L'orage

Par Maud14
Notes de l’auteur : Allô tout le monde! Je m'excuse pour le temps d'attente, mais me revoici! J'espère que mon histoire vous plais toujours autant, et je vois qu'elle continue de vivre, mais lorsque je ne suis pas là! J'ai une petite question pour vous, lecteurs, qu'est-ce qui vous plait dans cette histoire?

« Je ne suis pas écologiste par conviction. Je n’ai jamais trouvé amusant ni le fait de s’inquiéter pour nos futurs enfants, ni de s’évertuer chaque jour à réduire mon emprunte carbone. C’est bien plus agréable de consommer ce qu'on désire sans se préoccuper de la trace qu’on laisse sur le monde. Je ne suis pas écologiste par conviction, mais par souci de justesse, et sans doute de justice. Oui c’est encombrant pour l’esprit, mais c’est libérateur pour demain! », s’exclama Hyacinthe avant de boire une longue gorgée encore fumante de café. Dès le réveil, elle avait été prise dans le débat entre Marco et Manu, les premiers levés, alors que le sommeil ne l’avait pas encore totalement quitté. Des marmottes passèrent sous leurs yeux, à travers la moustiquaire de la terrasse qui empêchait leur peaux d’être l’abreuvoir des moustiques et autres bibittes comme les appelait Manu.

« Je crois qu’on a plus trop le choix d’être écologiste ou non », souligna Marco avant de verser un long et épais filet de sirop d’érable sur sa crêpe.

« Pourtant tu vois bien qu’il y a des centaines de milliers de personnes qui sont encore climatosceptiques », grogna Hyacinthe.

« C’est un non sens »

« Ces gens-là sont des non-sens », affirma Manu avant de s’allumer un joint de CBD. L’odeur chatouilla les narines de la jeune femme ce qui lui donna méchamment envie de fumer.

Ali les rejoignit quelques temps plus tard, des épis plein les cheveux, les yeux collés et la trace des draps sur sa joue. Deux tasses de cafés plus tard, ses yeux commençaient à retrouver leur vivacité et il s’enquérait auprès de Marco de la journée qu’il leur avait prévenu. L’italien proposa qu’ils remontent plus au Nord du Québec et qu’ils campent dans un parc naturel. « Il n’y a que de cette façon qu’on peut vraiment s’approcher de la nature, de sa faune et de sa flore », avait-il déclaré, le menton relevé et la conviction dans la voix.

« Il est parti? », demanda soudain Ali, le regard fouillant les alentours.

Hyacinthe comprit qu’il parlait d’Alexandre. Et son ventre se noua à nouveau. Elle  ne l’avait pas vu du matin et l’angoisse se tapissait quelque part au fond d‘elle. Puis, elle vit les yeux mordorés d’Ali se figer et l’ombre d’un sourire fit frémir le coin de ses lèvres.

« Ah non. Il est bien là »

A ces mots, Hyacinthe se leva et suivit le regard de son ami, fixé quelque part par dessus la rambarde de la terrasse. Une onde remua à la surface du lac au loin, laissant dans son sillon de longues vaguelettes frisants l’eau. Une tâche sombre en émergea, puis deux épaules ivoires puissantes.

« Il s’est toujours pris pour un dauphin ce type-là », murmura Ali, un air presque admiratif sur le visage, ce qui surprit Hyacinthe. Sa colère de la veille semblait s’être totalement évaporée. Il s’empara d’une tasse, versa du café dedans et disparut pour réapparaitre dans le jardin, marchant vers lui. Il le rejoignit sur le ponton et Alexandre sortit gracieusement des flots pour étendre tout son corps dans le jour naissant.

A côté d’elle, Marco et Manu se mirent en mouvement et allèrent préparer leurs affaires pour le camping. Mais les yeux de Hyacinthe ne pouvait se détacher du visage grave du titan. La tête d’Ali partit en arrière et son rire raisonna à ses oreilles  alors qu’un grand sourire éclaira les lèvres d’Alexandre. Hyacinthe alla rassembler ses affaires. Après la douche, elle enfila un legging technique, un vieux t-shirt blanc ample et ses bottes de randonnées. Son sac à dos sur les épaules, elle rejoignit la petite troupe qui l’attendait près de la voiture. Elle ne savait pas si Alexandre se joindrait à eux, mais visiblement, il allait faire parti de l’expédition puisqu’il était là.

