se radoucir sérieusement. Peut-être le cas, ceci dit, si seulement ce vent glacial daignait tomber un peu. Il souffla dans ses mains en un effort pour les réchauffer.

Le soleil jouait tout contre la tôle, à un ou deux pas de lui et du triangle d’ombre dans lequel il se retranchait. La promesse de sa chaleur était attirante, toutefois il savait qu’avec sa peau trop pâle, il le regretterait. Il ne put pourtant s’empêcher de tendre un bras, regardant ses doigts jouer dans la lumière. Il devait n’être que trois ou quatre heures de l’après-midi, bien trop tôt normalement pour que Souris et lui soient debout.

Ses pieds se mirent en mouvement, ses mains trouvèrent d’elles-mêmes le chemin de l’échelle. Il se dépêcha de descendre pour retrouver la pénombre humide du bas du bidonville. Au moins là il n’y avait plus de vent.

Tout en marchant, Loup passait en revue les différents lieux où il aurait une chance de récolter quelques pièces ou un morceau de pain. Peut-être un des entrepôts sur les quais de l’Aresya, où chaque soir ils employaient une poignée de travailleurs pour charger les bateaux en direction des autres quartiers ? Ou bien les boulangeries ne devaient pas avoir déjà rangé leurs étals, il pourrait essayer d’en trouver un assez mal surveillé pour qu’un voleur ne se remarque pas… Pourtant, il n’irait à aucun de ces endroits. Il n’avait même pas vraiment faim, pour une fois.

Il repensa brièvement à Tevy, à leur discussion après son irruption imprévue dans son atelier. À son grand soulagement, elle l’avait cru sans trop se poser de questions. Il lui semblait qu’elle regrettait la façon dont elle avait agi, à leur première rencontre, qu’elle se sentait coupable de l’avoir mis dehors si vite alors qu’il était grièvement blessé. Il était bien conscient qu’il serait mort sans son aide, toutefois cela avait failli ne pas faire de différence – tout compte fait, lui-même n’avait toujours pas vraiment compris comment il s’en était finalement tiré.

À un moment, alors qu’il tentait d’esquiver une de ses interrogations, Tevy l’avait retenu par le bras, s’était rendue compte qu’il était assez fin pour que son pouce chevauche la première phalange de ses autres doigts quand elle l’enserrait. Elle l’avait aussitôt relâché, et lui avait détesté l’expression de pitié qui était apparue sur ses traits. Impulsivement, elle lui avait proposé de travailler à l’atelier. Après un moment de blanc, Loup avait dit qu’il y réfléchirait. Il avait failli lui demander si, à nouveau, elle le foutrait à la porte dès que Niko, l’un de ses fils, lui ferait un scandale en apprenant qu’elle aidait un ombrane. Il était parti peu après.

Il aurait dû demander à Souris de rester avec lui.

Cette pensée tournait en rond au milieu des autres, bien plus sombres. Il le savait pourtant, savait qu’elle avait raison, qu’il devrait rester avec elle, lui parler de ce qui était arrivé dix ans plus tôt. Il n’en avait jamais parlé à personne ; les seuls au courant étaient les principaux concernés, et bien sûr Tevy, même si elle non plus ne connaissait pas l’histoire entière. Les quatre autres membres, ceux qu’il en était venu à considérer comme des pairs même s’ils étaient humains, le rendez-vous qu’ils lui avaient donné sur cette terrasse des quartiers inférieurs. L’incompréhension qui se transformait en horreur, l’impuissance. Leur trahison. Les six coups de couteau.

Il porta la main à son ventre par instinct. Les griffures de la nuit pulsaient douloureusement à fleur de peau, réveillées par chaque battement de cœur. Ce cœur qui n’avait pas voulu s’arrêter de battre, son ombre venant l’aider à défier la logique.

Il continuait à marcher, sans plus se soucier d’où il allait.

Peut-être que si Souris avait été là, il n’y aurait même pas pensé, ou tout du moins ses pieds n’auraient pas infléchi leur course. Elle lui aurait dit que c’était stupide et dangereux. Elle n’aurait pas eu tort. Seulement, il se devait d’en apprendre plus sur le sort de Merle.

