Louise

Louise n’organisa pas de fête pour son départ à la retraite. Elle donna ses cours, comme d’habitude, sans y penser. Certains de ses élèves lui apportèrent un présent et elle les remercia sans trop d’émotion, mais avec un de ses magnifiques sourires. Louise n’aimait pas faire étalage de ses sentiments et les tenait en respect. A 17h00, la petite Capucine prit congé et Louise s’adonna au rituel de fin de cours : elle passa le chiffon de microfibre sur le clavier, replaça le chemin de clavier, le lissa et ferma le couvercle. Puis elle alluma une cigarette et s’assit sur le sofa. Elle tira fort sur sa Gitane, plus fort que d’habitude puis laissa lentement sortir la fumée entre ses lèvres. « Et voilà », dit-elle après quelques minutes de silence à contempler les volutes bleues, « on y est. »

Louise n’avait jamais accordé beaucoup de réflexion à la retraite. Elle l’associait à la vieillesse et ne se sentait pas vieille, loin de là. Depuis quelques temps, peut-être à cause de ses séances à l’académie des Beaux-arts, elle ressentait même une fébrilité d’adolescente. Elle n’avait certainement pas fait de plans. Il lui semblait qu’elle aurait bien le temps d’y penser à ce moment-là. Elle se sentait étrangement lasse. Le contrecoup, pensa-t-elle. Elle n’était pas du genre à fêter les évènements, mais il lui semblait soudain qu’il lui fallait marquer la transition d’une pierre blanche, faire quelque chose de sa soirée. Pour le moment, on n’avait pas besoin d’elle à l’académie. Elle hésita un instant à faire le tour de ses amis pour aller manger quelque chose dehors, profiter de cette liberté toute neuve qu’elle ne ressentait pas encore, mais elle décida finalement de passer la soirée dans le silence, à lire le Céline Minard qu’elle dévorait actuellement, un western qu’elle avait acheté par curiosité, ce genre ne l‘ayant jamais tentée jusqu’à ce jour.

Le weekend passa comme tous les weekends. Le samedi, à 15h00, elle se rendit au tea-room pour son rendez-vous hebdomadaire avec Jo qui, en-dehors de cette sortie, était plutôt casanière. Louise avait essayé de la convertir à la nouvelle mode des brunchs du dimanche, qu’elle-même trouvait attrayante mais Josiane n’aimait pas le changement et critiqua tout. Louise renonça et s’offrit quelques brunchs en solitaire. Josiane, qui était un bec à sucre, hésita longtemps, comme chaque samedi, entre un éclair (mocca ou chocolat ?) et une tartelette au citron et se décida finalement pour les deux (éclair mocca) accompagnés d’un thé à la bergamote. Louise préférait le salé et prit deux canapés, l’un aux asperges et l’autre aux crevettes avec un café noir. Elle sortit son paquet de Gitanes et Jo lui rappela que le tea-room était devenu complètement non-fumeurs. « Tu veux aller sur la terrasse ? » demanda-t-elle sur un ton de sacrifice ennuyé. « Non, non" répondit Louise en rangeant le paquet, "simple réflexe. »

Pour quelqu’un qui ne mettait jamais le nez dehors sinon pour faire les courses et pour son rendez-vous hebdomadaire avec sa sœur, Josiane était intarissable, comme beaucoup de personnes qui ne parlent pratiquement pas de la semaine. Elle passa des habituels ragots de quartiers à un commentaire dépité de la marche du monde (vu aux infos) avant de passer bien sûr à la fraîche retraite de Louise. Contrairement à sa cadette, elle y avait accordé beaucoup de réflexion et passa de questions auxquelles Louise ne sut quoi répondre, à une foule de conseils prodigués par la retraitée expérimentée qu’elle était. Louise la trouva particulièrement fatigante et lui en voulut de l’obliger à faire face à une pensée qu’elle avait repoussée toutes ces dernières semaines. Elle aimait laisser les choses venir sans trop se tarauder et, même si elle refusait de l’admettre, l’idée la tourmentait. Elle se sentait comme un passager confortablement installé dans un avion à qui on a demandé de sauter en parachute et qui se tient devant la porte ouverte sur le vide qui l’aspire. Elle devait faire le deuil d’une vie qui lui plaisait bien, dans laquelle elle avait pris ses aises, ses habitudes, pour une liberté qu’elle n’avait pas réclamée et à laquelle elle n’avait jamais songé. La dernière fois qu’elle s’était battue pour sa liberté, c’était pour s’extraire de son désastreux premier mariage. Et ça n’avait rien à voir avec cette page trop blanche sur laquelle elle devait tracer le dernier chapitre de sa vie. En fait, elle ne réalisait pas encore qu’elle ne donnerait plus de cours. C’était le weekend. Lundi elle ne travaillerait pas, comme pendant les vacances. Des vacances…. Sans fin. Ou si, avec une fin. La fin. Cela la faisait frissonner. Elle laissa sa sœur parler et ses pensées glisser loin d’elle, vers les autres clients, rêveuse. Une femme dans une robe d'été violette avait un peu de crème pâtissière sur le menton. Un baryton joufflu expliquait sur un ton énervé à une femme qui ne cachait pas son ennui les avantages du vote sur la modification de la loi sur l’asile. Une élégante senior en tailleur cerise humait son thé. Louise avait envie d’être avec elle. D’humer son thé en silence. Josiane faisait partie de ces gens qui ressentent le silence entre deux personnes comme une hostilité.

