Louise

Notes de l’auteur : Le texte contient des helvétismes

Le silence, enfin. Louise raccompagna la petite Capucine à la porte. Ouf. Cinquante francs de gagnés, pas de quoi adoucir sa très prochaine retraite. Pendant quarante-cinq infernales minutes, la gamine avait martelé le clavier d’ivoire penchée sur la partition qu'elle déchiffrait note après note, enfonçant chacune lourdement, comme pour confimrer qu'elle avait trouvé la bonne.

Louise passa un chiffon de microfibre sur les touches jaunissantes de son crapaud centenaire, replaça le chemin de clavier en dentelle que sa sœur lui avait crocheté et abaissa le couvercle.

Josy. Jo. Ses longs doigts squelettiques ne s'arrêtaient jamais et produisaient avec la dextérité de pattes d’araignée tissant sa toile: nappes, napperons, serviettes et mouchoirs quand elle ne travaillait pas sur son grand œuvre dont elle parlait avec la même révérence qu’un compositeur de sa symphonie : sa robe de mariée. Josiane était une vieille fille qui tissait sa septantaine avec des rêves d’adolescente.

Louise prit un paquet de Gitanes bleues sur un dressoir Louis XV qui occupait le tiers de l’espace. Le crapaud en occupait un autre tiers. Avec un fauteuil couvert de dentelles (Jo) et un lampadaire avec un abat-jour pareillement garni, c’étaient les seuls meubles dans le salon. Louise recevait rarement et dans la cuisine, autour de la table en formica. Généralement le soir, pour une partie de jass sous le vénéré coucou de feu son mari.

Elle alluma sa clope, se posa un instant sur le tabouret du piano et se remplit les poumons avec délectation avant d’expirer un nuage bleuté. Le coucou d'Henri chanta six fois. Il était temps d’y aller. Elle écrasa sa cigarette à moitié fumée dans un cendrier de cristal posé sur le piano et lissa sa longue jupe écossaise grise, tira sur ses bas de soie blancs et réajusta son pull en cachemire écru. Dans le corridor, elle s’examina dans la psyché. Elle défit son chignon, pinçant les épingles entre ses lèvres, tressa et entortilla ses longs cheveux gris aux réminiscences noires dans un nouveau chignon qu’elle serra au bas de sa nuque. Elle ramena deux mèches bouclées devant ses oreilles, petite coquetterie qu’elle gardait de sa jeunesse. Elle échangea ses confortables pantoufles pour une paire de bottines en cuir bien cirées, enfila son cardigan beige et plaça sur sa tête un bibi assorti en laine feutrée avec un petit nœud simple sur le côté. Un dernier coup d’œil dans le miroir.

L'ascenseur étroit se frottait au mur en ronronnant. Le contreplaqué acajou brillait sous l'ampoule chaude. La protection pliable manuelle vibrait en grinçant. Elle vérifia encore une fois sa mise dans le miroir puis, arrivée en bas, sortit en faisant claquer avec délice ses bottines sur le marbre sonore. Le pas déterminé. C'est comme cela qu'elle voulait qu'on la reconnaisse.

Dehors un crachin maladif l'enveloppa, transformant la rue et les passant en ombres grises et diaphanes. Elle seule se sentait réelle et colorée. Elle aimait quand les éléments peignaient des tableaux dramatiques. Louise saisit l'instant à plein poumon puis, lâchant un soupir d'aise, sortit un petit parapluie noir de son sac, le fit claquer et repartit d'un pas sûr, bercée par la caresse légère de la pluie sur la toile du parapluie, charmée par les feux multicolores qui se reflétaient sur l'asphalte mouillée. Dans le bus, quelqu'un avait tracé un poisson sur la vitre embuée. Elle s'amusa à contempler la ville à travers ses écailles, les gouttes qui faisaient la course et grossissaient en absorbant les autres. Quelqu'un s'assit à côté d'elle. Les basses sourdes d'un rythme techno émanaient de sa masse et semblaient marquer les battements de son coeur. Elle se laissa bercer. Son parapluie s'égouttait contre sa jambe, elle sentit un filet d'eau glisser le long de sa cheville. Elle laissa glisser.