Avec un peu de chance, la planque n’avait pas changé d’emplacement. Il avait encore récemment observé des aller-retours suspects en venant rôder dans les environs, à la recherche de ceux dont il voulait se venger. C’était d’ailleurs non loin d’ici qu’il avait tué la première femme, celle qui avait suivi Léo-Paul aveuglement et qui avait été ravie de le faire. Sami-Lyn. Elle avait des yeux si noirs qu’on ne pouvait en distinguer la pupille de l’iris.

En tous cas, le passage était toujours là, dissimulé dans les berges bétonnées de l’Aresya. Il devenait dangereux d’accès quand les nixes cherchaient un repas, cependant ce jour-là les eaux étaient calmes. De toutes façons, il ne s’attarda pas. Il n’avait même pas le droit d’être là, pas avec les deux douanes qu’il avait soigneusement évitées. Elles étaient tellement poreuses dans les quartiers inférieurs, contournables de mille et une façons, à peine surveillées – la plupart ne l’étaient même plus du tout, la nuit. En théorie, cela devait empêcher la circulation, mais cela ne faisait qu’encourager les rôdeurs nocturnes. Personne ne se souciait que la plèbe se mélange, du moment qu’elle ne montait pas jusqu’aux beaux-quartiers. Loup se demandait d’ailleurs à quoi ils pouvaient bien ressembler, ceux-là. Parfois, il en apercevait les tuiles d’un rouge délicat, du haut du bidonville, toutefois il n’y mettrait jamais les pieds.

Le passage n’était pas non plus condamné et il se retrouva quelques minutes plus tard dans un demi-étage sans fenêtres, dissimulé à la rue et probablement aussi aux habitants du petit immeuble où il se logeait. L’ombrane tendit une main pour effleurer l’un des larges tuyaux de la chaufferie, la retira brusquement dès que ses doigts furent entrés en contact avec le métal brûlant. Au moins il régnait une agréable chaleur dans tout l’espace.

Mais ce n’était pas cela qui l’intéressait. Dans une petite salle attenante au couloir se tassaient trois terminaux, ronronnant doucement dans leur sommeil de machines. Il s’approcha de l’un d’eux et le ranima d’une pression sur le pad tactile. Un voyant s’alluma, petit œil vert au coin de l’écran, qui s’illumina à son tour. Loup espérait juste qu’il n’avait pas été déconnecté du réseau.

Bingo. Il se connectait.

L’appareil fonctionnait avec toute la vélocité d’une vénérable antiquité, soufflant à qui mieux mieux pour tenter de refroidir ses circuits encrassés par des lunes d’abandon. Les doigts de Loup laissaient de traces sur le clavier et la tablette couverts de poussière. Les particules collaient à sa peau, la recouvrant d’une mince pellicule collante, si bien que le pad tactile peinait à reconnaître son contact. Les nombreuses rayures qui en sillonnaient la surface n’aidaient pas non plus.

Alors qu’il tentait de connecter l’appareil au premier moteur de recherche sur lequel il était tombé, la ventilation se fit si forte qu’il se demandât si on ne pouvait pas l’entendre des autres étages du bâtiment. On aurait dit que le terminal allait décoller. Et puis la page s’afficha enfin et Loup la fixa pendant une ou deux minutes de plus, désemparé. Qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir y taper ? L’idée lui avait paru intéressante quand il était dans la rue, mais maintenant son cerveau fatigué tournait à vide. Il se pencha un peu vers le clavier pour mieux discerner les touches à travers le brouillard qui menaçait d’envahir sa vision à la pensée de Merle.

« Ombranes + traque »

L’un après l’autre, avec une pénible lenteur, les résultats s’affichèrent sur l’écran principal. Sur les écrans latéraux s’affichaient des aperçus des sites concernés quand il déplaçait le curseur par-dessus.

Des forums haineux, appelant à l’éradication de son peuple. Il déglutit difficilement, se força à continuer.

