Louise

Berthil cherchait une muse. Il arpentait les rues, passait des heures sur les terrasses des cafés à regarder passer la foule dans l’espoir de la rencontrer. Il suivait aussi le cours de dessin académique dans ce but. Il cherchait une beauté diaphane préraphaélite, ou une mystérieuse beauté noire car il adorait les œuvres du douanier Rousseau autant que celles de Gauguin et se proposait de les reproduire en photographie. Berthil avait des goûts très hétéroclites mais peu modernes et il se cherchait toujours. Corps nus après corps nus, il esquissait les jeunes femmes sans les voir (peut-être ne savait-il pas reconnaître le préraphaélite en elles), les hommes en s’efforçant d'adopter un regard de médecin, et des modèles mûrs qu'il peinait à saisir. Il y avait celle qui ressemblait à une déité africaine de la fertilité, toute en courbes et en plis que la lumière révélait subtilement. Il la trouvait magnifique et impossible à esquisser. La centenaire toute maigre à la chevelure blanc neige qui se perdait dans le drapée était insolite, le cinquantenaire bien mis qui posait comme s’il était assis dans un hall de gare à attendre le train l'amusait et cette femme, la soixantaine passée avec ses airs de fille de bonne famille qui leur lançait des regards amusés. Il se demandait parfois si ce n’était pas elle qui les étudiait.

Ce soir c'est elle. Elle entre dans la pièce, pieds nus, enveloppée d’un peignoir mauve en éponge, s’assoit sur le piédestal, les jambes croisées et une longue tresse court le long de son bras gauche. Amélie lui parle. Elle défait la tresse et ses longs cheveux argentés cascadent sur ses épaules en boucles soyeuses. Elle range l'élastique dans la poche de son peignoir, repousse une mèche argentée de devant ses yeux et laisse presque théâtralement tomber le peignoir. Elle s’amuse. Amélie lui fait prendre une pose entre le penseur de Rodin et la Mélancolie de Dürer. Ses longs cheveux tombant lui donnent l’air d’un de ces esprits – fantômes qui hantent les contes japonais. Sa poitrine pointue joue avec la gravité. Jacques l’esquisse déjà, enthousiaste. Il l’adore. Berthil voit en elle une rose fanée mais elle l'intrigue avec son regard amusé. Peut-être... Elle devait être très belle autrefois. Elle est très belle ! Bien sûr qu'elle l'est ! S'il pouvait partir en quête de cette beauté avec son appareil... Sa peau parcheminée a des reflets dorés. Il la trouve très difficile à dessiner. Mais en photo, peut-être...

A la fin de la séance, Louise se lève, remet son peignoir et se dirige vers la pièce qui sert de vestiaire. Elle se change, refait son chignon, reprend son apparence ordinaire et sourit dans le miroir. Lorsqu’elle quitte la pièce, l’un des artistes l’attend dehors. Il veut lui parler. Elle hésite. Il vaut tout de même mieux ne pas trop fréquenter ces jeunes qui la dessinent nue. Mais en même temps, elle est intriguée. Il la regarde curieusement, comme s'il cherchait à voir au-delà, à lire son visage. Cet air affecté d'artiste qui s'y connaît l'agace et la flatte en même temps. Cela lui rappelle le temps des galants et soupirants maladroits dans leur assurance qui évoluaient autour d'elle comme des satellites. Louise était très belle dans sa jeunesse avec son teint mat, ses grands yeux noirs ornés de très longs cils et ses sourcils parfaits. La cascade de jais de ses cheveux s’est couverte d’écume mais on perçoit encore sous cette blancheur argentée l’ombre épaisse de la chevelure de sa jeunesse. Une beauté qui a muri sous le polissage des ans plutôt que de s'être affaissé sous son poids. Il lui explique qu’à côté du dessin, il fait aussi de la photographie et qu’il voudrait qu’elle pose pour lui. Qu’elle l’inspire. Qu’il voit déjà une magnifique série de photographies qui pourrait lui servir de projet pour son travail final de diplôme. Elle le trouve exalté mais amusant. Et elle refuse. La photographie, c’est un pas trop loin au-delà de la limite de la décence. Il insiste un peu puis lui donne sa carte, au cas où elle changerait d’avis. Elle prend la carte par politesse et lui souhaite le bonsoir.

