Loup (2)

Par Rimeko

Pour le moment, Merle et Souris logeaient toutes deux chez Loup. Il n’y avait pas la place pour trois dans le minuscule abri, alors la première dormait la nuit tandis que les deux autres rentraient seulement aux premières lueurs de l’aube. Ils avaient bien tenté de dissuader Merle de prendre l’horaire qui convenait le moins à leur peuple – leur peau était bien trop pâle pour supporter longtemps les rayons du soleil –, mais elle n’avait rien voulu entendre et de toutes façons ils n’avaient pas vraiment insisté. Après tout, Merle allait bientôt pouvoir réintégrer sa guérite sur les quais de l’Aresya. Peut-être était-ce même déjà le cas, mais elle n’osait pas trop aller s’en assurer depuis que le clampin de garde lui avait tiré dessus à l’arbalète sans aucun préavis, échauffé par ce que Dyne ou quelqu’un d’autre avait pu lui raconter à propos de l’ombrane qui rôdait dans les environs. Que l’ombrane en question ait été un homme alors que la seconde visiteuse était très clairement de sexe féminin ne lui avait apparemment pas posé problème ; il avait entrevu des yeux rouges, il avait décoché un carreau. Ce n’était pas le premier à réagir de cette manière ceci dit, et ce ne serait pas le dernier non plus.

Loup s’était senti un peu coupable vis-à-vis de Merle et lui avait donc proposé de venir dormir chez lui, pour un soir ou deux, puis elle était restée encore quelques jours de plus, si bien que cela faisait maintenant une octane entière que les affaires des trois ombranes s’entassaient dans un coin – celui le plus éloigné du trou dans le toit, bien sûr. Merle avait proposé de lui passer un peu d’argent en dédommagement et, cette fois, il n’avait même pas essayé de l’en dissuader. Souris et lui avaient déjà bien assez de mal à trouver de quoi se nourrir pour pouvoir même penser au loyer, aussi dérisoire soit-il, et ils n’avaient aucunement envie de finir de nouveau à la rue. Le loyer n’en était pas vraiment un, ceci dit, mais plutôt un petit versement mensuel aux caïds du coin en échange d’un semblant de protection. Ceux qui essayaient de s’y soustraire avait la certitude de revenir un soir pour ne retrouver ni leurs affaires, ni même leur logement, que ce soit parce qu’un autre l’occupait ou parce qu’il n’existait tout simplement plus, démonté et réutilisé dans d’autres assemblages de bris et de broc des environs. Souris n’était pas sûre d’y survivre si cela devait lui arriver.

Pour le moment, c’était le petit matin, elle et son neveu venaient de rentrer d’une nuit d’errance à la recherche de quelques pièces ou d’un peu de nourriture et, assis à même la tôle qui servait de parvis à leur minuscule logement, ils partageaient leur butin du jour. Les jambes de Souris battaient dans le vide qui jouxtait l’échelle, tandis que Loup s’était assis plus en retrait, toujours aussi peu à l’aise dès qu’il se trouvait en hauteur. Le soleil se levait derrière les hautes falaises qui enserraient Galatea et tentaient de sang le bidonville. Les épaisses fumées noires en provenance des Usines, toutefois, filtraient efficacement ses rayons, permettant aux deux ombranes de rester là sans crainte – peut-être le seul point positif, pour leur peuple, à être cantonné aux bas-fonds.

« La chasse a été bonne ? »

Loup se retourna pour faire face à Merle qui venait de s’extirper de leur repère. Elle avait déjà enfilé sa tenue de travail, un ensemble clair complété d’un tablier qu’elle tenait alors à la main, le tout assez large pour cacher l’absence de poitrine des femmes ombranes. Il suffisait alors de lui enfiler des gants et de l’installer dans un de ces guichets de commerce qui ne laissaient voir que les mains et le torse des employés, et on pouvait l’embaucher au même poste qu’un humain – tout en la payant beaucoup moins, évidemment.

« Ça peut aller, » répondit Souris, ses mots étouffés par le morceau de pain qu’elle venait d’enfourner.

Merle hocha la tête, bâilla puis s’étira longuement, le mouvement faisant remonter son haut et exposant ainsi ses hanches saillantes. Elle était peut-être moins maigre que les deux autres, en raison de la situation plus stable qu’elle s’était dégottée, toutefois il lui manquait encore quelques kilos pour paraître réellement en bonne santé. Elle aurait été plutôt pas mal, sans cela, avec ses épais cheveux courts, de la couleur des nuages au lever du soleil, ses pommettes hautes et sa peau lisse, presque trop belle même pour quelqu’un de son peuple – qu’elle n’ait encore qu’une vingtaine d’années devait toutefois y contribuer grandement.

