Louise

Le destin était rond, bedonnant même, jovial, poli et élégant. Court sur pattes, il avait le physique d’un demi Hardy alourdi de vingt ans. Le genre d’homme à porter un œillet à la boutonnière, des guêtres, un plastron, un parapluie noir. Le destin soulevait son chapeau pour saluer sa voisine mélomane chaque fois qu’il la croisait, chaloupait silencieusement dans la rue comme une apparition d'un autre temps et surtout, aimait s’installer à sa fenêtre pour écouter la pianiste du dessus jouer en été, quand elle laissait la fenêtre ouverte. Il avait de beaux yeux verts émaillés d’or et piquetés de petites tâches noires, une chevelure blanche à peine entamée sur les tempes et une moustache fournie qui lui donnait un air anglais. Il avait emménagé récemment. Louise, stupéfiée, l’écoutait muette lui réciter un discours fleuri et bien étudié. Elle avait peur de comprendre : était-il en train de lui demander de lui enseigner le piano ? Quand elle avait posé l’annonce au magasin de musique, elle avait imaginé des enfants, ses clients habituels. Pas le dandy de l'étage du dessous au style et aux manières désuets. Son costume beige clair, crémeux, taillé sur mesure n’avait pas un pli. Il tenait dans une main son chapeau blanc cassé à bandeau noir et dans l’autre ses gants blancs.

« … je me laisse quotidiennement enchanter par les notes qui s’échappent de votre fenêtre et je me suis dit qu’il n’est pas trop tard pour apprendre. Alors je serais honoré si vous acceptiez de patiemment m’enseigner les rudiments du piano...  Qu’en pensez-vous ? »

« Vous voulez apprendre le piano ? »

« Oui, à raison d’une leçon d’une heure par jour pour commencer. Est-ce possible ? »

« … oui, bien sûr. » Cela la gênait un peu mais elle le fit entrer. Après tout, elle avait mis une annonce, elle n’avait pas spécifié la clientèle qu’elle cherchait.

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Fannie
Posté le 29/04/2020
Voilà donc à quoi ressemble le destin ! Ce monsieur a l’air charmant ; Louise devrait faire sa connaissance, même si ça ne devait pas mener à une relation de couple. Ayant moi-même donné des cours de piano, je pense qu’un adulte motivé, même débutant, est un élève plus intéressant qu’un enfant qui ânonne les mêmes morceaux pendant des semaines. Cependant, l’esprit critique d’un adulte étant plus développé que celui d’un enfant, ça obligera Louise à donner un peu de sa personne durant les cours.
Coquilles et remarques :
— et piquetés de petites tâches noires [taches ; une tâche, c’est un travail à faire]
— Louise, stupéfiée, l’écoutait muette lui réciter un discours fleuri et bien étudié. [Cette tournure a quelque chose de dérangeant ; l’adjectif « muette » devrait être placé entre deux virgules, ce qui ne serait pas le cas d’un adverbe. Autrement, il y a des variantes comme « Louise, stupéfiée et muette, l’écoutait » ou « Louise, muette de stupéfaction, l’écoutait ». Cela dit, j'aime beaucoup le « discours fleuri et bien étudié ».]
— Elle avait peur de comprendre : était-il en train de lui demander de lui enseigner le piano ? [La tournure est un peu lourde avec les deux « de lui » suivis d’un infinitif ; je propose « de lui demander des leçons de piano ».]
— et je me suis dit qu’il n’est pas trop tard pour apprendre [qu’il n’était pas trop tard ; ce monsieur doit respecter les règles de concordance des temps]
MbuTseTsefly
Posté le 29/04/2020
C'est une remarque intéressante - je me suis toujours demandée comment ma prof de violon voyait le fait d'avoir une élève adulte :-) Enfant j'ai appris le piano parce que j'y étais obligée et sans projet, ou défi pour me motiver, ça a été un vrai flop du coup quand un violon a débarqué sans prévenir dans ma vie à plus de 40 ans et que je me suis mise en tête d'apprendre, j'ai cru que je laisserais tomber au bout de 3 semaines et 4 ans et demi plus tard j'en ai autant besoin que de mon café le matin. Mais je me rends bien compte que je suis moins docile que les enfants, que la relation est différente. Bref, Louise est pour le moins mal à l'aise - je me dis que je le serais si j'enseignais la musique. Mille mercis pour ta lecture et tes corrections.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 16/03/2020
Aaah cette chère Louise !
Il est très "cliff hanger" ce chapitre. Moi qui pensait que ce serait le photographe du cours de dessin :D
On se doute que ce dandy va jouer un rôle décisif dans le dernier chapitre de Louise... :)
MbuTseTsefly
Posté le 16/03/2020
Merci, ce chapitre mène à mon préféré :-)
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