Loup

Par Rimeko
Notes de l’auteur : Et voici le quatrième et dernier narrateur de cette histoire... ;) Bonne lecture !

Des voix, un peu plus haut dans la rue, attirèrent son attention. Plus par désœuvrement que par curiosité, Loup jeta un œil vers leur source depuis l'embrasure délabrée où il s'était réfugié. Une jeune femme aux haillons poussiéreux faisait face à un tablier maculé de taches, tendu sur la large bedaine du boulanger du quartier. Elle se tenait un peu courbée, et ses mains étaient jointes en un geste suppliant.

« Je vous en prie, je –

— Tu es sourde ou quoi ?! Déguerpis ! »

Alors qu'elle tentait un pas en avant, l'homme la repoussa brutalement. Elle vacilla puis s'effondra sur le sol, trop affaiblie pour conserver son équilibre. Ses mèches ternes et collées vinrent recouvrir son visage émacié alors qu'elle se repliait sur elle-même en un geste instinctif, comme si elle craignait d'être frappée.

« S'il vous plaît, s'il vous plaît, donnez-moi à manger, la singea le boulanger d'une petite voix grinçante. T'avais qu'à bosser comme tout le monde, feignasse ! »

La jeune mendiante releva la tête et son profil se découpa sur les murs crasseux des bas-fonds tel une ombre pâle.

« S'il vous plaît, répéta-t-elle, s'il vous plaît, donnez-moi à manger. »

Sa voix, faible et douce, ne tremblait pas. Et s'il y avait une résignation épuisée dans sa position, recroquevillée sur le pavé, cela n'empêchait pas une étrange force d'irradier de sa frêle silhouette, une certaine dignité aussi. C'était probablement tout ce qui lui restait.

Loup se pencha un peu plus, sensible à la détresse de la jeune femme. Son regard s'attarda sur son visage ; elle était blanche, avec une peau presque aussi pâle que celle d'une ombrane, seulement ses yeux semblaient gris, ou peut-être noirs – pas rouges, en tous cas. Elle était humaine.

Loup se laissa aller en arrière jusqu'à ce que son dos touche la pierre froide. Il ferma à demi les paupières, occultant ses propres iris sanglants, tout en se désintéressant de la scène qui se déroulait non loin de lui. Quelques années plus tôt, il aurait encore tenté de venir en aide à la jeune mendiante, toutefois la vie s'était chargée de lui apprendre que cela ne servait à rien – s'il arrivait à se sauver lui-même, ce serait déjà une victoire. Peut-être qu'il aurait tout de même esquissé un geste si elle avait été comme lui, une ombrane, si elle n'appartenait pas au peuple qui n'avait cessé de haïr le sien et de chercher à l'anéantir. Peut-être. Il n'en était même sûr – et si une partie de lui s'en offusquait, le reste s'en fichait pas mal.

« Loup ! Ton service va commencer ! »

L'ordre, vociféré d'une voix grasse, lui arracha une grimace. Il se leva néanmoins, ignorant les protestations de ses articulations, et traversa la rue en direction de la boulangerie où sa vie s'écoulait depuis plusieurs lunes maintenant. Son patron avait déjà disparu à l'intérieur, convaincu que l'autre n'ignorerait pas l'injonction – ce n'était pas l'envie qui lui manquait, toutefois il avait besoin de ce boulot. Ils n'étaient pas beaucoup les gens dans Galatea qui acceptaient d'employer des ombranes, même avec dans la balance l'alléchante perspective de les exploiter sans vergogne.

Alors que Loup s'apprêtait à entrer à son tour, son regard tomba sur la figure prostrée de la mendiante, à moins d'un pas de lui. Il hésita une fraction de secondes, puis se pencha vers elle.

« M'dame... »

La jeune femme releva un peu la tête et considéra avec stupéfaction la main qu'il lui tendait. Elle finit par la prendre néanmoins. Il la remit sur ses pieds et elle ouvrait la bouche pour le remercier lorsque son regard trouva le sien. Il vit distinctement son expression se modifier – ses yeux s'agrandirent de frayeur, ses sourcils se froncèrent, sa bouche se tordit en un rictus de dégoût. Elle était laide, tout à coup, avec son visage crasseux ainsi déformé par la peur et la haine.

« Ne me touche pas ! »

Instinctivement, il resserra sa prise. La mendiante tenta de se dégager aussi vivement que si son contact la brûlait et les ongles de l'ombrane laissèrent des traces rouges sur sa peau. Elle tituba en arrière, puis cracha par terre.