« Bon, reprit-elle, va falloir que j’y aille avant qu’il fasse trop jour, j’ai pas envie de traverser tout le quartier en rasant les murs comme hier.

— Sage décision. »

Loup hésita à lui proposer de nouveau d’interchanger leurs horaires, cependant l’espace d’un instant il se figura Souris et lui errant dans les rues en plein jour, et cette simple évocation suffit à le faire taire.

« Bonne journée Merle, dit-il plutôt.

— Yep, bonne journée à vous aussi ! Ou bonne nuit… enfin. Voilà, quoi. »

La confusion le fit sourire un peu malgré lui.

« Tu passes trop de temps avec les humains, petite, leur rythme de vie va déteindre sur toi, remarqua Souris.

— Pas de risque ! Ils ne me parlent presque pas, tu sais, mes collègues. La seule fois où j’ai pu échanger plus de deux ou trois phrases d’affilée avec l’un d’eux, c’est parce qu’il s’était présenté de l’autre côté de mon guichet et qu’il a profité d’acheter une brosse à dents pour compatir d’à quel point notre boulot pouvait être compliqué, avec le patron qui nous fout la pression et les clients qui essayent toujours de marchander, qui finissent par nous insulter ou carrément nous menacer quand on cède pas… J’avoue que pendant un instant ça m’a fait un peu chaud au cœur, jusqu’à ce qu’il me demande de lui rappeler mon nom, il a fait un « ah » super gêné quand il a compris qui j’étais, puis il a filé sans même me dire au revoir. Je crois que ça fait bien cinq ou six Lunes que je bosse avec lui et on a tellement peu parlé qu’il ne reconnaît pas ma voix, tu te rends compte ? C’est pas comme si on était beaucoup à ce relais en plus... »

Elle s’arrêta pour reprendre son souffle.

« T’étais pas censée filer, toi, au fait ? lui fit remarquer Loup.

— Si ! C’est que, comme j’ai dit, j’ai pas beaucoup l’occasion de discuter dans la journée, et j’imagine que tu as déjà remarqué que je suis très, très bavarde !

— Pas facile de l’ignorer en même temps…

— Fais pas comme si ça te dérangeait, je sais que c’est pas le cas. Allez, à ce soir ! » lança-t-elle en se retournant pour empoigner les barreaux de l’échelle.

Loup la salua de la main juste avant que sa tête blonde ne disparaisse derrière la tôle rouillée. Il devait bien admettre qu’il s’était pris d’affection pour la jeune ombrane, dont l’énergie et l’optimisme étaient rafraichissants. Souris avait elle aussi tendance à voir les choses du bon côté, même quand l’univers tout entier paraissait s’acharner à la détromper, bien qu’elle soit trop vieille pour ne pas être au moins un peu désabusée.

Il en était là de ses réflexions quand des coups de feu, brefs et secs, brisèrent le calme matinal. Un cri déchirant suivit, puis des éclats de voix, des fragments d’ordres et d’injonctions jetés pêle-mêle contre le béton et la tôle. L’ombrane bondit sur ses pieds, sa main se portant instinctivement au couteau à sa cuisse tandis que son ombre se ramassait sur elle-même, aux aguets.

« C’était quoi ça ?

— Ça vient d’en bas. »

Souris se penchait au-dessus de la rue, tendant le cou pour essayer d’apercevoir ce qui se passait et déterminer ainsi s’il leur fallait prendre leurs jambes à leur cou ou non. Le raffut semblait se rapprocher.

« Oh merde, murmura-t-elle alors d’une voix blanche. Merde, merde, merde.

— Quoi ? Souris, qu’est-ce qui se passe ? »

Sa tante se tourna vers lui, ses yeux sanglants agrandis démesurément.

« Je crois bien qu’ils poursuivent Merle. »

Loup avait envie de lui demander de s’expliquer, de lui hurler que ce n’était pas possible, qu’elle n’avait rien fait, de nier ce que Souris disait avoir vu. À la place, ses mains trouvèrent d’instinct les barreaux de l’échelle et il descendit sans réfléchir, sans hésiter non plus, sans même s’inquiéter de la présence du vide autour de lui. Le choc de ses baskets contre la tôle attira l’attention de Merle, qui semblait effectivement en fâcheuse posture, posée en équilibre précaire sur une étroite poutrelle de feracier entre deux échafaudages branlants. Il entendait ses poursuivants progresser rapidement dans celui qu’elle venait de quitter ; ils ne tarderaient pas à l’avoir de nouveau en ligne de mire, d’autant plus qu’elle était très visiblement coincée sur son perchoir à une dizaine de mètres du sol.