Une vidéo de ce qu’il pensait être l’intérieur du Temple, au vu de la couleur verte qui éclaboussait tout. Une femme, rendue minuscule sur la distance, dominant la foule depuis l’estrade, les bras levés et ses ailes blanches écartées de même dans son dos, en une position qui rappelait celle d’un martyr. Loup ne savait pas grand-chose de la religion humaine, toutefois il doutait qu’il existe vraiment une raison capable de justifier que cette chose ailée, là, sur la scène, soit plus humaine que lui, ou que Souris, ou que Merle… Les haut-parleurs du terminal ne fonctionnaient pas et les sous-titres défilaient trop vite pour qu’il ait le temps de les déchiffrer, cependant il arrivait à saisir quelques mots à la volée. « Menace. Non-humains. Grande Démone. » Les ongles de l’ombrane crissèrent sur la plaquette métallique. Il ferma l’onglet d’un geste rageur. Dans sa tête repassaient les mots prononcés par ce gamin, dans la guérite qu’avait occupée Merle. « La Citadelle recherche les non-humains. » Tevy lui avait expliqué qu’à la cérémonie de la Nouvelle Lune, les dirigeants avaient annoncé le début d’une traque sans pitié. Il en connaissait qui devaient s’en réjouir.

Il y avait une autre vidéo, un peu plus bas, mais il se refusa même à jeter un coup d’œil sur l’aperçu qui se mouvait à droite de l’écran principal. La seule petite vignette et le titre qu’elle illustrait suffisaient à lui donner la nausée. C’était une chasse à l’homme. Et cette fois, deux de ses semblables jouaient le rôle des prédateurs. Ourse et Grizzli. Leur nom courrait dans les bas-fonds, on s’en servait pour effrayer les enfants. Un couple d’ombranes tueurs, invaincus depuis des années, connus pour leur cruauté. Le contact des ombres incarnées brûlait ceux qu’elles considéraient comme leurs ennemis et ces deux tarés mettaient à profit cette particularité pour immoler leurs victimes humaines, avant de s’en repaître.

Il les détestait, viscéralement. À eux deux, ils paraissaient vouloir justifier toute la haine et la peur qui nuisaient tant à leur propre peuple.

Loup remonta sur la page et s’attela à lire les autres résultats textuels. Alors qu’il buttait sur un mot bien trop long, il lui traversa l’esprit qu’il n’avait rien lu depuis des lunes, peut-être même des années. Cette idée éveilla une drôle de sensation au creux de son ventre. Il ne se rappelait que trop bien la femme qui lui avait appris à inférer un sens aux petits caractères, ses yeux clairs, son sourire. Ombe. Grâce à elle, il devait être un des seuls ombranes à savoir lire. Il ne l’avait pas revue depuis bientôt vingt ans maintenant – à sa demande à elle. Il avait bien tenté de recoller les morceaux, une fois, quelques lunes après leur dispute. Il en gardait une petite cicatrice sur la pommette.

« Pourquoi. »

Le mot attira instantanément son attention, coupant court au flot de souvenirs. Il parcourut du plus rapidement qu’il le put l’aperçu, ouvrit la page.

Au vu du nom de l’autrice du texte – deux fois deux syllabes, reliées par un trait d’union –, elle venait des beaux-quartiers. Elle expliquait qu’elle travaillait à la Citadelle, pour la Tour Rose, située non loin de celles des dirigeantes, et que depuis la fenêtre de son bureau elle pouvait voir une des entrées des locaux de la Garde. Elle disait avoir remarqué une activité redoublée cette dernière octane, beaucoup d’allers-et-venues.

Elle disait avoir vu des corps, à demi dissimulés sous des draps blancs, « aussi pâles que le tissu ».

Elle ajoutait qu’elle ne comprenait, qu’elle avait lancé une recherche, mais qu’il n’y avait mention, ni d’arrestations, ni de dérapages dans le système, même avec des accès larges. Ou plus exactement, elle avait remarqué des missions aux noms mystérieux, sauf qu’elles ne concernaient personne, pas officiellement du moins. Pas de nom, pas de matricule. « Comme si on avait tué des fantômes, » écrivait la femme.

