Louise

Gilles Gontrand était un élève discipliné. S’il n’avait jamais joué du piano auparavant comme il le disait, il savait déjà lire la musique et connaissait le clavier. Ses mains trop courtes pour les grands écarts étaient rapides et agiles. Il avait un bon sens du rythme et apprenait vite. Louise comprit rapidement que M. Gontrand était un musicien confirmé qui jouait à un jeu qu’elle croyait comprendre mais elle laissait faire, par curiosité autant que par amusement. Cinq fois par semaine, à 16h00 pile, il se présentait, chapeau dans une main et gants dans l’autre, la saluait avec un petit sourire courtois et commentait, toujours de manière positive, la journée. « C’est un jour splendide aujourd’hui », « Le chant de la pluie, idéal pour jouer ce morceau », « Avec cette chaleur mieux vaut rester à l’ombre des persiennes et jouer »… Il aimait les classiques mais voulait aussi découvrir quelques morceaux faciles de jazz. Louise terminait les leçons par des quatre mains qu’il trouvait amusants, il jouait de manière enjouée mais un peu trop sèchement, faisant danser ses doigts sur le clavier avec dextérité. L’heure achevée, il la remerciait toujours et prenait congé, sans s’attarder, comme Louise l’avait craint au départ. Elle-même prenait, elle devait se l’avouer, de plus en plus de plaisir à ces leçons.

Un jour, il se présenta avec une partition qu’il aimait particulièrement. Ils l’étudièrent ensemble de longues heures, plusieurs semaines d’affilées. Une étrange partition de jazz qui sans l’accompagnement d’un second instrument ne ressemblait à rien. Quelques semaines plus tard, il se présenta avec un ami. L’ami en question tenait dans une grande boite aux rondeurs féminines accrochée à son dos. Il s’installa avec le violoncelle sur une des chaises de la cuisine que Louise apporta, la pointe prise dans un étui en caoutchouc pour l’empêcher de glisser et protéger le magnifique tapis. Louise, à moitié surprise mais peu désireuse de le montrer se contenta de sourire d’un air entendu et s’installa au piano.

« Je n’ai jamais joué accompagnée ainsi » dit-elle, « quel morceau voulez-vous étudier ? »

« Celui-là sur lequel on a tant travaillé." »

« Mais c'est vous qui étiez au piano! »

Il sourit. « Jouez » dit-il et elle s'exécuta. Accompagné, le morceau prenait un dimension complètement différente, moins aléatoire. Louise commençait à apprécier. Mais arrivé au bout, il continua de jouer, pinçant les cordes sur un rythme emballant.

« Et si on improvisait ? » proposa-t-il tout en continuant.

Louise n’avait pas trop l’habitude de l’improvisation. Elle admirait ceux qui savaient faire librement chanter leur instrument mais elle-même se sentait perdue sans la guidance des partitions et se croyait aussi peu capable dans cet exercice que d’écrire une mélodie. Bien que, elle devait le reconnaître, elle n’eut jamais essayé. Devant son silence, il fit taire gentiment son instrument et laissa le silence s'installer.

« Jouez un thème que vous aimez et je vous accompagnerai, on verra ou cela nous mènera » dit-il enfin.

Elle choisit un thème répétitif qu’elle aimait beaucoup, African piano de Dollar Brand. Elle le répéta encore et encore jusqu’à le psalmodier, d’abord en jetant quelques regards interrogateurs au violoncelle qui restait muet puis, comme il avait les yeux fermés, elle se laissa absorber par la répétition jusqu’à atteindre une sorte de transe. Elle ferma les yeux aussi.