Il pouvait tenter de les attirer sur ses traces à lui, toutefois l’idée de servir de proie ne l’enchantait pas particulièrement, et puis le groupe risquait de simplement se scinder en deux, si bien que Merle et lui se retrouveraient tous deux dans leur viseur. Il pouvait envoyer son ombre, espérer qu’ils ne soient pas trop nombreux et qu’ils n’aient pas le temps de sortir pour viser son corps sans défense. Il pouvait aussi faire demi-tour, l’abandonner à son sort.

Leurs regards se croisèrent et la jeune ombrane lui adressa une supplique silencieuse. À ce moment déjà, il savait très bien qu’il s’agissait d’une connerie monumentale, pourtant il s’approcha. Il avait repéré une bonbonne métallique à demi vide, suffisamment légère pour qu’il s’en saisisse sans peine. Il comptait la passer à Merle et, avec un peu de chance, elle parviendrait à la faire tenir en équilibre sur sa poutrelle le temps de s’en servir comme marchepied. Il l’aiderait ensuite à se hisser à son niveau, et après ils seraient sûrement capables de semer leurs poursuivants dans le dédale des bas-fonds qu’ils connaissaient par cœur.

Et avec seulement un peu de chance, les poursuivants en question ne jailliraient pas de l’échafaudage avant qu’il ait pu mettre son plan à exécution, ne les prendraient pas en joue, ne presseraient pas la détente. Peut-être qu’ainsi ils s’en seraient sortis, qu’il ne se serait pas retrouvé avec le corps de Merle qui s’effondrait dans ses bras.

Sauf qu’il n’avait jamais vraiment eu de chance.

D’autres tirs ricochèrent tout autour d’eux et il n’eut d’autre choix que de traîner son amie sur quelques mètres pour les mettre tous deux à l’abri, au moins temporairement. Elle gémissait, son joli visage déformé par la douleur, tandis que sa jambe blessée traînait au sol comme un poids mort. La décharge électrique délivrée par la cartouche avait momentanément court-circuité tous les nerfs moteurs dans le membre atteint, tout en surchargeant la moindre synapse sensitive qu’elle avait pu trouver. Si au moins la jeune ombrane avait été touchée dans le dos, elle aurait perdu connaissance et aurait pu éviter cette torture, sauf qu’à l’évidence elle aussi jouait de malchance ce jour-là.

Et comme si la situation ne s’annonçait pas déjà assez catastrophique, il devenait plus clair de seconde en seconde qu’une partie de leurs poursuivants au moins venait d’entamer l’ascension qui les mèneraient tout droit à leur cible – aucun habitant des bas-fonds n’escaladait le bidonville aussi bruyamment ni aussi rapidement.

Alors que Loup se redressait à demi, les doigts de Merle agrippèrent la manche de son sweat et l’attirèrent à elle en un geste désespéré. Ses yeux rouges, rendus immenses par la terreur et la souffrance, cherchaient les siens, mais lui évitait son regard.

« Ne m’abandonne pas, supplia-t-elle, je t’en prie ! Reste, reste avec moi, je- »

Il se dégagea avec un peu plus de force qu’il ne l’aurait souhaité. Pendant quelques instants, la main de la jeune ombrane resta suspendue dans les airs, hésitante, puis elle retomba sur le sol.

« Je suis désolé, Merle. On ne s’en sortira pas à deux. »

Il la regarda enfin en face, accusant le désarroi et la détresse qui se lisaient sur son visage. Instinctivement, il tendit la main, effleura sa joue, et elle ferma les yeux.

« Je suis désolé, » répéta-t-il d’une voix mal assurée.

Il se redressa brusquement. S’il s’attardait un peu plus à ses côtés, il n’aurait jamais la force de la laisser derrière lui, et pourtant il le fallait. Cela ne servait à rien qu’ils se fassent tous les deux capturer, ou peut-être même tuer sans autre forme de procès.

Au moment de se faufiler par un interstice entre deux plaques de tôle, cependant, Loup ne put s’empêcher de se retourner, de jeter un coup d’œil à la silhouette prostrée, secouée toute entière par des sanglots déchirants – une petite forme misérable d’oiseau aux ailes brisées, cloué au sol. Son regard glissa sur sa jambe blessée, étendue sur le côté comme si elle ne lui appartenait plus, ses cheveux blonds, ses vingt ans, puis il l’abandonna pour de bon.