Loup se détourna brusquement et pénétra dans la sombre boutique. À cette heure-là, aucune lumière n'était allumée dans la pièce exiguë où se trouvait le comptoir – seul le feu du fournil luisait au fond, visible à travers la porte entrebâillée. Il ne flottait encore dans l'air qu'une vague odeur de moisissure et de charbon. Il s’arrêta le temps que ses yeux s’habituent à la pénombre. Autour de lui se dessinèrent progressivement les plans de travail, les sacs de grain entassés dans un coin, la charpente à demi pourrie qui pesait sur l’atelier, et la silhouette assise en tailleur sur un banc quelques pas plus loin. Penchée sur deux énormes bols de grain qu’elle était en train de trier, elle ne l’avait apparemment pas entendu arriver.

« Souris. »

La vieille femme releva la tête à l’appel de son nom et lui sourit, dévoilant de petites dents ternies par le temps.

« B’jour, Loup. »

Elle s’étira, se frotta les yeux. Lui jeta un coup d’œil vers la boutique pour s’assurer que leur patron ne traînait pas dans les parages, et s’assit aux côtés de sa tante sur le banc, dos au plan de travail.

« Ça allait, ton service ? »

Pour toute réponse, elle marmonna quelque chose qui ressemblait fort à un juron. Lui l’observait du coin de l’œil. Sa silhouette voûtée et son profil taillé au couteau se détachait entre les ombres, tandis que sa peau d’ombrane, si pâle qu’elle en devenait translucide, lui donnait des airs de fantôme.

« C’est mieux qu’au chantier, en tous cas, ajouta-t-elle après un temps. Même si j’dois rester plus longtemps, j’suis assise au moins. Merci encore pour le tuyau, d’ailleurs.

— T’as plus l’âge de porter des charges.

— J’peux encore, protesta-t-elle. Si j’ai pas le choix. »

Ils avaient tous les deux un peu perdu le compte des jours, toutefois il ne devrait plus rester qu’une octane, ou une dizaine de jours tout au plus, avant son soixante-sixième anniversaire. Peu d’ombranes atteignaient cet âge, malgré une longévité théoriquement plus élevée que celle des humains. Lui-même n’était pas sûr de survivre aussi longtemps, pas quand chaque jour représentait à défi à relever, inlassablement.

« Au fait, Loup, j’ai entendu quelque chose qui pourrait t’intéresser hier au dortoir. »

Il l’encouragea à continuer d’un grognement.

« Il y a une nouvelle qui nous a rejoint, Merle. Juste temporairement apparemment. J’l’ai entendue expliquer à Hermine qu’elle s’était fait virer de l’endroit où elle créchait jusque-là, sur les quais de l’Aresya. »

Souris avait repris son travail, ses yeux rouges scannant méthodiquement le contenu de ces bols à la recherche de grains pourris ou d’autres impuretés. Le ton désinvolte de sa voix semblait une façade, toutefois. Loup attrapa un crayon qui traînait sur le plan de travail et le fit tourner entre ses doigts.

« Elle aurait compris que les Réformeurs veut se servir de l’endroit comme d’un poste d’observation pour un chargement en provenance de la Citadelle, ou je sais pas quoi, Merle n’était pas très claire. J’avais d’jà commencé à écouter plus attentivement, à ce moment-là, et puis… et puis j’ai entendu le nom d’Léo-Paul. »

Il resta impassible, à l’exception de sa main qui s’était crispée sur le crayon, si brusquement qu’il eut peur de le sentir craquer. Il le reposa derrière lui.

« Apparemment, continua Souris après lui avoir jeté un bref regard en coin, Léo-Paul est responsable de l’opération et il passera au poste d’observation. J’sais pas à quelle heure, je… j’ai rien appris de plus, en fait.

— Tu sais où c’est, ce poste d’observation, au moins ?

— À une dizaine de mètres sur la droite du Pont aux Nixes, au niveau de l’entrée d’un canal, qui mène à un entrepôt.

— Okay. »

Sa tante le regardait franchement, maintenant. Lui gardait son regard fixé sur le sol sale, entre ses pieds. Il se leva brusquement.

« Je vais à mon poste », marmonna-t-il.

Elle l’attrapa par le bras.

« Loup. »

Il évitait encore son regard.

« Promets-moi que tu seras prudent. Que tu f’ras pas de connerie.

— Il n’a pas réussi à me tuer en me prenant par surprise, alors… »

Elle resserra sa prise.

« Promets-le-moi, exigea-t-elle. Loup. Regarde-moi. »

Il soupira, obtempéra.

« Promis. Satisfaite ?

— J’ai pas envie d’te perdre. C’est tout. »

Il baissa la tête, la releva. Soutint son regard. Un léger sourire étira ses lèvres.

« Je sais, Souris. Je ferais attention. »

Son sourire s’évanouit aussi vite qu’il était apparu.