 

Il l’accompagnait. Elle n’était pas sûre de quand il avait commencé. Elle avait d'abord ressenti l'air autour d'elle changer, puis son corps avait perçu la longue vibration qui augmentait, prenait du volume jusqu’à emplir le même espace que le piano. Un son sombre, organique qui fleurit sur un rire cristallin puis il décrut en un long vibrato baryton qui se dissipa en une myriade de petits cris de plus en plus rapides. Ce fut comme un signal. Elle posa la main droite sur le clavier et sans ouvrir les yeux, se mit à la promener librement tout en gardant le thème avec la gauche. Ils gambadaient dans les airs, dans un prairie, sous la pluie. Ils se croisaient, couraient ensemble, se séparaient, se recroisaient puis ils se rapprochèrent, ralentirent, se rapprochèrent encore, se tendirent l’un vers l’autre, allaient se rejoindre quand d’un bond il repartit et elle à sa poursuite. Elle riait. Elle ne le savait pas mais elle riait. Pourchassant le lourd violoncelle avec les sauts de gazelle de son piano. Il revenait, de plus en plus léger, à contrecourant de son chant, elle s’alourdissait, au contraire, poursuivant dans son sillon. Et le thème que sa main continuait de jouer sans qu’elle n'en fût plus consciente rythmait le tout. Il s’en approcha et commença à l’imiter. Légère à nouveau, elle le rejoint de quelques notes et comme réunis autour de l’autel de leur chant, ils se mirent à tourner autour de gamme en gamme, brodant en étoile, en symétrie jusqu’à se rapprocher, petit à petit tandis que le thème diminuait jusqu’à disparaître. Ils ne faisaient plus qu’une seule voix, parfaite, un cri qu’ils tinrent autant qu’ils purent avant de le laisser filer doucement en un souvenir sonore que le silence prolongea. Elle relâcha son souffle qu’elle avait retenu inconsciemment. Puis lentement elle rouvrit les yeux. Elle tremblait un peu. Il respirait lourdement et avait toujours les yeux fermés. Il caressait distraitement de la main gauche le côté de l’instrument. Puis il rouvrit les yeux. Elle se détourna. Il se leva et remballa l’instrument puis pris congé. Elle lâcha un soupir. « Mon Dieu », dit-elle.