« Ali m’a proposé », lui expliqua-t-il en l’accueillant.

« Super »

« Criss qu’on va être full dans cet ostie d’char! », s’exclama Manu avant de monter à la place du conducteur. Marco monta devant avec lui pour lui indiquer la route et, comme il était le plus petit, son siège avancé permis aux genoux d’Alexandre de ne pas se retrouver totalement plaqués contre son torse. Hyacinthe se retrouva entre Ali et lui, engoncée contre le bras de l’albatros qui tentait comme il le pouvait de le ramener contre lui pour lui laisser de la place. Ali râla contre l’odeur persistante du joint de Manu et se cala contre la fenêtre pour tenter de piquer un somme. « Un moustique m’a fait chier toute la nuit », leur avait-il avoué, à moitié énervé, avant de leur montrer les piqûres rebondies de ses jambes et de ses bras.

Bien que la clim était à fond, la chaleur pesante les rattrapa bientôt et Hyacinthe crut fondre entre les cuisses de ses amis. Penchant sa tête vers l’air de la fenêtre qui se déversait avec la vitesse, elle tenta d’attraper un soupçon de fraicheur. A côté d’elle, Alexandre bougea, passa son grand bras derrière son appui-tête de sorte à dégager de l’espace pour elle et tendit son autre main vers l’air. Ses doigts jouèrent avec le vent qu’il dirigea vers la jeune femme. Les cheveux de Hyacinthe, collés à sa nuque, virevoltèrent et la brise auparavant trop tiède à son gout, se rafraichit soudainement. Elle frissonna de plaisir.

« Merci », chuchota-t-elle en lui adressant un sourire.

Les lèvres pleines du titan se pincèrent légèrement et ses yeux s’étirèrent. Elle se rendit alors compte à quel point cet être faisait attention à elle, et son coeur grossit encore un peu plus dans sa cage thoracique. Il ne pouvait pas être ce titan sans humanité qu’il tentait d’être. Sa nature n’était pas celle-là, elle en était sûre.

Ils roulèrent trois bonnes heures. Bientôt, le paysage se découpa sous les yeux de Hyacinthe, le vent fouetta davantage ses cheveux et son visage, la perspective s’étira, loin, très loin à l’horizon. Deux massifs montagneux vêtus de forêts apparurent, et, encaissée en leur sein, une longue et large étendue d’eau, filant entre leurs flancs, jusqu’à perte de vue.

« Bienvenu au fjord du Saguenay », s’exclama Marco.

A leur arrivée sur le parking du parc régional du Saguenay, sur le flanc sud du fjord, le ciel s’était dangereusement couvert.

« On l’avait prévu celui-là? », grogna Ali en lorgnant vers les nuages gris, gonflés de pluie.

« Pas vraiment. On ne peut plus vraiment se fier à la météo », rétorqua Marco en attrapant son sac à dos.

Le vent du fjord fouetta à nouveau le visage de Hyacinthe et elle remarqua que le temps s’était chargé d’une lourdeur étrange, presque palpable. Une vague senteur d’humus, de iode et de pins flottait dans l’air. Le groupe s’enfonça dans le parc et la foret. Ils n’avaient pas le choix. C’était la seule disponibilité de tout le monde pendant ces deux semaines de terrain canadien d’Ali et Hyacinthe.

Marco leur expliqua que le fjord était une ancienne vallée glaciaire envahie par la mer. Cette vallée d'origine glaciaire est le résultat d'un effondrement survenu il y a plus de 175 millions d'années. Elle fut surcreusée et polie sous le passage des glaciers, puis, envahie d'eau de mer. Longue de 100 km, large de 2 à 3 km, cette unité géologique unique compte parmi les fjords les plus longs et les plus méridionaux du monde! Les eaux du fjord se caractérisent par la superposition de deux couches d'eau. En surface s'écoule l'eau douce, provenant principalement du lac Saint-Jean. L'eau salée du fleuve Saint-Laurent compose la couche d'eau profonde, qui constitue 93 % de la masse d'eau. Les marées, qui peuvent atteindre jusqu'à 6,5 m d'amplitude, se font sentir deux fois par jour. On dit alors qu'elles sont « semi-diurnes ».