« Et je ne laisserai pas ce salaud s’en sortir vivant. »

 

*            *          *

 

Loup rouvrit les yeux sur du noir. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre qu’il rêvait – jamais l’obscurité n’était aussi totale, pas avec sa vision d’ombrane. Il ne distinguait même pas son propre corps. Il se redressa, fit quelques pas hésitants. Il tendit une main en avant, comme si cela pourrait lui être utile. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ce rêve. Il savait qu’il n’y avait rien qu’il pouvait tenter. Ce serait le noir, complet et oppressant, pendant ce qu’il lui semblerait durer une éternité, et puis ce serait pire.

  Il avait du mal à respirer. L’ombre lui paraissait tangible, solide. Non. Fluide, plutôt. Visqueuse. Du sang d’encre. Il se sentit brusquement nauséeux. Ses jambes lui paraissaient lointaines, déconnectées du reste de son être. Son ombre manquait à l’appel. Il se sentait perdu sans elle. Sans défenses.

  Un brusque sentiment d’urgence l’envahit. Il serra les poings tandis que la peur referma ses mâchoires intransigeantes sur ses entrailles. L’envie de vomir s’intensifia. Il tenta de résister. Cela ne servait à rien de courir. Pourtant, ses jambes se mirent en mouvement. Il n’était qu’un spectateur du rêve, enfermé dans une enveloppe sur laquelle il n’avait aucune maîtrise. Il ne pouvait jouer que le rôle de la victime. Inlassablement. Nuit après nuit. Ses poumons le brûlaient. Il ne savait même pas où étaient le bas ou le haut, s’ils existaient seulement. S’il se rapprochait ou s’éloignait de ce qu’il fuyait, à l’aveuglette, à travers l’obscurité poisseuse et suffocante. S’il se déplaçait seulement.

  Il trébucha, tomba à quatre pattes. Il voyait le sol d’une rue quelconque de Galatea, luisant d’humidité. Ou tout du moins voulait-il se persuader qu’il s’agissait d’une rue quelconque. Malgré lui, il écarta légèrement sa main droite, dévoilant la fissure qui courrait sur un pavé, celle qu’il redoutait de voir, nuit après nuit, car elle annonçait la suite du cauchemar.

  Entre ses doigts désormais pressés contre son ventre s’écoulait un fluide chaud et épais. Il gouttait sur le sol, glissant entre les joints, formant des rigoles d’ombre liquide. La douleur arriva quelques secondes après, comme toujours. Il savait qu’elle n’était pas réelle. Cela ne la rendait pas plus supportable. Elle irradiait dans tout son ventre, brûlure qui s’intensifiait à chacune de ses inspirations tremblantes. Il se sentit hurler, mais sans entendre le moindre son. Il n’avait pas crié, quand c'était réellement arrivé, même pas gémi. Comme s’il s’était évanoui, sauf que la douleur était restée. Et qu’elle n’était jamais tout à fait partie, rôdant aux confins de son esprit, attendant qu’il soit vulnérable pour frapper à nouveau.

  Il y avait des voix, maintenant. Il ne savait pas ce qu’elle disait. Elles étaient assourdissantes, pourtant. Mais il ne les comprenait pas. Il brûlait d’envie de leur dire de la fermer, cependant les mots s’étranglaient dans sa gorge. L’air ne passait plus. Il étouffait. Aux confins de sa vision, toujours focalisée sur le pavé fissuré et le sang qui formait désormais une flaque noire sous lui, il distinguait des pieds, des silhouettes qui passaient à côté de lui sans lui jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil. Puis l’une d’elle vint s’accroupir près de lui. Il savait confusément qu’il s’agissait d’une femme. Son identité changeait au fil des rêves. Aujourd’hui elle n’avait pas de visage.

  Il y avait une rambarde de pierre glacée contre son dos. Il n’était plus à quatre pattes. Plus vraiment. Tout se mélangeait en un brouillard sombre. Les voix, les images, les visages tournaient trop vite pour qu’ils les reconnaissent. Seule la douleur était une constante, elle et la peur, qui plongeait ses griffes dans sa poitrine. Puis il y eut ce rire, qui brisa les dernières barrières. Ses émotions déferlèrent. Incompréhension, affolement, horreur. Haine. Du genre qui brûlait comme un fer rouge.

  Loup se réveilla en sursaut, un cri au bord des lèvres. Son cœur tambourinait contre ses côtes, comme pour les briser, creuser un trou à travers la chair et s’enfuir. Il se mordit la lèvre pour refouler les larmes qui coulaient déjà sur ses joues, assez fort pour faire couler le sang. Le goût métallique envahit sa bouche, ce qui n’eut rien pour le calmer. Il haletait. La douleur s’attardait dans sa poitrine. Il passa la main sous son sweat, effleura les cicatrices gravées sur sa peau. Il y avait d’autres lignes, légèrement enflées, encore palpitantes, laissées par ses ongles. Il se recroquevilla un peu plus sur lui-même.