 

*          *          *

 

Il n’avait pas fallu longtemps à ses poursuivants pour retrouver sa piste.

Ses baskets dérapèrent sur le sol détrempé, ses mains heurtèrent brutalement le garde-fou couvert de rouille. De l'autre côté s'ouvrait le vide, sur trois ou quatre mètres, et puis on retrouvait les dalles de béton des bas-fonds.

Son cœur tambourin ait dans sa poitrine, sa respiration erratique masquait presque les bruits de course derrière lui. Il n'aurait jamais le temps d'escalader une des constructions lui barrant la route avant de se faire tirer dessus, il le savait pertinemment.

« Et puis merde. »

Loup se glissa entre les barres de métal, hésita encore un instant. Cela ne l’avancerait à rien de se péter quelque chose. Une cartouche de paralyseur s’enfonça dans le sol juste à côté de lui, envoyant une décharge d’adrénaline à travers tout son corps. Il sauta.

Il entendit un cri dans son dos, puis il y eut le choc. Pendant un instant, sa vision s’assombrit et il eut peur de perdre connaissance. Le noir pulsait au même rythme que le sang dans ses oreilles. Il tenta de se redresser, aiguillonné par la peur, et ne put que se traîner à l’aplomb du mur d’où il avait sauté. Il se tapit dans un renfoncement, hors de portée des tirs venus d’en haut. Ses mains laissaient sur le sol des traînées de sang sombre qui se mêlait aux flaques. Il les leva à hauteur de son visage pour les examiner, pour ne pas avoir à penser à l’étau brûlant autour de sa cheville.

Deux cartouches, tirées à quelques secondes d’intervalle, s’écrasèrent sur le béton tout près de son refuge, projetant des éclaboussures tout autour. Il crut voir un grésillement bleu électrique jaillir des petits cylindres, mais peut-être n’était-ce qu’un tour que lui jouait son cerveau paniqué. Les gémissements de Merle résonnaient encore dans sa tête. Il resserra un peu plus ses jambes contre sa poitrine, comme s’il pouvait se faire plus petit qu’il n’était, comme s’il pouvait disparaître dans le mur froid. Il tremblait de tout son corps.

Des éclats de voix lui parvenaient d’en haut, toutefois il ne parvenait pas à en comprendre le sens, jusqu’à ce que l’un de ses poursuivants se penche par-dessus le garde-fou et que sa voix lui parvienne bien trop clairement :

« On fait le tour. Il est pris au piège. »

Les ongles de Loup s’enfoncèrent dans ses paumes meurtries.

Il fallait qu’il bouge, qu’il se remette debout, qu’il cherche à s’en tirer. Encore une fois. L’humidité rendait le sol glissant, le mur poisseux. Il testa prudemment sa cheville, grimaça alors que la douleur se réveillait, plantant ses griffes tout autour de l’articulation et éveillant des échos jusque dans son genou. Il n’avait plus l’âge pour ces conneries. Au moins, rien n’avait l’air cassé, même s’il était bon pour boitiller lamentablement pendant les jours à venir. Il releva la tête, regarda autour de lui. De chaque côté s’élevaient deux barres d’immeubles jumelles, au béton noirci, tâché çà et là par de larges saignées de rouille, sans aucun interstice pour respirer. Dans les flaques au sol se reflétaient, non pas le ciel, mais les travées suspendues entre les murs, d’où partaient des escaliers rejoignant les étages supérieurs, comme autant de pattes d’une énorme scolopendre. Il n’y avait pas d’issue, à moins d’escalader le béton sur des dizaines de mètres – ce dont il n’aurait pas été capable même sans sa jambe blessée.

Loup jeta un coup d’œil derrière lui et parvint à la conclusion qu’il était fait comme un rat.

Il jura entre ses dents, fit quelques pas incertains. De l’eau froide s’infiltrait dans ses baskets. Il fit quelques pas de plus, un peu en désespoir de cause, ne sachant que faire, puis tourna sur lui-même. Là d’où il venait, tagué sur le mur d’où il avait sauté, se devinaient les fragments d’un dessin, les contours d’une silhouette d’encre ; là, dans le coin, on retrouvait un poing levé, et l’esquisse d’une jambe à l’opposé, tout contre l’immeuble. Progressivement, des images naquirent dans l’esprit de l’ombrane, teintées de panique et de souffrance. Il porta instinctivement la main à son ventre, au niveau de ses cicatrices. Il connaissait cet endroit. Ce n’était pas loin de celui où il avait été poignardé, assez près du moins pour qu’il réussisse à s’y trainer et s’y cacher. Il revoyait le rideau métallique à demi abaissé sous lequel il s’était glissé, l’atelier plongé dans la pénombre, et puis le visage de la femme qui l’avait trouvé le lendemain matin, son expression passant de la colère à l’horreur alors qu’elle apercevait le sang.