Elle fut soulagée, une heure tard, quand sa soeur, ponctuelle, annonça qu’elle voulait prendre le bus de 16h11, se leva et régla l’addition. Elles payaient chacune leur tour. Elles se firent la bise puis Jo disparut au coin de la rue tandis que Louise s’attarda un moment dans la rue pour fumer une cigarette puis décida soudain qu’avec tout ce temps à occuper, comme Jo le lui avait si bien fait comprendre (tu verras, tu vas ressentir un grand vide mais ensuite tu arriveras à le meubler – allait-elle faire comme sa sœur ? Se perdre dans un rêve d’enfance ?) elle descendit l’escalier qui menait à la librairie et s’attarda entre les rayons des nouveautés, se laissant tenter par les titres autant que par les illustrations de couverture, errant d’une quatrième à une critique, hésitant entre les genres, tentant de se souvenir des romans qu’elle s’était promis d’acquérir… Au bout d’une demi-heure, elle quitta le magasin avec une dizaine de romans et une biographie de Barbara.

Barbara. Quand Louise avait découvert Barbara, elle s’était mise à rêver de femme piano. Elle avait toujours voulu être pianiste. Elle avait commencé à jouer très jeune, cela faisait partie de l’éducation d’une jeune fille selon les critères de sa mère mais ensuite, quand elle avait déclaré vouloir devenir pianiste, ses parents lui avaient opposé un refus catégorique. Elle avait été éduquée pour devenir une bonne maîtresse de maison. Il n’était pas envisageable qu’elle travaille, encore moins qu’elle mène la vie dissolue d’une artiste. Elle avait donc fait le deuil d’une vie d’artiste tout en continuant d’entretenir son talent et, après s’être extraite du mariage raté qui avait tant plu à ses parents et dont elle eut une fille, Cassandre, elle épousa un artiste-horloger qui tenait un atelier de réparation dans une ruelle près du marché, Henri. Un mariage modeste qui révolta sa famille et elle fit ce qu’elle aurait voulu avoir le courage de faire pour le piano : elle les envoya sur les roses. Mais s’étant convaincue depuis longtemps qu’il était trop tard pour devenir pianiste elle ne pensa même pas à tenter l’aventure. En revanche, elle commença à donner des cours, d’abord dans une école puis à domicile. Le troisième chapitre de sa vie s'écoula entre l'éducation de sa fille, ses cours de piano, son mari et les sorties dominicales. Jusqu'au jour où la mort faucha Henri alors qu'il rentrait de l'atelier. Un accident de bus.

La semaine passa lentement entre musique et lecture et elle entama le weekend avec la même sensation de chute libre qu'elle tentait de maquiller sous des airs de vacances et, quelque part au creux de son estomac, un nœud d’angoisse qu’elle ignorait de son mieux. Lorsque l’académie l’appela pour de nouvelles séances de pose, elle accepta avec un peu trop d’enthousiasme. Louise finit par l’admettre, elle avait déjà commencé à s’ennuyer. Et ça risquait de durer.

Trois mois après avoir pris sa retraite, elle avait visité la plupart des expositions de la région et alentour, attendait impatiemment les séances de pose, les soirées jass et même, la rencontre du samedi. Elle feuilleta les catalogues de voyage, c’était cher mais tentant. En avait-elle vraiment envie cependant ? Elle finit par se décider pour un voyage à Vienne et en revint enchantée par la ville et sa scène culturelle, mais convaincue aussi que ce n’était pas sa tasse de thé. C’est à ce moment-là qu’elle décida de recommencer à donner quelques cours privés. Et que le destin vint frapper à sa porte.