La pluie s'était endurcie et le vent s'était levé. La place, très exposée, était fouettée par des vagues d'eau argentées qui déferlaient en pliant les arbres et les gens. Le parapluie se retourna comme une énorme chauve-souris prenant son envol. Elle tenta sans succès de le fermer, fouettée par les éléments. Son cardigan trempé ne suffisait plus, elle tenait son bibi à la main. Elle avait envie de rire mais elle avait froid. Le feu passa enfin au rouge pour les voitures, bétail effrayant mais obéissant fixant sur elle leur regards froids et lumineux. Le feu passa au vert pour elle, elle défila sous leurs regards scrutateurs, cardigan flottant autour d'elle, noctule battant de l'aile à son bras, les mèches mouillées de ses cheveux collés au visage. Elle jeta au troupeau un regard fier, dramatique de femme que la tempête magnifie. Elle traversa la place et grimpa les marches de granit qui menaient au musée, un bâtiment néoclassique couleur parchemin avec une entrée de style dorique. L'immense porte de chêne sculpté s'ouvrit avec un déclic devant elle et elle s'enfonça dans le palais de marbre tandis que la porte claquait sur la tempête derrière elle.

Ne resta plus que le silence. La démesure. Le froid. Le palais dormait mais un couloir à droite était éclairé par une veilleuse. Elle s'y enfonça. Elle avait froid. Elle se faufila de couloirs vides en couloirs vides, qui s'allumaient sur son passage, jusqu'à un petit vestiaire. Elle alluma, ferma à clé puis se débarrassa rapidement de ses vêtements, se tamponna avec une serviette moelleuse et enfila une robe de chambre mauve. Elle s'assit devant la petite table de maquillage, défit sa coiffure, sécha ses cheveux en les pressant délicatement avec la serviette puis refit la tresse qu'elle laissa pendre sur son épaule. Elle rangea ses affaires près du radiateur qu'elle régla au maximum, chaussa des pantoufles qui s'accordaient à la robe de chambre puis quitta la pièce en éteignant la lumière et s'enfonça à nouveau dans le couloir jusqu'à une porte blanche, en bois derrière laquelle on babillait. Elle tourna la poignée et se glissa dans la pièce encombrée, qui sentait la poussière et la sueur.
« Enfin ! » entendit-elle.
« J'ai été prise dans un ouragan » s'excusa-t-elle en riant. Elle monta sur l'estrade, laissa tomber robe de chambre et pantoufles et s'installa sur une chaise de bois, prenant la pose qu'on lui indiquait.

Elle était prête. Sa deuxième journée pouvait commencer. Pour joindre les deux bouts, elle posait nue à l’Ecole des Beaux-arts.