Cette fois, l’atelier semblait ouvert, la lumière chiche se faufilant à l’intérieur et révélant des angles d’acier qui occupaient tout l’espace. Loup s’arrêta juste à côté, encore hors de vue, réticent. Allait-il vraiment demander de l’aide à des humains, alors que d’autres le traquaient ? Un flash de douleur transperça sa cheville quand il s’appuya un peu trop franchement dessus et il dut se mordre la lèvre pour réprimer un cri. D’accord. Il n’avait pas le choix, pas s’il voulait survivre encore un peu – et il devait bien cela à Merle. Il pénétra dans l’atelier.

La propriétaire de l’endroit mit de longues secondes à remarquer le nouvel arrivant, concentrée sur l’appareil hérissé de ressorts qu’elle tournait et retournait entre ses larges mains calleuses. Elle, par contre, n’était pas difficile à repérer : sa large carrure n’avait rien à envier à celles d’un homme et son tablier blanc maculé de cambouis, passé par-dessus une robe en toile grossière, attirait immédiatement l’œil. Elle aurait pu être qualifié d’imposante si son visage rond et le sourire vague qui plissait encore plus ses yeux bridés ne paraissaient pas si avenants.

Elle leva finalement la tête, alertée par un mouvement dans sa vision périphérique.

« Bonjou- », commença-t-elle automatiquement avant de s’interrompre, l’air confus.

Son sourire vacilla alors qu’elle jaugeait son visiteur, s’attardant sur sa peau trop pâle et ses prunelles rouges. Puis elle le reconnut enfin et ses sourcils grimpèrent jusqu’à la racine des ses épais cheveux noirs.

« Loup ? »

Il hocha la tête, évitant de croiser son regard.

« Qu’est-ce que tu…

— Tevy, j’ai besoin de ton aide, l’interrompit-il. J’t’en prie.

— Euh… Oui ? Je veux dire, pour quoi ?

— Y a une porte de derrière à ton atelier ? Une sortie, quelque chose comme ça ?

— Non, juste… Il y a juste un accès à la travée du premier étage, mais c’est accessible par les escaliers depuis la rue donc je pense pas que c’est ce que tu cherches. Tu…

— Je peux me cacher ici ?

— Tu es poursuivi ? Pourquoi ? Par qui ? »

Il remarqua son mouvement, sa main qui se glissait sous le comptoir, hors de vue, alors qu’elle ne le lâchait pas des yeux. Les muscles de son bras nu se contractèrent quand elle empoigna ce qu’il ne doutait pas d’être une arme. Il recula presque inconsciemment, secoua la tête.

« Aucune idée. Ils ont des paralyseurs et je crois qu’ils en ont après des ombranes, c’est tout ce que je sais. »

Les sourcils de Tevy se froncèrent jusqu’à presque se rencontrer au milieu de son large visage.

« S’il-te-plaît, insista-t-il. Je te jure que je n’ai rien fait et je… je… »

J’ai peur ? Je ne veux pas mourir ? Les mots se bousculaient dans sa tête, électrisés par l’urgence et l’adrénaline qui courrait dans ses veines, trop rapidement pour qu’il puisse les exprimer à haute voix.

En une fraction de seconde, Tevy parut se décider et la méfiance glissa de ses traits, remplacée par un sourire un peu hésitant.

« D’accord. Viens. »

Loup obtempéra sans rien ajouter. De toutes façons, il n’avait d’autre choix que de lui faire confiance, maintenant, même si cette idée ne lui plaisait pas. Il s’était juré de ne plus jamais se reposer entièrement sur quelqu’un, surtout pas si le quelqu’un en question n’appartenait pas à son peuple. Toutefois, les promesses ne valaient plus rien pour une bête acculée.

Tevy le conduisit jusqu’à un panneau coulissant, à même le mur de l’atelier et qui s’y fondait si bien qu’à point de connaître son existence on pouvait passer devant dix, vingt fois sans le remarquer.