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Fannie
Posté le 26/04/2020
C’est amusant : j’imaginais que Louise était déjà à la retraite dès le premier chapitre et qu’elle donnait des cours privés. Avec ce que je connais de son caractère, je n’ai aucune peine à imaginer que la retraite soit trop ennuyeuse pour elle. Elle devrait retrouver une activité qui ressemble à du travail. À moins que le destin qui frappe à sa porte remplisse le vide…
Ce chapitre permet de mieux la connaître; c'est sympa.
Coquilles et remarques :
— Puis elle alluma une cigarette et s’assit sur le sofa. Elle tira fort sur sa Gitane, plus fort que d’habitude puis laissa lentement sortir la fumée entre ses lèvres. [Répétition de « puis » Il faudrait placer « plus fort que d’habitude » entre deux virgules.]
— Depuis quelques temps, peut-être à cause de ses séances à l’académie des Beaux-arts [quelque temps ; ça veut dire un certain temps / l’Académie des Beaux-Arts]
— ce genre ne l‘ayant jamais tentée jusqu’à ce jour [l’ayant ; l’apostrophe est à l’envers]
— avec Jo qui, en-dehors de cette sortie [en dehors ; sans trait d’union]
— Louise avait essayé de la convertir à la nouvelle mode des brunchs du dimanche, qu’elle-même trouvait attrayante mais Josiane [Il faudrait mettre « qu’elle-même trouvait attrayante » entre deux virgules.]
— entre un éclair (mocca ou chocolat ?) / (éclair mocca) [moka ; apparemment, « mocca » est une variante étrangère]
— « Non, non" répondit Louise en rangeant le paquet, "simple réflexe. » [Les deux paires de guillemets sont asymétriques.]
— Elle passa des habituels ragots de quartier [de quartier ; à moins qu’elle connaisse ceux de différents quartiers]
— elle y avait accordé beaucoup de réflexion et passa de questions auxquelles Louise ne sut quoi répondre, à une foule de conseils [et elle passa ; comme les verbes se sont pas conjugués au même temps, il vaut mieux répéter le sujet / répétition de « passa » / il faudrait placer « auxquelles Louise ne sut quoi répondre » entre deux virgules ou enlever la virgule après « répondre »]
— En fait, elle ne réalisait pas encore qu’elle ne donnerait plus de cours. [Je propose « elle ne se rendait pas encore compte » ; l’Académie française déconseille l’emploi de « réaliser » dans le sens atténué de se rendre compte.]
— Des vacances…. Sans fin. [Je mettrais une minuscule à « sans » parce qu’elle continue sa phrase après une hésitation.]
— D’humer son thé en silence. [De humer ; c’est un « h aspiré ».]
— Elle fut soulagée, une heure tard, quand sa soeur, ponctuelle, [plus tard / sa sœur ; ligature]
— Elles se firent la bise puis Jo disparut au coin de la rue tandis que Louise s’attarda un moment dans la rue [s’attardait]
— puis décida soudain qu’avec tout ce temps à occuper, (...) elle descendit l’escalier qui menait à la librairie [Répétition de « puis ». / La phrase est longue, trop longue, surtout la parenthèse. / Si on enlève la parenthèse et la proposition incise – qui est aussi une sorte de parenthèse –, on voit que la phrase est bancale.]
— après s’être extraite du mariage raté qui avait tant plu à ses parents et dont elle eut une fille [elle avait eu]
— Mais s’étant convaincue depuis longtemps qu’il était trop tard pour devenir pianiste elle ne pensa même pas à tenter l’aventure. [Virgule après « pianiste ».]
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 09/02/2020
Hello !
Je viens de faire ma petite lecture du dimanche matin. C'est presque devenu un rituel :)
C'est une bonne idée de faire partir Louise à la retraite au début et qu'à la fin elle recommence à donner des cours, plutôt que de faire durer l'ennui sur un ou plusieurs chapitre. Tu as su dire l'essentiel en un chapitre et rester fidèle à la personnalité du personnage ; on sait que la retraite ce n'est pas pour elle, donc on ne va pas faire durer son ennui plus longtemps.
Je suis curieuse de savoir qui est ce "destin" qui vient frapper à sa porte. Le photographe peut-être ? (je sais que tu ne me donnera pas la réponse haha)
MbuTseTsefly
Posté le 09/02/2020
Ah! Alors j'ai raison de publier le samedi plutôt que le dimanche! Va falloir que je ,tienne le rythme. La réponse va venir mais pas avant d'avoir rendu visite à quelques autres personnages
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