C’était comme s’ils étaient seuls au monde. Leurs pas s’enfonçaient dans la terre friable de sécheresse, frôlaient les fougères qui ornaient leur passage. Le parking vide leur promettait un séjour sans croiser beaucoup de passants. Les animaux seraient peut-être plus enclins à venir à leur rencontre. Le dôme d’arbres d'érable et de pins les dissimulaient, et seuls quelques pans de ciel obscure leur apprenait l’évolution du temps. Ils marchèrent une bonne heure avant d’emprunter un sentier plus étroit, moins touristique. Marco connaissait la région, aussi, ils le suivirent sans protester.

Bientôt, celui-ci commença à parler de ce qu’il connaissait. C’est à dire d’à peu près toutes les espèces de végétations environnantes.

« Vous voyez, on est au coeur de la sapinière à bouleau jaune, et les conifères dominent les paysages du parc national du Fjord-du-Saguenay. Alors qu'une flore artique-alpine évolue sur les plus hauts sommets du parc, quelques peuplements de feuillus croissent au creux des vallées », expliqua Marco en balayant le paysage d’un regard admiratif et fier.

« Et au niveau des espèces… des animaux? », demanda Hyacinthe.

« L'enchaînement des environnements forestiers et marins engendre une diversité biologique étonnante, répondit l’italien. Alors que les loups, ours noirs, lynx du Canada, castors et orignaux habitent les forêts du parc, les phoques communs, bélugas, petits rorquals et autres mammifères marins s'observent à partir des rives ».

« Tu veux dire qu’il y a des loups et des ours ici? », releva Ali, le front plissé.

« Absolument. Ils ne sont plus qu’un petit millier de loups au Québec, alors qu’il y a dix ans ils étaient 20 000 spécimens. C’est absolument terrible pour l’écosystème.  On pense d’ailleurs à en réintroduire ici comme on l’a fait pour le parc de Yellostone en 1995 »

« Pourquoi? », demanda naïvement Hyacinthe.

« On s’est rendu compte que la présence des loups était extrêmement bénéfique pour le parc. Des loups gris, Canis lupus, ont été réintroduits dans le parc et Mark Boyce, un professeur d’écologie à l'université d'Alberta, a décrit la dynamique de cet écosystème pendant 40 années. Il a expliqué que le parc de Yellowstone « a profité de la réintroduction des loups d'une manière que nous n'avions pas anticipée. »

Marco leur fit signe de faire une pause et il se laissa tomber sur une grosse pierre vêtue de mousse. Tous obéirent et restèrent pendu à ses lèvres en s’asseyant près de lui. Seul Alexandre restait debout, l’épaule contre un boulot, les bras croisés sur sa poitrine. Il semblait sans cesse aux aguets, comme s’il percevait des choses que les autres ne pouvaient voir, mais dont il gardait le secret.

« Le loup réintroduit dans le parc national de Yellowstone aux États-Unis, aurait eu un effet bénéfique sur la chaîne alimentaire montagneuse en hiver. Il aurait même permis d'atténuer les premières conséquences du réchauffement climatique… Au début des années 90, certaines espèces commençaient à ressentir les premiers effets du réchauffement de la planète. Les perturbations existaient à différents niveaux : dans la reproduction, les migrations saisonnières, l'alimentation, etc. Or, en montagne comme dans n'importe quel écosystème, chaque "maillon" de la chaîne alimentaire joue un rôle particulier, voire parfois essentiel, des prédateurs les plus imposants comme le loup aux minuscules insectes qui jonchent le sol...

Le loup avait presque disparu de l'Amérique du Nord suite aux campagnes d'éradication menées dans les années 1930. Il a pourtant été réintroduit dans le parc de Yellowstone en 1995. La région compte désormais plus d'une centaine d’individus, et visiblement, cette réintroduction est bénéfique à cet environnement. Des chercheurs ont montré que l'impact du changement climatique sur différents animaux du Parc pouvait être temporisé par la présence du loup... Ils ont d'abord utilisé les données des 50 dernières années pour établir les tendances hivernales, puis modéliser l'effet de la présence des loups sur le sort des espèces nécrophages confrontées au réchauffement de la Terre.