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Fannie
Posté le 20/04/2020
Comme Liné, j’ai cru au début que Berthil était un senior à cause de son prénom. J’aime bien Louise, que tu nous fais découvrir peu à peu. Je comprends son refus : la photographie, c’est quand même autre chose. Tant qu’il s’agit d’un dessin, il est toujours possible qu’il soit sorti de l’imagination de l’artiste, mais une photo, c’est la preuve irréfutable qu’elle a posé nue ; elle permet aussi de l’identifier plus facilement et elle peut circuler.
Coquilles et remarques :
— Il la trouvait magnifique et impossible à esquisser. [Je mettrais plutôt « magnifique, mais impossible à esquisser ».]
— qui se perdait dans le drapée était insolite [le drapé]
— le cinquantenaire bien mis [le quinquagénaire]
— qui posait comme s’il était assis dans un hall de gare à attendre le train l'amusait et cette femme [Ici, j’ajouterais une virgule avant « et ».]
— s’assoit sur le piédestal, les jambes croisées et une longue tresse court le long de son bras [Il faudrait placer « les jambes croisées » entre deux virgules ; autrement, le verbe « court » tombe comme un cheveu sur la soupe.]
— repousse une mèche argentée de devant ses yeux [Comme il y a déjà « argentés » un peu avant, je te suggère d’enlever « argentée » ici.]
— Ses longs cheveux tombant lui donnent l’air [tombants]
— Berthil voit en elle une rose fanée mais elle l'intrigue avec son regard amusé. [Virgule avant « mais ».]
— A la fin de la séance [À]
— s’est couverte d’écume mais on perçoit encore [Virgule avant « mais ».]
— Une beauté qui a muri [As-tu volontairement choisi la graphie rectifiée ?]
Liné
Posté le 20/04/2020
J'ai toujours eu quelques réticences autour du sujet artiste/muse. On y trouve souvent la preuve du regard dominant (... voire salissant) des hommes sur les femmes ou des personnes blanches sur les personnages noires, enrobé de ce côté "moi, artiste, je t'élève toi, muse qui m'est inférieure, au rang d'objet artistique immortel". Je ne sais pas si tu as eu l'occasion de voir Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, mais le revirement de situation qu'elle y développe m'a fait du bien.

Bref - tout un détour pour dire que j'aime beaucoup ce chapitre, à mi-chemin entre l'adoration un peu étrange de Berthil et le refus poli de Louise. Je n'ai ni son âge ni son expérience, mais j'aurais naturellement rencontré la même réticence.

Je n'ai pas compris tout de suite que Berthil était étudiant. Au vu du prénom, que je trouve assez rare (peut-être pas en Suisse ?) et des personnages de ton recueil, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait d'un senior.

Merci pour cette belle lecture et à bientôt !
MbuTseTsefly
Posté le 20/04/2020
Oui Berthil est jeune et un peu romantique, d'où le terme muse. Non, je connais Sciamma, mais je n'ai pas vu ce film là - je vais noter. Elle fait des films très intéressants. Berthil est en effet un nom rare, j'ai eu un camarade de lycée de ce nom et c'était déjà rare, d'ailleurs Louise devait faire une réflexion par rapport à son nom plus tard mais finalement j'ai effacé cette partie. Merci pour ta lecture, le personnage de Berthil se développe un peu plus tard.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 05/02/2020
Hello MbuTseTsefly,

Louise est également mon personnage préféré. On sent qu'elle t'inspire car tu la rend vraiment attachante et mystérieuse à la fois. Si j'avais du talent en dessin, j'aurais presque envie de faire son portrait en m'appuyant sur tes descriptions :)
MbuTseTsefly
Posté le 05/02/2020
Louise vient d'un exercice d'écriture - on devait façonner un personnage et ensuite lui donner quelque chose d'inattendu. Ensuite, j'ai voulu continuer de la développer et c'est à partir de Louise que je me suis mise à créer les autres personnages.
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