Quand la crise fut passée, il se redressa pour chercher à tâtons sa bouteille d’eau. La souffrance et la panique s’étaient estompées. La haine restait – pour ceux qui l'avaient blessé, pour Léo-Paul qui les avait entraînés.

Loup jeta un coup d’œil à travers le trou dans le plafond, causé par une plaque de tôle manquante. La lune, presque pleine, était encore haut dans le ciel et déversait directement sa lumière pâle dans ce qui lui servait d’habitation. Il repoussa ses couvertures dans un coin, assez loin de l’ouverture pour qu’elles aient une chance de rester au sec même s’il pleuvait, enfila ses vieilles baskets. Il avait encore quelques heures devant lui avant que son service à la boulangerie ne commence, et il comptait bien mettre ce temps à profit pour investiguer sur les informations de Souris. Il ajusta l’étui de son couteau autour de sa cuisse, le serra jusqu’au dernier cran – celui qu’il avait dû percer lui-même pour que la lanière tienne autour de sa jambe osseuse.

L’air nocturne était froid et sec. Loup referma la trappe derrière lui, s’étira en faisant craquer ses articulations. Il réprima une grimace. Il ne connaissait pas son âge exact – plus exactement, il ignorait sa date de naissance –, cependant il devait avoir la cinquantaine. Ce n’était pas très vieux pour un ombrane, mais quand on vivait à moitié dans la rue, les années pesaient plus lourd. Avant de se mettre en route, il leva brièvement la tête vers le ciel étoilé. Il aurait préféré que la nuit soit plus sombre, parce qu’avec une telle luminosité, même un humain y voyait sans encombre. Il attrapa un des barreaux de l’échelle, commença à descendre, en prenant soin d’éviter celui qui ne tenait plus qu’à un fil. Ses pas résonnèrent contre la tôle, et il entendit des protestations s’élever de l’habitation qu’elle recouvrait. Il n’y prit pas garde. Le quartier ne se taisait jamais, de toute manière, alors un peu plus de bruit ou non… Non loin, des aboiements s’élevèrent, aussitôt suivis par ceux de la meute de chiens errants qui traînait dans le coin depuis quelques temps. Le vacarme alluma quelques loupiottes, visibles entre les interstices des édifices bâtis de bris et de broc.

Quand Loup atteint finalement le pied de ce puzzle branlant, un clébard releva le nez du déchet inidentifiable qu’il était jusque-là en train de mâchonner. Il montra les crocs, un grondement sourd s’éleva de son poitrail. L’ombrane lui accorda à peine un regard, et l’animal finit par déguerpir, la queue entre les pattes, abandonnant même sa prise. Il était peu prudent de défier les créatures qui ne sentaient pas l’humain, nombre de ses comparses l’avaient appris à leurs dépens.

Depuis le pied du bidonville, le ciel devenait à peine visible, obstrué par des planches de bois, des parois de métal et des plaques de tôle empilées les unes sur les autres jusqu’à des hauteurs aberrantes. Tout semblait tenir par miracle, ici, bâtiments comme habitants.

Les quais de l’Aresya n’étaient pas vraiment plus accueillants, pas dans cette partie de Galatea en tous cas.

« Bordel. »

Loup retira son pied de la flaque d’eau croupie avec une grimace dégoûtée. Le sol se faisait glissant, recouvert d’une pellicule visqueuse qui ne séchait jamais. Au moins, le quartier se trouvait assez loin du Quartier des Usines pour que l’air reste respirable – si l’on faisait abstraction de l’odeur de moisissure qui y stagnait, parfois accompagné des relents de poissons pourris en provenance des poubelles des entrepôts de pêche. L’ombrane retint sa respiration pendant qu’il passait à côté de l’un d’eux. Des déchets avaient roulé jusque sur la route, et une arête de poissons à deux têtes attira son attention. La dentition de la bête semblait presque humaine.

À ses côtés, les eaux noires roulaient et s’écoulaient silencieusement, à l’exception de leur clapotis contre les quais. Ce faible son se muait en une rengaine hypnotique. Loup s’arrêta, considéra les flots. Les étoiles s’y reflétaient comme autant de minuscules joyaux semés au milieu de la misère des bas-fonds. À cet endroit, la rivière exhalait une fragrance plus fraîche, presque cristalline.

« Montre-toi », ordonna-t-il à haute voix.

L’étrange parfum se fit plus prégnant.

« Je sais que tu es là. »

De petites bulles d’air crevèrent la surface à quelques pas de lui, au beau milieu de l’Aresya. Deux yeux perçants à la pupille fendue s’allumèrent au milieu de ce bouillonnement, suivis par la tâche claire de cheveux ondulant doucement dans l’eau. Une main s’éleva, encore ruisselante. De minuscules écailles brillantes la recouvraient entièrement, et ses doigts se terminaient en griffes.