Loup se retrouva à fixer l’écran sans ciller, les yeux brûlants mais secs. Sa main s’était crispée un peu au-dessus du clavier, prête à refermer la page, à nier la réalité de ce qu’il venait de lire, incapable malgré tout de le faire. Peut-être que s’il regardait le texte assez longtemps, avec assez d’intensité, il pourrait en changer le sens. Les lettres commençaient déjà à danser devant ses yeux, à se mélanger et à esquisser de nouveaux mots.

Merle était morte.

Bien sûr, il n’en avait pas la certitude, et il ne l’aurait probablement jamais. Cependant, il avait beau tenter de se convaincre du contraire, de se raccrocher à des miettes d’espoir, celui-ci s’envolait toujours plus loin, de plus en plus hors d’atteinte.

L’ombrane déroula un peu plus la page, cherchant désespérément une preuve, n’importe laquelle. Il y avait quelques sceptiques, des avis indignés abondant dans le sens de l’autrice du texte, et un commentaire qui jurait au milieu des autres, très bref, avec une faute d’orthographe : « C’est pas des fantôme, mais des ombranes, connasse. » Le message était signé « Corneille ». Loup haussa un sourcil, surpris de recroiser là un autre nom surgi de son passé. Se pouvait-il qu’il s’agisse de la même personne ? Mais, pour commencer, comment aurait-elle pu bien mettre la main sur un terminal ? Le profil de l’utilisatrice, qui qu’elle soit, n’apportait aucune information complémentaire.

L’ombrane se redressa un peu, faisant craquer les vertèbres dans le bas de son dos. Il jeta un regard autour de lui, à la recherche de quelque chose qui pourrait faire office de siège, mais ne trouva rien. Il se repencha sur le terminal.

Le reste des articles confirmait les dires de Tevy, à savoir qu’une traque des non-humains en général avait bel et bien commencé. Il y avait même trace de personnes qui trahissaient leurs semblables, travaillant à la solde des forces de police pour leur indiquer leurs prochaines cibles.

Peut-être était-ce parce que cela le concernait personnellement, toutefois Loup avait de plus la désagréable impression qu’une machination encore plus tordue était à l’œuvre concernant son peuple. Pour commencer, il ne trouvait aucune mention de la Garde en dehors du long texte de Miss Fantôme et d’une phrase volée, sur une autre page, au détour d’un commentaire sur les ombranes. Il ne connaissait pas grand-chose à la politique et à ce qui se tramait au sein des Tours d’Améthyste, cependant aucun habitant de Galatea n’ignorait que la Garde obéissait aux séraphines tandis que les autres forces de l’ordre se trouvaient sous la juridiction d’une autre Tour. Alors, soit Miss Fantôme mentait, soit les dirigeantes cherchaient à cacher quelque chose. Et puisqu’il était sûr que ceux qui les avaient pourchassés, Merle et lui, appartenaient à la Garde... Et il y avait aussi cette page dont il n’avait pu avoir qu’un bref aperçu avant qu’un Artificiel ne s’empresse de lui barrer la route, mais où il était tout de même parvenu à lire, sans trop savoir comment, un ordre de mission en provenance des dirigeants : « ramenez-les ». Il aurait bien aimé que le mot « vivants » y ait été accolé. À la place, il y avait une liste Il n’avait pas eu le temps de saisir le moindre nom, juste de remarquer qu’elle était assez longue pour que l’écran ne suffise pas à l’afficher en entier.

« Encore toi ? »

Le cœur de l’ombrane lui remonta dans la gorge. La voix ne semblait pas agressive, plutôt un peu lasse et presque amusée, toutefois elle n’aurait simplement pas dû être là. Il devinait le reflet de son propriétaire dans les écrans en face de lui. Il se retourna lentement, son ombre frémissant déjà à ses côtés. Dyne ébaucha un geste pour placer ses mains en l’air, mais de toute façon rien dans sa posture n’indiquait qu’il était hostile, alors l’ombre ne s’incarna pas.

« Je ne vais pas t’attaquer, » ajouta-t-il tout de même par prudence.