« C’est là où je conserve les pièces qui attisent le plus de convoitise, pour éviter les vols. Certaines sont trop volumineuses pour que je puisse les monter à l’étage comme le reste des objets de valeur… »

Elle lui lança un regard appuyé.

« Je te fais confiance, hein ? Je n’ai pas spécialement envie de te fouiller quand… quand tu pourras sortir sans risque, mais je n’hésiterai pas à la faire si j’ai le moindre doute, okay ?

— Compris. »

Il faillit ajouter qu’il n’était pas un voleur, seulement ce n’était pas tout à fait vrai. Il faisait ce qu’il fallait pour survivre, surtout depuis qu’il n’avait plus de boulot.

Il entra dans la réserve après que Tevy l’eut ouverte d’un tour de clé. Son instinct lui criait que c’était une erreur, qu’il serait à la merci de n’importe qui dans ce réduit, et il essayait tant bien que mal de l’ignorer.

« Si tes poursuivants viennent me poser des questions, je leur dirai que je ne t’ai pas vu, mais s’ils commencent à fouiller je ne réponds plus de rien. Je ne peux pas mettre en danger mes enfants. »

Loup hocha une nouvelle fois la tête, mais elle ne le vit sûrement pas dans la pénombre. La porte se referma sur lui sans un grincement, puis il l’entendit se verrouiller. Le claquement sec de la clenche résonna au fond de son ventre. Il s’assit sur le sol, le dos appuyé contre les étagères irrégulières. Aucun rai de lumière ne filtrait à l’intérieur, si bien que même sa vision d’ombrane ne lui permettait pas de distinguer les contours de ce qui l’entourait. Il tâtonna à la recherche de quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait lui servir d’arme si ses craintes venaient à se confirmer. Sa main se referma sur ce qui semblait être une longue barre creuse et il l’amena à lui, ses doigts douloureusement crispés autour du métal froid.

Des bruits de pas se rapprochaient. Une demi-douzaine de personnes, chaussées de lourdes bottes et armées ; Loup pouvait les imaginer comme s’il les voyait. C’était maintenant qu’il allait découvrir s’il avait eu raison de faire confiance à Tevy ou non. Il avait envie de vomir.

« Avez-vous vu quelqu’un, n’importe qui, passer dans les dix dernières minutes ? »

Il n’entendit pas la réponse. Peut-être s’était-elle contentée de secouer la tête.

« Vous n’avez rien entendu d’inhabituel ?

— J’ai cru entendre des coups de feu et des cris.

— Et vous n’êtes pas allée voir de quoi il s’agissait ?

— Bien sûr que non. C’est ce qu’on fait tous, par ici : s’il se passe quoi que ce soit d’inhabituel dehors, on reste chez nous, on fait les morts. Je n’ai pas envie d’être morte pour de vrai. Une balle perdue, très peu pour moi. Et puis, ce n’est pas vous qui avez tiré ?

— Affirmatif.

— Alors pourquoi vous me posez ces questions ? Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? »

Il y eut un silence. Loup osait à peine respirer.

« Vous confirmez n’avoir rien vu ni rien entendu depuis les coups de feu ? reprit celui qui devait être le chef.

— Non… Enfin, je veux dire, je confirme, oui.

— Pourquoi cette hésitation ?

— Parce que votre question était pas claire ! Mais sinon, qu’est-ce qui se passe ? On doit s’inquiéter ? »

Loup tendit l’oreille. S’il pouvait au moins savoir pourquoi il fuyait…

« On poursuit un non-humain, répondait l’homme. Un mâle de taille moyenne, avec des yeux rouges et la peau très pâle, portant un sweat marron.

— Oh. Ça a un rapport avec l’annonce lors de la cérémonie de la Nouvelle Lune ?

— Exactement.

— Je vois… »

L’intéressé se recroquevilla un peu plus dans la réserve. À quoi s’attendait-il donc ? Ce ne serait pas la première fois qu’il était pris pour cible uniquement à cause de son identité, loin de là.

« Si vous le voyez, prévenez-nous immédiatement, ajoutait le chef de l’escouade au dehors. Mais soyez très prudente : il est de plus recherché pour meurtre. »

Ces mots lui firent l’effet d’un coup au visage. C’était faux, il… Des images – des visages – s’imposèrent dans son esprit : des yeux gris terrifiés et des lèvres rouges tordues par la haine, et puis des traits plus fins, des taches de rousseur, et des mains expertes maniant des lames jumelles, et une imposante silhouette l’engloutissant de son ombre, et un ou deux autres encore. Bien sûr qu’il avait déjà tué. Toutefois, était-ce vraiment un crime de défendre sa propre vie ?