Après tout, la passerelle avoisinante ne s’appelait pas le Pont aux Nixes pour rien.

« Viens… »

La voix familière lui serra le cœur. Il serra les poings.

« Va te faire.

— Loup… Je sais que ce n’était pas la vérité… »

Il ramassa un caillou, le jeta en direction de la nixe. Un sifflement de colère suraigu le força à plaquer ses mains sur ses oreilles, puis une queue de poisson frappa l’eau avant que la créature retourne dans les profondeurs de l’Aresya.

L’ombrane laissa lentement retomber ses bras, puis secoua la tête comme pour chasser le visage féminin qui se dessinait dans son esprit. Il n’était pas difficile de lutter contre l’envoûtement des nixes si l’on en connaissait le mécanisme, cependant une rencontre faisait invariablement remonter des souvenirs indésirables.

Il se détourna brusquement, reprit sa marche, gardant les yeux résolument fixés sur les pavés défilant sous ses baskets. Un peu plus loin, un groupe d’humains s’était rassemblé autour d’un feu allumé dans un baril en mauvais état. Loup rabattit sa capuche sur sa tête et enfonça ses mains dans les poches de son sweat en les dépassant. Du coin de l’œil, il vit l’un des hommes le suivre du regard. Il accéléra sensiblement le pas. Ce n’était pas le moment d’avoir des ennuis.

Quand il releva la tête, il découvrit la structure métallique du Pont aux Nixes, qui lançait ses poutrelles mangées par la rouille au-dessus des flots d’encre de l’Aresya. Une dizaine de mètres plus loin, conformément aux dires de Souris, un canal ouvrait une brèche dans le quai, et au bout se dressait un entrepôt à la peinture écaillée. Loup se rapprocha du mur, se fondant dans son ombre. Les alentours semblaient déserts. Il s’approcha prudemment, ses baskets frôlant le sol sans émettre le moindre son. Il ne tarda pas à découvrir ce qui avait probablement servi d’abri à Merle – une petite guérite en pierre, postée à l’entrée du canal et qui avait des années auparavant probablement servi à surveiller les passages des bateaux. Elle devait être presque invisible depuis l’eau, masquée par les autres bâtiments jusqu’à ce qu’on la dépasse, et les moellons à demi déchaussés offraient de plus la possibilité de voir sans être vu.

Il n’y avait aucune lumière en provenance de la guérite, bien qu’il distinguât les contours d’une lampe-tempête posée au sol à côté. Il quitta l’abri relatif de l’ombre, traversa la passerelle jetée par-dessus le canal, aux aguets. Il tressaillit lorsque le métal heurta bruyamment le pavé, s’immobilisa quelques secondes, aux aguets. Rien ne bougeait. Il continua sa progression, tourna autour de la guérite jusqu’à en trouver l’entrée. La porte était ouverte et un courant d’air la faisait osciller doucement, lui tirant un gémissement de temps en temps. Sur le sol étaient disposés une couverture et des coussins, et des couverts traînaient encore dans un coin. Quelqu’un y avait passé du temps, très récemment – or, il doutait que Merle soit partie sans ses maigres possessions. Son regard tomba alors sur une tasse posée sur le rebord, qui fumait doucement. Son cœur rata un battement.

Un instant plus tard, il sentit le froid d’une lame se poser délicatement sur sa gorge. Son propre couteau émit un chuintement alors que quelqu’un le retirait de son étui.

« Qui est-tu ? »

La voix était juvénile, mais ferme. Comme il ne répondait pas, l’inconnu accentuait la pression.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? »

Loup réfléchissait à toute allure, tentant de trouver un moyen de détourner l’attention de l’autre juste assez longtemps pour se dégager. Les informations de Souris lui revinrent alors en mémoire.

« Je venais voir une amie. Elle s’appelle Merle. »

L’arme était toujours plaquée tout contre sa gorge et il sentit une goutte de sang couler.

« Et toi, t’es qui ? continua-t-il. Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »

La pression se relâcha.

« Elle n’a rien, elle… »

La fin de sa phrase se perdit dans un grognement de douleur alors que le coude de Loup percutait son plexus solaire. Il repoussa son bras armé et s’empressa de se mettre hors de sa portée. Son assaillant avait reculé et relevait maintenant son arme, prêt à frapper. Il ne devait pas avoir plus de vingt ans, cependant, et ses yeux écarquillés trahissaient sa peur. Loup leva les mains en signe de reddition.

« Je ne te veux pas de mal. »

L’inconnu se détendit très légèrement.