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Fannie
Posté le 03/05/2020
Pour moi, c’est incompréhensible qu’après l’improvisation, Gilles range son violoncelle et parte quasiment sans rien dire. Ce comportement un peu rustre ne colle pas du tout avec le style distingué et affable qui le caractérisait jusque-là. J’ai beau être musicienne moi-même, j’ai eu de la peine à te suivre dans ta description de la musique et j’étais bien loin d’y voir une dimension érotique. Si Louise n’a pas l’habitude d’improviser, ni même de s’exercer régulièrement au piano, il me paraît peu réaliste qu’elle puisse soudainement se mettre à improviser de la sorte, et même les yeux fermés.
Finalement, pourquoi Gilles a-t-il joué toute cette comédie plutôt que lui dire qu’il cherchait une accompagnatrice ? Il aurait pu lui proposer de la payer comme si elle lui donnait des cours. Bien sûr, accompagner des instrumentistes demande plus de travail que donner des cours de piano, mais c’est aussi plus gratifiant que d’enseigner à des gamins peu motivés.
Coquilles et remarques :
— et commentait, toujours de manière positive, la journée. [Cette manière de séparer le verbe et son COD me laisse dubitative.]
— Louise terminait les leçons par des quatre mains qu’il trouvait amusants [Je propose « des pièces à quatre mains qu’il trouvait amusantes ».]
— il jouait de manière enjouée mais un peu trop sèchement [Si cette manière de jouer concerne les morceaux à quatre mains, je propose « qu’il interprétait de manière enjouée ». Si c’est une généralité, il faut mettre un point après « amusant(e)s » et il reste la combinaison jouait/enjouée, qui donne une impression de répétition.]
— plusieurs semaines d’affilées [d’affilée]
— Il s’installa avec le violoncelle sur une des chaises de la cuisine que Louise apporta [avait apportée]
— Louise, à moitié surprise mais peu désireuse de le montrer se contenta [Virgule après « montrer ».]
— « Celui-là sur lequel on a tant travaillé." » [Celui sur lequel / Il y a des doubles guillemets fantaisistes.]
— Accompagné, le morceau prenait un dimension complètement différente [une dimension]
— Elle admirait ceux qui savaient faire librement chanter leur instrument mais elle-même se sentait perdue [Virgule avant « mais ».]
— et se croyait aussi peu capable dans cet exercice que d’écrire une mélodie. [Cette tournure est bancale : je propose « aussi peu capable dans cet exercice que dans celui d’écrire une mélodie » ou « aussi peu capable d’improviser que d’écrire une mélodie ».]
— Bien que, elle devait le reconnaître, elle n’eut jamais essayé. [Cette manière de découper la phrase me laisse dubitative / elle n’eût jamais essayé ; subjonctif plus-que-parfait.]
— Devant son silence, il fit taire gentiment son instrument et laissa le silence s'installer. [Répétition de « silence » ; « Devant son hésitation », peut-être ?]
— « Jouez un thème que vous aimez et je vous accompagnerai, on verra ou cela nous mènera » [Point-virgule ou point après « accompagnerai » / « on verra où ».]
— Elle n’était pas sûre de quand il avait commencé [« de savoir quand » ou « du moment où »]
— Un son sombre, organique qui fleurit sur un rire cristallin puis il décrut [« son sombre » ne sonne pas bien ; je propose « Un timbre sombre » et « puis décrut » / j’ajouterais des virgules après « organique » et avant « puis »]
— Elle posa la main droite sur le clavier et sans ouvrir les yeux, se mit à la promener [Il faudrait placer « sans ouvrir les yeux » entre deux virgules.]
— dans un prairie, sous la pluie [une prairie]
— se tendirent l’un vers l’autre, allaient se rejoindre quand d’un bond il repartit et elle à sa poursuite. [Ce passage me semble un peu maladroit.]
— Elle ne le savait pas mais elle riait. Pourchassant le lourd violoncelle [Je mettais plutôt une virgule après « riait ».]
— Il revenait, de plus en plus léger, à contrecourant de son chant, elle s’alourdissait, au contraire, poursuivant dans son sillon [à contre-courant / pas de virgule avant « au contraire » / « poursuivant dans son sillon » n’est pas clair : est-ce qu’elle le poursuit ou elle poursuit simplement sa partie ?]
— Légère à nouveau, elle le rejoint de quelques notes et comme réunis autour de l’autel de leur chant, ils se mirent à tourner [rejoignit / virgule après « et »]
— Puis lentement elle rouvrit les yeux. [Il faudrait placer « lentement » entre deux virgules.]
— Puis il rouvrit les yeux. Elle se détourna. [Elle se détourne de lui ?]
— Il se leva et remballa l’instrument puis pris congé [prit congé ; pourquoi pas simplement : « Il se leva, remballa l’instrument et prit congé » ?]
— Elle lâcha un soupir. « Mon Dieu », dit-elle. [Point d’exclamation après « Mon Dieu ».]
MbuTseTsefly
Posté le 03/05/2020
Bonjour Fannie, pour moi, après leur jeu il n'y a rien à dire, rien à ajouter. Pour ce qui est de l'improvisation, je le vois comme un déblocage chez Louise qui est déjà musicienne. Je ne sais pas vraiment si c'est crédible, pour elle c'est une sorte de petit miracle. Merci pour ton retour et tes corrections.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 17/03/2020
Désolée pour le commentaire un peu creux que je vais te faire, mais je n'ai rien à d'autres à dire car je me suis laissée emporter par ce chapitre très musical :)
Est-ce qu'elle serait en train de tomber amoureuse ? Ce serait tellement marrant et adorable !
MbuTseTsefly
Posté le 17/03/2020
J'ai essayé de rendre ce chapitre érotique, mais à travers le jeu musical - je ne suis pas sûre d'y être parvenue mais j'ai beaucoup aimé l'écrire. En revanche, je le trouve trop court.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 17/03/2020
C'est vrai qu'il est un peu court et comme c'est notre chère Louise adorée, on reste un peu sur notre faim :D
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