« Quand ? »

La voix de Tevy tremblait légèrement derrière son vernis d’assurance tranquille.

« Il y a une octane, à côté d’une guérite d’observation sur les quais de l’Aresya. De l’anthropophagie. Il y a des témoins. »

Des témoins, vraiment ? Il ne s’était rien passé sur les quais, bordel ! Est-ce que c’était Dyne, le gamin qu’il y avait trouvé, qui avait parlé aux autorités ? Il disait qu’ils venaient du même monde. Avait-il menti ? Loup avait du mal à y croire, sans trop pouvoir se l’expliquer. Ou alors… Léo-Paul. Le gamin avait au moins dû lui rapporter l’altercation. Pour le coup, cela ne l’étonnerait pas : l’autre aurait pris peur et trouvé un moyen de se débarrasser de lui une bonne fois pour toutes, et sans se salir les mains – et le plan de ce salaud risquait bien de fonctionner.

L’image de Merle traversa soudainement son esprit. Elle n’avait rien à faire là-dedans, elle, elle était innocente. Et elle avait vingt ans, bordel. Si c’était à cause de lui qu’elle s’était fait attraper… Il secoua la tête. Ce n’était pas le moment de penser à elle.

Le silence, à l’extérieur de la réserve où il était enfermé, faisait siffler ses oreilles. Qu’est-ce qui pouvait bien s’y passer ? Est-ce que Tevy les croyait, est-ce qu’elle allait le trahir ? Peut-être qu’elle… sauf si… non, elle savait écrire. Elle était peut-être en train de leur expliquer à l’écrit la situation, pour qu’il n’entende rien et ne s’y attende pas. Loup se remit sur ses pieds, ignorant tant bien que mal sa cheville blessée, la barre métallique toujours serrée dans son poing. Si Tevy vendait la mèche, il n’aurait aucune chance, il en était bien conscient, cependant il ne pouvait se résoudre à l’impuissance. Après tout, c’étaient les bêtes acculées les plus dangereuses, non ?

Après ce qui lui sembla une éternité, la porte de la réserve s’ouvrit et l’imposante silhouette de la propriétaire des lieux s’encadra dans l’ouverture. Loup jeta un coup d’œil prudent derrière elle, mais l’atelier semblait bel et bien désert.

« Ils sont partis. »

Une vague de soulagement l’envahit et il eut l’impression de pouvoir enfin respirer à nouveau. Il ouvrait la bouche pour la remercier, mais elle le prit de vitesse :

« Maintenant, je crois que tu as deux ou trois petites choses à m’expliquer. »

 

 

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Xendor
Posté le 07/12/2019
Punaise, Loup est dans de sales draps. J'espère sincèrement qu'il s'en sortira. Est-ce qu'il y a une chance que d'autres cités huamines existent dans le monde de Galatea, des cités où les non-humains sont traités plus dignement ?
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Il a un certain talent pour se mettre dans la merde en même temps :P
Par rapport à ta question, ce n'est pas un spoil si je te réponds que oui, il y a une chance. Est-ce qu'elles existent pour de vrai ? Est-ce que c'est vraiment mieux là-bas ? Est-ce que les habitants de Galatea pourraient les rejoindre ? Là, par contre... ;)
Xendor
Posté le 15/12/2019
Mmm. C'est là que je peux légitimement dire : et si en fait c'était la moins pire des cités ?
Rimeko
Posté le 15/12/2019
...
Voilà une hypothèse bien pessimiste XD
Xendor
Posté le 15/12/2019
Ah bah tout est possible : c'est une dystopie. Mais croyons au meilleur
Gabhany
Posté le 25/10/2019
Hello Rim !
Bon, autant j'ai adoré les précédents POV Loup, mais là … le pire c'est que je le comprends d'avoir choisi sa propre survie plutôt que leur capture à tous les deux, mais c'est dur !! Pauvre Merle, elle qui est toute choupinette :( j'espère qu'elle n'est pas morte et qu'elle s'en sortira.
Je crois que je vais aller relire les précédents POV de Loup car je ne me souviens plus trop de ce qui s'est passé à la guérite … Il ne me semble pas que Loup ait mangé quelqu'un ^^
Rimeko
Posté le 25/10/2019
Hello !
Il n'y en avait qu'un de chapitre de son point de vue avant, mais oui, je vois ce que tu veux dire XD J'avoue que je suis un peu triste pour Merlounette aussi, au départ c'était juste un perso "utile" d'un point de vue narratif, je ne m'attendais à ce que les lecteurs ET moi s'attachent à elle ! ("Utile" dans le sens où sa capture permettait d'illustrer la traque des non-humains et de faire monter un peu la tension de ce côté-là, tout en soulignant que Loup est plus ou moins prêt à tout pour survivre... en partie parce que sinon il serait déjà mort depuis longtemps vu les conditions de vie des ombranes.)
Mais du coup, t'as l'air de dire que tu as moins aimé ce chapitre, c'est juste parce que c'est triste, ou... ?
Ça m'apprendra à poster avec des mois d'intervalle ! Parce que ouais, je confirme, Loup n'a jamais mangé personne :P
Du coup, si tu n'as pas le courage de relire le chapitre précédent : la guérite était occupée par Merle jusqu'à ce qu'elle se fasse virer par les Réformeurs (groupe révolutionnaire) qui veulent s'en servir temporairement comme poste d'observation, Loup a... un passif, disons, avec un Réformeur en particulier (Léo-Paul) et était plus ou moins parti pour le tuer, sauf qu'il tombe sur Dyne à la guérite qui lui dit (gentiment) d'aller se faire voir ^^
(Et ce que j'aurais dû préciser plus tôt, et que du coup je vais préciser en commentaire en attendant de corriger le chapitre : certaines ombranes, les "ombranes tueurs", mangent littéralement des gens via leur ombre. Yum.)
Sorryf
Posté le 22/10/2019
Super chapitre!!!
en lisant le début du chapitre je me disais : "retiens de dire ça dans ton com : Merle est TROP ATTACHANTE ! et ce petit trio qui galère est super ! J'espère qu'ils vont rester ensemble et s'entraider jusqu'au bonheur"
Du coup, plus loin dans l'histoire, je te laisse imaginer ma réaction T.T