Il trainait sur les syllabes, à la manière des habitants des bas-fonds, ce tic encore accentué par sa fatigue évidente. Ses yeux étaient ternes, ses cernes pareils à des hématomes contrastant avec sa peau claire. Il se tenait un peu bizarrement aussi, comme s’il ne savait pas trop comment fonctionnait son corps, ou que quelque chose le faisait souffrir.

« Pourquoi t’es là, alors ? » attaqua Loup une fois son examen visuel terminé.

Il se tenait le plus loin possible du nouvel arrivant, la tablette où reposait le clavier et le pad tactile s’enfonçant légèrement dans ses reins. Ses doigts agrippaient avec force le métal derrière lui.

« Je cherchais un accès libre au réseau, répondit Dyne. Tout comme toi, apparemment…

— Tu es un Réformeur. (Dans sa bouche, le mot prenait des accents d’insulte.) Tu y as accès quand tu veux. »

Le jeune homme soupira.

« Je ne suis plus un Réformeur. Plus vraiment.

— Pourquoi ? »

La question avait fusé avant même qu’il n’y réfléchisse. L’autre eut un rire sans joie :

« Tu le fais exprès ? »

Loup resta silencieux.

« Tu en faisais partie, hein ? reprit Dyne. Des Réformeurs, je veux dire. Peu après la création du mouvement, ou en tous cas avant la refonte. C’est de là que tu connais Léo-Paul. »

Les phalanges de l’ombrane blanchirent.

« Je crois savoir qui tu es. Au moins dans les grandes lignes.

— Vraiment ?

— Tu faisais partie des quelques non-humains qui ont intégré le mouvement au tout début. Vous avez compris trop tard à quel point certains membres vous haïssaient, seulement parce que vous n’étiez pas comme eux. Il y a ceux qui sont partis à temps, qui se sont évanouis dans les bas-fonds et dont la trace s’est perdue. Il y a ceux qui ont disparu également, mais pour une autre raison, plus… définitive. Et il y a toi. Celui qui a été blessé à mort, qui a survécu et qui a déjà tué deux des Réformeurs impliqués.

— Une seule, corrigea-t-il. Je sais que Javier est mort, mais ce n’est pas de mon fait.

— J’ai vu juste, donc ? C’est pour ça que tu cherches Léo-Paul, pour te venger ? »

Loup ne prit pas la peine de répondre.

« Comment tu sais tout ça ? demanda-t-il plutôt. Je croyais que ça ne figurait nulle part. Personne ne s’occupe d’une poignée de non-humains, on n’existe pas pour le système. Pas de nom, pas de matricule, rien. On est des fantômes. »

Il se retint de grimacer en retrouvant dans sa propre bouche les mots de l’article de la fille des beaux-quartiers. Dyne esquissa un sourire.

« Personne, oui… à part d’autres non-humains. »

Les yeux de l’ombrane glissèrent jusqu’à la clavicule du jeune homme – là où son matricule tatoué contrastait violemment avec sa peau claire –, revinrent à son visage, guettant la moindre trace d’appartenance à un des peuples qui rôdaient dans les bas-fonds.

« Qu’est-ce que tu es ? »

Le jeune homme éluda la question, désignant plutôt d’un geste de la main le terminal resté allumé :

« Qu’est-ce que tu cherchais ?

— Une… La… La Garde a emporté une amie à moi. Une autre ombrane. Je leur ai échappé de justesse, mais elle… Je cherchais à savoir ce qu’elle était devenue. On dirait bien qu’elle est morte. »

Il n’avait pu empêcher sa voix de trembler sur les derniers mots et les yeux de Dyne s’adoucirent.

« C’était celle que vous avez expulsé de la guérite, continua-t-il, sur les quais de l’Aresya, là où je t’ai trouvé. C’est de votre faute.

— Je t’ai déjà dit que je faisais plus partie de ce « vous ».

— Qu’est-ce que ça peut me foutre ? »

Dyne le regarda pendant un long moment, puis lâcha un nouveau soupir.

« Honnêtement, j’ai aucune idée de ce qu’il advient de tes semblables. J’en ai vu un, un vieil homme, se faire capturer y a même pas deux jours, mais tout ce que j’sais c’est qu’ils ne l’ont pas tué sur place. Je suis désolée pour ton amie.