« J’allais te dire que ton amie n’avait rien, avant que tu ne m’attaques, déclara-t-il, une note de sarcasme dans son ton. On avait juste besoin de son abri pour quelques jours. Elle pourra le réintégrer à la fin de l'octane. »

Loup décida de profiter de l’occasion pour tenter de soutirer des informations au jeune homme.

« Qui ça, “on” ?

— … Je m’appelle Dyne. Et on veut aider la population, c’est tout.

— Qui êtes-vous ? insista l’ombrane en faisant un pas en avant.

— Ne t’approche pas. 

— Réponds-moi.

— Je ne te veux pas de mal, tu sais, déclara le prénommé Dyne. »

Sa main armée, qui était descendue progressivement au cours de l’échange, revint se placer à hauteur de sa poitrine. Loup haussa un sourcil.

« Ce n’est pas ce couteau qui te protégera. »

Le jeune homme dut sentir la menace dans sa voix, parce que sa prise sur le manche de sa dague se resserra.

« C’est ce qu’on va voir. »

Il y avait un tremblement au fond de sa voix. Les lèvres de Loup se retroussèrent sur ses canines pointues. Du coin de l’œil, il voyait son ombre se déplacer sur les pavés humides, défiant toutes les lois de l’optique. Dyne suivit son regard et se crispa.

Un battement de cœur plus tard, l’ombre s’arrachait du sol, s’incarnant sous la forme d’un énorme loup noir aux yeux brûlants. Les prunelles de son propriétaire avaient disparu, laissant ses globes oculaires entièrement blancs. Il voyait à travers les yeux de la bête, désormais.

Le jeune homme esquiva de justesse l’attaque en bondissant sur le côté. Le loup se reçut souplement et se tourna à nouveau vers lui.

« Tu vas le regretter, l’ombrane. »

Il ricana. Son ombre repartit à l’assaut. La lame du couteau traversa sa substance comme si elle était immatérielle, cependant ses griffes, bien réelles, tracèrent deux lignes brûlantes sur l’avant-bras exposé. L’humain gémit, recula d’un pas, se mettant temporairement hors de portée de la créature. Il serrait son membre blessé contre son torse. Ils se jaugèrent un instant, tous deux sur leurs gardes.

« Qu’est-ce que tu veux ? lança Dyne sans quitter l’animal des yeux.

— Quand est-ce que Léo-Paul viendra ici ? »

La surprise se lut sur le visage du jeune homme.

« D’où tu sors ça ? Et puis, qu’est-ce que ça peut bien te faire ? »

Un grondement s’éleva de la poitrine du loup.

« Pas tes affaires. Et c’est moi qui pose les questions maintenant.

— Je ne te dirais rien !

— Tu vas vite changer d’avis, menaça-t-il.

— Je sais quel est votre point faible.

— On raconte beaucoup de conneries à propos de mon peuple, tu sais. Il y a peu de vrai là-dedans. 

— Si tu m’attaques à nouveau, répliqua simplement Dyne, je viserai les yeux. »

Il s’adressait à la fois à l’ombre et à son propriétaire, et la première, qui se ramassait au sol pour bondir, suspendit son mouvement. Elle se redressa, fit un pas en arrière, et perdit de sa consistance jusqu’à s’aplatir à nouveau sur le sol, aux côtés de Loup. Ses iris rouges se rallumèrent et il ferma les yeux un bref instant, le temps de s’accommoder du brusque changement de perceptions.

« Je ne répondrais pas quant à Léo-Paul, continua l’humain. C’est un Réformeur, comme moi, alors que je ne sais pas dans quel camp tu te situes, toi.

— Le mien. »

L’autre eut un geste évasif.

« D’accord. Juste… Ne reviens pas ici. Tu tomberas à nouveau sur moi, ou sur une autre personne que j’aurais avertie, et ça pourrait finir par m’agacer. »

L’ombrane cracha par terre.

« On verra ça.

— Ouais, c’est ça. »

Il se détourna, posa un pied sur la passerelle au-dessus du canal. Il sentait le regard de l’autre fixé sur lui. Un tic nerveux agitait une de ses mains et il l’enfouit dans sa poche dans l’espoir de le faire cesser.

« Loup. »

Il s’immobilisa à l’appel de son nom, se retourna à demi. Par réflexe, il bloqua du pied l’objet que Dyne avait envoyé glisser vers lui. Il mit quelques secondes à comprendre qu’il s’agissait de son propre couteau. Il le ramassa et le glissa à nouveau dans son étui, avant de se redresser pour observer le jeune homme. Celui-ci l’intriguait, même s’il ne voulait pas vraiment l’admettre. Il connaissait le point faible des ombres, et la façon dont son peuple choisissait leurs noms. Peu d’humains en savaient autant sur les ombranes.