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Fannie
Posté le 18/04/2020
Coucou MbuTseTsefly,
C’est avec plaisir que je viens de commencer cette histoire pleine de charme. Je vais donc m’installer chez toi pour un moment.  :-)
Ce sera intéressant de voir si je détecte les helvétismes : rien n’est moins sûr.  ;-)
Sans vouloir être méchante envers Louise, si elle laisse son élève déchiffrer pendant toute la leçon, ce n’est pas une bonne prof. Mais je compatis : dans ma jeunesse j’ai enseigné le piano et certains de mes élèves – hélas la majorité –, comptaient sur les leçons pour apprendre leurs morceaux.
Ma sœur aînée a brièvement passé par l’école des Beaux-Arts de Genève. (Entre-temps, tout le système a changé et l’école n’a plus le même nom, il me semble.) Elle me parlait des cours avec des modèles nus ; je me suis toujours demandé qui pouvaient être ces modèles, quel genre de personnes acceptaient de se dénuder dans ce contexte (cela dit sans jugement négatif).
Coquilles et remarques :
— Ouf. [Il faudrait mettre un point d’exclamation.]
— la gamine avait martelé le clavier d’ivoire penchée sur la partition [Il faudrait ajouter une virgule avant « penchée ».]
— comme pour confimrer qu'elle avait trouvé la bonne [confirmer ; lettres inversées]
— d’araignée tissant sa toile: nappes [Il manque l’espace insécable.]
— Josiane était une vieille fille qui tissait sa septantaine avec des rêves d’adolescente. [Très belle métaphore.  :-) Dommage qu’il y ait déjà le verbe « tisser » un peu avant.]
— Avec un fauteuil couvert de dentelles (Jo) et un lampadaire [Je trouve que « de Jo » ou « crochetées par Jo » seraient préférables à « (Jo) ».]
— Louise recevait rarement et dans la cuisine [Cette tournure a l’air bancale ; un adverbe comme « toujours » ou « seulement » serait préférable à « et ».]
— Elle alluma sa clope [Je trouve que le mot « clope » détonne dans le style ambiant ; la répétition de « cigarette » ou « mégot » pour la cigarette à moitié fumée me sembleraient moins dérangeants (même si certains dictionnaires le considèrent comme familier).]
— Elle échangea ses confortables pantoufles pour une paire de bottines [Elle échangea (…) contre.]
— Louise saisit l'instant à plein poumon [à pleins poumons]
— qui se reflétaient sur l'asphalte mouillée [mouillé ; asphalte est masculin]
— semblaient marquer les battements de son coeur [cœur ; ligature]
— fixant sur elle leur regards froids et lumineux [leurs regards ; mais tu ne peux pas associer l'adjectif possessif « leurs » à un substantif singulier comme « bétail », même si c’est un singulier collectif]
— les mèches mouillées de ses cheveux collés au visage [collées ; il faut l’accorder à « les mèches »]
— Elle jeta au troupeau un regard fier, dramatique de femme que la tempête magnifie. [Très belle image qui donne une idée de la manière dont elle se perçoit.]
— Le palais dormait mais un couloir à droite [Virgule avant « mais ».]
— qui s'allumaient sur son passage, jusqu'à un petit vestiaire. Elle alluma [Pour éviter la répétition, « qui s’illuminaient », peut-être ?]
— qui s'accordaient à la robe de chambre puis quitta la pièce [Comme la phrase est longue, j’ajouterais une virgule avant « puis ».]
— jusqu'à une porte blanche, en bois derrière laquelle [Il faudrait enlever la virgule après « blanche » ou placer « en bois » entre deux virgules.]
— à l’Ecole des Beaux-arts [L’École ; des références comme l’Académie française et Grevisse recommandent de mettre les accents sur les majuscules parce qu’ils ont pleine valeur orthographique (même si le site officiel de l’école n’en met pas).]
Il y a des passages où un trop grand nombre de phrases d’affilée commencent par un sujet suivi d’un verbe. Par exemple depuis « Le parapluie se retourna comme une énorme chauve-souris » jusqu’à la fin du paragraphe, et depuis « Elle s'y enfonça » jusqu’à « Elle tourna la poignée ». (Il y en a même deux de suite qui commencent par « Le feu passa au »). Une plus grande variété de tournures augmenterait la fluidité du texte.
Comme d’habitude, j’ai trouvé un certain nombre de choses à redire sur la forme, mais je trouve que tu présentes le personnage de Louise avec finesse et sensibilité dans un chapitre bien écrit, au style agréable.
MbuTseTsefly
Posté le 18/04/2020
Merci beaucoup Fannie pour ta lecture très attentive, je vais corriger tout cela et en effet, varier plus les phrases. Oui, Louise n'est pas forcément une prof de piano très motivée, elle ressemble un peu à celle que j'ai eue enfant. Je la vois comme une bourgeoise sans le sou qui aurait aimé vivre dans la haute société mais s'est retrouvée réduite à enseigner son talent pour vivre. Talent superficiel d'ailleurs. J'espère que la suite va te plaire, mon écriture est très inégale.
Suze
Posté le 14/04/2020
Superbe texte. J'aime beaucoup le style d'écriture.
Puisqu'il faut bien chipoter un peu j'ai quelques remarques mineures:
- le paragraphe sur la soeur ne me convainc pas là ou il est placé. Je resterais centrée sur Louise. A moins qu'il y ait une bonne raison pour que Louise pense à sa soeur. Dans ce cas il vaudrait l'évoquer plus précisément à mon avis.
- cela a déjà été évoqué, mais effectivement, le rythme est lent sauf pour le dernier paragraphe, et cela fait un peu l'effet d'un bon vin qui manquerait de longueur en bouche.
MbuTseTsefly
Posté le 14/04/2020
Bonjour Sure, merci pour ta lecture et ton commentaire. Je suis contente que mon écriture te plaise. Oui, Josiane revient, elle a sa nouvelle à part mais les deux textes s'entremêlent. J'ai ajouté la partie avec Louise dans la rue suite au commentaire d'arno pour étoffer un peu alors c'est possible que ce ne soit plus le même rythme. Ca donne une couleur supplémentaire à la personnalité de Louise. Je vais voir ça, encore merci.
Gégé
Posté le 11/04/2020
L'idée est originale, c'est agréable à lire !
Par soucis de lisibilité, j'aurais bien aimé qu'il y a ait plus de paragraphes, pour bien segmenter chaque idée :)
MbuTseTsefly
Posté le 12/04/2020
Merci Gégé pour ta lecture et ton commentaire. Tu as raison, il y avait au moins deux possibilités de sauter à la ligne, je les ai segmenté.
Folklore
Posté le 10/04/2020
"Elle seule se sentait réelle et colorée. Elle aimait quand les éléments peignaient des tableaux dramatiques"

"Elle avait envie de rire mais elle avait froid."

" Elle jeta au troupeau un regard fier, dramatique de femme que la tempête magnifie."