— Ouais, moi aussi… Sinon, apprends-moi quelque chose de nouveau : tu sais si y a moyen d’accéder aux réseaux à accès restreint avec cet appareil ?

— Euh, j’crois qu’on peut, oui, avec un code… Pousse-toi. »

Il fit un pas de côté pour laisser l’autre accéder au terminal, le regarder cliquer à deux-trois endroits et rentrer un court code. Il ne put s’empêcher de remarquer qu’il ne tapait pas plus vite que lui.

« Voilà, ça devrait marcher si tu veux pas t’aventurer trop loin. »

Loup reprit sa place devant les écrans. Sans surprise, l’Artificiel s’interposa à nouveau quand il tenta de retrouver l’ordre de mission officiel. Il revint à la page de recherche et commença à la dérouler, en quête de nouveaux résultats. 

« Tu trouves quelque chose ? s’enquit Dyne en s’accoudant à la tablette d’à côté.

— Je cherche. »

Il y avait des dizaines et des dizaines de posts en provenance de chats ou d’interface perso-com, ce qui le ralentissait. Tous se répétaient, soit se réjouissant de la nouvelle initiative de la Citadelle de renforcer la traque des non-humains, soit au contraire la remettant en cause – subtilement bien sûr, pour éviter la censure.

« Loup ?

— Hum ?

— J’peux te poser une question ?

— Je peux t’en empêcher ? »

Il y eut un instant de silence, où il jeta un coup d’œil en biais au jeune homme. Son visage, à demi dissimulé derrière ses mèches blondes, trahissait une forte émotion.

« Tu as déjà… euh… tué quelqu’un ? commença Dyne sans détacher son regard du sol. Pour… pour te nourrir ? »

L’ombrane tourna la tête si brusquement que ses cervicales craquèrent.

« Hein ? Non. Bien sûr que non !

— Tu n’y as jamais pensé ?

— … Si, admit-il à contre-cœur. Mais je pense que je préfère mourir de faim.

— Donc c’est possible ? insista Dyne.

— De quoi ?

— De… de faire le bon choix ? Celui qu’on ne regrettera pas ? »

Loup le considéra un long moment avant de reprendre la parole :

« Pourquoi tu me demandes ça ? T’es pas un ombrane.

— Vous n’êtes pas les seuls à pouvoir… tu sais quoi. Et ça me fait peur. J’ai tellement peur de… de devenir un monstre. »

Lentement, tout se mit en place.

« Inferno, » lâcha-t-il seulement.

Dyne hocha la tête, toujours sans croiser son regard.

« Hé bien, tu as réussi à faire partie du seul peuple plus détesté encore que le mien, ironisa Loup. Bonne chance.

— Ouais, j’vais en avoir besoin je crois. »

L’ombrane reconsidéra son comparse avec un autre regard. Il avait presque toujours pensé que la haine à l’égard des infernos se justifiait, au moins en partie, par le nombre de victimes qu’ils avaient à leur actif. Mais voir le jeune homme ainsi, terrifié de ce qui allait lui arriver, de ce qu’il pourrait faire… Pour la première fois, il lui traversa l’esprit que les infernos pouvaient être, eux aussi, plus que ce qu’on disait d’eux. La vérité, c’était que s’ils ne paraissaient pas humains jusqu’à la toute fin de leur croissance et donc passer leur enfance en relative sécurité, ils auraient déjà disparu.

Le changement de luminosité des écrans, alors qu’ils se mettaient en veille, ramena son attention sur le terminal. Il en était à se demander si cela valait vraiment la peine de continuer lorsque ses yeux furent attirés par un ensemble de photos, partagées dans un recoin de d’interface perso-com. Les accompagnait une légende, « Je devrais pas vous montrer ça, mais j’ai pas pu résister » – le reste se composait d’insultes. Sur les clichés, c’était des ombranes, à demi inconscients, les mains liées derrière le dos, mais bien vivants, au moins au moment de la photo. Le sigle gravé à même une des pierres du mur trahissait la Citadelle, tandis que ce qu’on pouvait entrevoir des uniformes ressemblait bien à ceux de la Garde.

Sur l’avant-dernière photo de la série, il reconnut Merle.