« Encore une chose : fais attention. La Citadelle recherche les non-humains.

- Pourquoi… pourquoi tu me dis ça ?

- On vient du même monde, tous les deux », lança simplement Dyne avant de disparaître dans la guérite.

Il se demanda un instant s’il parlait des bas-fonds ou de l’univers des non-humains – même si, après tout, l’un rejoignait l’autre.

Le soleil commençait à se lever lorsque Loup arriva dans la rue de la boulangerie. La lumière, ironiquement, creusait encore plus les ombres nichées entre les murs lépreux et soulignait la crasse qui recouvrait toutes les surfaces. Plongé dans ses pensées, il mit un temps certain à remarquer son patron, dehors, qui bloquait l’entrée de son imposante et grotesque bedaine. Il s’arrêta net. Patienta un peu. L’autre ne faisait pas mine de bouger.

« Quoi ? »

Son ton était un peu plus agressif qu’il ne l’aurait voulu. Le manque de sommeil et la descente d’adrénaline se faisaient sentir.

« Tu ne travailles plus ici.

— … Quoi ? »

Tout à coup, il s’en foutait de ce qui filtrait dans sa voix. Il sentit ses poings se crisper.

« J’embauche mon neveu, il commence lunae – demain. Je ne veux pas qu’ils soient en contact avec des… créatures comme vous. Ah oui, et aussi, tu le diras à l’autre, là, la vieille. »

Celui qui avait été son patron, pendant trois ans, trois putains d’années, se détourna comme si tout avait été dit. L’ombre de Loup se détacha du sol, babines retroussées sur ses crocs, et s’immobilisa à un cheveu du large dos de l’humain. Il la força à revenir à sa place, tout en se demandant ce qui le retenait exactement. Tout à coup, il comprenait les ombranes tueurs.

La porte de la boulangerie se claqua avec un fracas qui le fit sursauter.

 

 

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Xendor
Posté le 07/12/2019
Punaise :/ autant de défiance et de souffrance dans ces vies. Honnêtement je ne sais pas trop de quoi cette citadelle protège ce scitoyens. Je me demande même s'ils ne seraient pas en meilleure sécurité à l'extérieur. Je commence à croire que les dirigeants de la cité mentent. Parce que s'ils vivent dans le dernier bastion de l'humanité, ils ne peuvent se permettre d'opprimer les autres créatures les ayant rejoint. Enfin bref, super chapitre :) J'aime bien Loup et le concept d'ombranes.
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Je crois que j'écris vraiment une dystopie x)
Alors, par rapport à l'extérieur, ça fait partie des points que je n'ai peut-être pas assez explicités dès le début (...) : les habitants de Galatea ont 100% le droit de sortir de la ville, seulement tout autour, bah c'est un désert. Type rocaille et sable, il y a de l'eau mais c'est tout, rien ne pousse, rien n'y vit (ou presque). Et rares sont les gens qui auraient les compétences de survivre dans la nature, même si c'était possible... Alors, peut-être qu'il y a d'autres villes et des zones plus clémentes et tout, mais c'est un pari que peu de gens ont le courage de prendre. Et ce qu'ils ont sauté le pas ne sont jamais revenus pour dire la vérité aux autres... ;)
Mais oui, clairement, encore une fois la situation ne déplaît pas aux autorités XD Knowledge is power... donc il faut mieux que les habitants ne sachent rien, même ce qui ne nuirait pas forcément à la cité.
Contente que ça te plaise toujours et que tu aimes bien les ombranes aussi ^^
Xendor
Posté le 15/12/2019
C'est ça le truc :) Je crois que pour le coup tu peux maintenir volontairement le flou pour marquer le fait que tu es à mi-chemin entre fantasy, fantastique et dystonie
Xendor
Posté le 15/12/2019
Ouh là dystopie
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Oui faut que j'en parle un tout petit peu plus, juste assez pour que le lecteur sache que c'est fait exprès que ça reste flou, parce qu'en fait les personnages n'en savent rien, et que c'est pas juste un oubli de ma part haha
Xendor
Posté le 15/12/2019
Yes 👍
Sorryf
Posté le 23/06/2019
Bienvenue dans ton histoire, Loup ! ravie de faire ta connaissance !
Trop injuste, la manière dont il se fait virer à la fin putain ! Très très bien, mais tellement dégueulasse ! et la pauvre Souris, tout ça pour un pistonné... ça montre bien l'injustice dont souffrent les non-humains, qui est pas partie pour s'améliorer !! 
J'ai beaucoup aimé la rencontre entre Loup et Dyne, et le fait que Dyne soit sympa <3
Juste un petit bout de rien du tout que je trouve un peu maladroit :
"— Je ne te veux pas de mal, tu sais, déclara le prénommé Dyne. »
Sa main armée, qui était descendue progressivement au cours de l’échange, revint se placer à hauteur de sa poitrine. Loup haussa un sourcil.
« Ce n’est pas ce couteau qui te protégera, tu sais. »"
 