Souvent dans les fictions on a ce genre de scène ou le perso qui tombe dit : "continue sans moi, sauve ta peau !" et l'autre : "non ! je refuse de te laisser!" -> toi t'as fait l'inverse... et purée c'est trop triste T.T Loup a pris une décision de raison, mais c'est tellement moche d'avoir laissé Merle là alors qu'elle lui a demandé de rester T.T Je comprends qu'il a bien fait et que ça servait à rien qu'ils meurent tous les deux... mais ça me démoralise ! J'espère qu'il y repensera tous les jours (chui un monstre xDDD)

Heureusement que l'humaine l'a aidée !
Maintennt j'espère que la petite Merlounette n'est pas morte, elle a peut-être juste été arrêtée :-( Allez quoi, sinon Loup ne se le pardonnera jamais T.T

Commentaire absolument pas constructif, mais tout fonctionne, rien a pinailler ! meme pas une mini faute d'accent sur un "où" pour que je puisse me venger xD (cela dit je risque pas de le remarquer xD)

Continue ! je veux encore deux chapitres avant la fin de ta retraite !
Rimeko
Posté le 22/10/2019
Sorryf je t'adore XDD Je pourrais relire tes commentaires quinze fois, ils me font trop rire !!
Héhé, je suis ravie que tu aies aimé Merle, c'était un peu le but qu'on s'y attache pour que ça ne soit que plus violent par la suite ! [Insérez ici un rire machiavélique] Nan en vrai je me suis attachée un peu aussi, c'était pas prévu ça, c'était juste censé être un perso de passage :((
J'ai déjà dit que je faisais la chasse, peut-être pas aux clichés, mais au moins aux scènes super communes et un peu cuculs ? Ouais, je suis cette personne qui hurle derrière son écran "mais bouge bordel, t'es débile ou quoi ??" pendant un film x) Du coup forcément qu'il fallait que je case une ou deux scènes comme ça dans mon histoire (avec celle où Loup se nique bien gentiment la cheville en essayant de faire le superhero-landing mdr) ! Et puis en vrai je voulais montrer son dilemme entre vouloir aider et essayer de survivre, vu que c'est un thème un peu récurrent dans son arc !
(Si toi t'es un monstre dans ces circonstances, chui quoi moi ?) (Nan parce que dans l'absolu, ouais t'es carrément un monstre, j'suis d'accord)
Merlounette, j'approuve ce surnom d'ailleurs XD
C'était peut-être pas très constructif, mais ça m'a fait très plaisir <3 Mais tu sais, moi la retraite je le fais pas en entier, je pars demain soir... ToT J'vais essayer d'avancer un max dans les 24h qu'il me reste ceci dit !!
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