 

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Xendor
Posté le 12/03/2020
Coucou, j'ai bien aimé le chapitre. Bon, après une césure c'est difficile de s'y replonger mes les souvenirs reviennent en relisant. Tout mon soutien pour loup ! Que ses recherches aboutissent et qu'il révèle ce qui se cache dans l'ombre.
Rimeko
Posté le 13/03/2020
Coucou !
Ouais, c'est sûr que la lecture fractionnée c'est pas toujours le mieux :/ Mais je poste au fur et à mesure que j'écris, et en ce moment j'ai le rythme d'un escargot asthmatique donc... oops ? Bon au moins si tu as fini par t'y retrouver c'est cool !
Je note tes souhaits xDD
Merci de ton passage, ça me fait vraiment plaisir de te retrouver par chez moi !!
Gabhany
Posté le 03/03/2020
Coucou Rim ! Tu sais que j'adore les chapitres de Loup, celui-ci n'a pas dérogé à la règle ;) je trouve que c'est bien construit cette culpabilité à l'égard de Merle qui le conduit à faire des recherches et à s'allier avec Dyne (enfin j'espère). J'ai bien aimé en apprendre (enfin ^^) plus sur ce qui est arrivé à Loup... pauvre Loup, qui croyait avoir trouvé des gens qui cherchaient la même chose que lui ...
Alors voilà le secret de Dyne ! Tu m'étonnes qu'il n'ait pas osé le dire à Syam ...
Héhé j'ai hâte que Loup remonte jusqu'à la fameuse autrice au nom composé =D
Rimeko
Posté le 04/03/2020
Coucou !
Contente que tu aimes bien ces chapitres, ils sont toujours très sympas à écrire :D (...) (j'aime bien taper sur mes persos je crois) Comme je le disais à Sorryf, Merle était pas trop prévue au départ, mais comme mon plan c'est seulement les grands points d'intrigue, j'ai de la liberté et ça passe très bien, surtout qu'effectivement ça fait une motivation pour Loup ^^
Ouais, je me disais que j'avais assez fait durer le suspens autour de ses cicatrices :P Voilà pourquoi il est plus trop enclin à aider qui que ce soit... Enfin.
Et pour Dyne, c'est effectivement assez compliqué à avouer à ses potes, d'être un inferno mdr
Merci de ta constance en tous cas, ça me fait toujours super plaisir de te retrouver à chaque nouveau chapitre <3
Sorryf
Posté le 02/03/2020
ooh Dyne n'est pas humain ? je trouve ça un petit peu dommage parce que j'aimais bien qu'un humain normal aide les surnaturels comme ça naturellement... mais bon, c'est intéressant, et les infernos m'intriguent. Il va perdre son apparence humaine a l'age adulte ?
j'aime trop son début d'amitié naissante avec Loup ! et je suis grave heureuse que Merle vive \o/
Rimeko
Posté le 02/03/2020
Hé non, je crois que c'est toi qui te demandais dans un com' précédent si un des persos qu'on connaissait déjà était un inferno, ben voilà, c'est lui :P Pour moi ce perso est construit autour de ça, donc je vais clairement pas le changer, mais je note ta remarque, c'est vrai que j'y avais pas pensé ! Bon, il y a d'autres humains sympas avec les non-humains ceci dit, à commencer par Tevy qu'on vient de rencontrer ^^ Seulement, actuellement Loup n'est pas trop prêt à le reconnaître, après ce qu'il a vécu...
Et yep, les infernos ont une apparence normale jusqu'à la fin de leur croissance "humaine" (entre 20 et 25 ans), puis, principalement, ils développent des ailes... et un système digestif différemment, ahem. (C'était dans le chapite 3 de l'arc de Syam, mais vu mon rythme mon post... lol)
J'avoue que j'ai un peu hésité pour Merle, elle était pas trop prévue à la base xDD Mais en vrai sa survie s'intègre au plan et justifie même un peu plus solidement des développements ultérieurs, donc on va voir ! (Et puis je m'y suis attachée surtout ToT) ... J'suis tellement pas faite pour travailler avec un plan moi xD
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