-> trop de "tu sais" pour moi  
Rimeko
Posté le 23/06/2019
Ravie de te revoir si vite par ici!
Ouais, carrément pas cool, on est d'accord XD Disons que, s'il n'existe pas de racisme vis-à-vis de la couleur de peau à Galatea, c'est reporté sur les non-humains (avec en plus la peur plus ou moins légitime de servir littéralement de repas, ce qui est quand même pas un super moyen de se faire accepter par la majorité locale, on est d'accord) (oui c'est ce que font les "ombranes tueurs", ils boufent des humains :P)
Il fallait bien un ersatz de lien entre les différents arcs narratifs quand même ;)
Et effectivement, mon cerveau a dû se réinitialiser entre l'écriture de ces deux phrases, parce que c'est bien moche !
Merci encore de tes commentaires <3
Gabhany
Posté le 01/07/2019
Hello Rimeko !
J’ai adoré ce chapitre avec le pov de Loup ! Le personnage, son pouvoir, ce côté fataliste mais touchant en même temps <3 alors en revanche j’ai un vrai problème avec le traitement des infos. Tu parles des Réformeurs mais je n’ai jamais vu ce nom auparavant donc je pensais que c’étaient des gens des familles régnantes qui voulaient surveiller les non-humains (comme dit dans le chapitre précédent). Et puis Léo-Paul ? SI j’ai bien compris ce n’est pas un ombrane, mais j’aurais aimé avoir plus d’infos sur lui, surtout qu’il a visiblement un passif assez important avec Loup… résultat je suis intriguée mais aussi confuse car je n’ai pas assez d’infos.
La scène Dyne/Loup est super, particulièrement l’ombre de Loup qui se transforme, c’était excellent. Mais, de la même façon, on apprend que Dyne est un réformeur, et comme il n’en est pas fait mention dans le chapitre où on le voit pour la première fois, la révélation se perd un peu parmi toutes les questions que je me pose. Peut-être pourrais tu le mentionner avant, ainsi que parler des réformeurs ? J’ai trouvé le chapitre super mais ma lecture a été un peu parasitée par ces infos que je n’avais pas ;)
J’approuve totalement la réaction de Loup quand il se fait virer. Quel c** ce patron !
J’espère retrouver Loup bientôt, son histoire et son parcours m’intéressent vraiment !
 
 
Rimeko
Posté le 01/07/2019
Hello !
Ah, je suis ravie que tu aies aimé ce personnage, je dois bien avouer que c'est probablement mon favori (Ouais, je sais, c'est pas bien d'avoir un préféré XD J'les aime tous, hein, mais...)
Je crois que c'est moi qui ai un problème avec cette histoire d'infos plutôt lol - nan en vrai j'ai vraiment beaucoup beaucoup d'infos à éventuellement transmettre, et il faut que je fasse un peu le tri entre ce qui est indispensable, ce qui peut attendre, et les petits détails funky sur l'univers qui eux devraient être amenés seulement une fois que le lecteur aura un peu compris où il met les pieds déjà. Ah, et en plus de tout ça j'ai les trucs sur lesquels je veux garder du suspens (peut-être à tort, ceci dit, mais on verra bien), donc cette version est un peu un crash-test pour tout dire (Rah nan mais maintenant je culpabilise un peu de livrer une version un peu brute comme ça, avec plein de défaults, mais je sais que je verrais pas toute seule que c'est clair vu qu que, hé bien, ça l'est forcément pour moi - encore heureux ^^)
Aloreuh, comme je l'ai dit dans ma réponse de com' précédente, les Reformeurs c'est un groupe de résistants / terroristes (selon le point de vue), le plus connu et le mieux organisé. Cela, le lecteur est censé le savoir, j'ai effectivement été pas assez explicite sur ce coup-là. Par contre, pour le reste c'est voulu (enfin, ça pourrait changer, mais pour le moment ça me paraissait bien). C'est-à-dire que le lecteur n'est pas censé savoir qui est Léo-Paul exactement, à part que c'est un humain (oui tu as bien compris, donc), qu'il fait partie des Réformeurs et qu'il a un très fort rapport avec le cauchemar de Loup (genre, un rapport de cause-conséquence quoi).... Tu penses que c'est trop confusant (oui j'invente des mots) ? De même pour Dyne, Syam ne sait pas qu'il est un réformeur, et comme le chapitre est de son point de vue, le lecteur devrait l'ignorer aussi...
Bon, je suis contente que tu sois intriguée malgré tout ! Et je vais essayer de clarifier tout ça XD
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