Quelle magnifiques phrases que voilà. J'ai tellement aimé l'écriture !
Avec une action toujours dans le présent, sans aucune indication du futur possible.
On accompagne doucement cette petite dame jusqu'à la fin, sans se presser. On ressent en très peu de temps son caractère sans qu'il soit définit.
Bravo !
MbuTseTsefly
Posté le 11/04/2020
Merci Folklore pour ton chouette commentaire. Ce sont des phrases (tout un passage en fait ) que j'ai ajoutées suite au commentaire de Arno, je suis très contente que ça te plaise.
Liné
Posté le 29/03/2020
Hello,

J'ai beaucoup aimé ce premier chapitre ! La "chute" est superbe, très bien amenée. On a forcément envie d'en savoir plus sur ce personnage de femme âgée, propre sur elle, professeure et poseuse - et en même temps, ce chapitre peut tout à fait se lire comme une nouvelle en soi.

On a l'impression que Louise évolue dans un monde à part, un peu oublié, très lointain et désuet. On la voit chez elle, puis passer dans une espèce de "sas" de modernité (on comprend alors que l'histoire se déroule à l'époque contemporaine), puis re-rentrer dans un endroit mystérieux. Sans ces pérégrinations et les descriptions d'éléments modernes autour d'elle, Louise me ferait penser à un personnage de conte intemporel.

L'écriture est toute fine, toute précise... Bref, je repasserai bientôt par ici !

A très vite :-)
MbuTseTsefly
Posté le 29/03/2020
Merci pour ta lecture et ton commentaire Liné, c'est marrant, je n'avais pas du tout vu cela comme ça - des sas temporels. Je joue sur les contextes - vieille femme bourgeoise qui pose nue pour arrondir ses fin de mois mais ta lecture apporte une dimension de plus - je vais y songer et voir comment je peux consciemment garder cela.
Sæhrímnir
Posté le 26/01/2020
Très bon premier chapitre. Superbement écrit, et une grande maîtrise des enchaînements. Je vais évidemment lire la suite.
Petite coquille : "confimrer"
MbuTseTsefly
Posté le 27/01/2020
Merci beaucoup pour la lecture et le commentaire, je vais corriger cela. Bonne lecture.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 26/01/2020
Hello MbuTseTsefly,

Tout d'abord, petit coquille qui passe inaperçue :
- "comme pour confimrer qu'elle avait trouvé la bonne" > les lettres de confirmer ont voulu jouer un tour en se mélangeant :)

Ensuite, il me semble que la description de Jo au 3ème paragraphe mériterait peut-être un point ou quelques virgules pour faciliter la lecture. J'ai trouvé la phrase un peu longue à lire et à comprendre.

En dehors de ça, j'ai eu beaucoup de plaisir à lire ton texte. Tes descriptions sont très réussies. Les sens du lecteur sont sollicités, son imaginaire aussi.
Bravo pour la description du trajet et des sensations de ton personnage avant d'arriver à la surprenante révélation. Surprenante en effet, et c'est encore une fois très bien joué de ta part. Au début, je me suis imaginée une vieille femme un peu coincée et sévère à la manière d'Isabelle Huppert dans La Pianiste or à la fin on découvre qu'elle pose nue dans une école, et même si c'est pour arrondir ses fins de mois, elle semble le faire de bon cœur. Bravo :)
MbuTseTsefly
Posté le 27/01/2020
Merci beaucoup pour la lecture et l'excellent commentaire. Je vais revoir le 3ème paragraphe. Et corriger la coquille.
arno_01
Posté le 01/01/2020
Bien écrit on a envie de découvrir la vie de cette professeure de musique, âgée, dans un atmosphère un peu veilliote, qui continue de prendre soin d'elle, et la pose nue pour les beaux arts.
Seule la dernière phrase me gène un peu. N'arrive-t-elle pas trop tôt ?
On a pas eu le temps de se demander ou pouvait-elle aller, que tu nous donnes une réponse surprenante.
Pour que la surprise prennent toute sa valeur, il faut laisse le temps à la personne de se questionner, le temps de faire monter le suspens. Ne pourrait-tu pas décrire le trajet ? indiquer qu'elle se rend quelques part pour 'joindre le deux bouts', décrire un peu le lieu où elle arrive, puis enfin tu surprend le lecteur en indiquant qu'elle pose nue.
MbuTseTsefly
Posté le 01/01/2020
Merci pour ton commentaire Arno. La surprise de la dernière phrase vient assez rapidement c'est vrai, j'ai écrit ce texte sous la contrainte d'un nombre très limité de mots pour façonner un portrait à partir duquel j'ai brodé. Mais j'imagine bien en effet une version où on la verrait se rendre à l'école, se changer puis prendre sa place sur l'estrade devant les étudiants. Je vais m'y atteler, merci.
MbuTseTsefly
Posté le 03/01/2020
Voilà, j'ai ajouté le trajet qui était une bonne occasion d'explorer un peu plus la personnalité de Louise.
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