Les prévisions sont celles-ci : aussi incroyable que cela paraisse, les hivers qui se raccourcissent entraînent une carence alimentaire. Les élans, par exemple, ont bien plus de facilité à résister aux hivers moins rigoureux donc beaucoup moins d'individus succombent au froid comme par le passé. Par le fait, tous les "éboueurs" de la nature qui ne survivent qu'en se nourrissant de cadavres, se trouvent bien vite affamés, et sans rien à se mettre sous la dent... Or, il faut savoir que contrairement à d'autres grands carnivores du parc, le loup, une fois le ventre rempli, est loin d'être égoïste. Il abandonne les restes de son repas (le plus souvent des élans justement), facilitant la tâche aux aigles, coyotes et autres animaux nécrophages qui trouvent là de quoi faire un festin de gaulois ! Ainsi, selon ces biologistes, le loup pourrait permettre à toute la chaîne alimentaire de s'adapter plus facilement aux nouvelles conditions induites par le changement climatique… ».

Marco marqua une pause, but à sa gourde et s’essuya la bouche du revers de sa main.

« Cette aventure est le plus complet et fascinant retour d’expériences sur ce que l’on appelle la « cascade trophique » : la relation prédateurs/proies et toutes les influences qui en découlent à plusieurs niveaux (biomasse, abondance des espèces animales et végétales, etc.) Cette cascade trophique commence par le sommet de la chaîne alimentaire et ruisselle sur toutes les espèces qui suivent. Ainsi, la population de cerfs canadiens (wapitis) du parc était tellement grande que la végétation en avait presque totalement disparu malgré tous les efforts de chasse pour limiter leur population. Et puis, après 70 ans d’absence du parc, le loup a fait son grand retour et a régulé les espèces »

« Waw c’est super intéressant, je ne savais pas qu’une espèce pouvait à ce point interagir sur son environnement et le bouleverser », s’exclama Hyacinthe qui nota tout ça dans un coin de sa tête pour son article.

« Si vous voulez mon avis, la réintroduction du loup ici ne changerait pas grand chose au problème du réchauffement climatique qui est bien plus important qu’en 1995 mais bon… »

« Tout ce que je retiens c’est qu’il y a des loups et des ours ici », rétorqua Ali en chassant violemment un moustique qui s’était posé sur son bras.

Ils reprirent la route et prirent un peu de hauteur sur le massif montagneux. Par moment Hyacinthe s’arrêtait ici et là pour faire des plans de caméra de la forêt dans le cadre de leur reportage. Elle avait enregistré Marco en train de leur parler des espèces endémiques et des retombées du réchauffement climatique.

Le jour commençait doucement à s’assombrir, ou bien étaient-ce les nuages qui ne faisaient que s’épaissir. Marco leur proposa de trouver un endroit pour monter le camp et les guida vers une petite rivière qu’ils remontèrent jusqu’à tomber sur une sorte de promontoire plat qui les satisfit. A peine eut-elle eu le temps de poser son sac-à-dos à terre que Hyacinthe reçut une goutte sur la joue.

« OSTIE D’PLUIE », s’écria Manu.

Les gouttes s’intensifièrent et bientôt un déluge trempa leurs corps et leurs affaires.

« Bordel », pesta Ali qui courut s’abriter sous un immense sapin.

« Du bois, il nous faut du bois sec », s’exclama Marco dont le regard se tourna mécaniquement vers Alexandre.

« Je m’en occupe », répondit celui-ci avant de disparaître entre deux arbres.

La température avait soudain chuté avec les trombes d’eau fraîches qui se déversaient du ciel et Hyacinthe se mit à claquer des dents. L’odeur de résine envahissait son espace vitale et les remous de la rivière et de la pluie la rendait sourde aux autres bruits.

Soudain, un grondement tonitruant fit trembler le ciel.

« Manquait plus que ça », se lamenta Ali.

« On s’écarte des arbres, hurla Marco. Surtout, éloignez-vous des arbres, ils sont conducteurs. Et n’approchez pas la rivière non plus! »

« T’es mignon, on est cernés là non? », répliqua Ali, de plus en plus maussade.

Un éclair aveuglant stria le ciel furtivement et le tonnerre claqua tellement fort au dessus d’eux qu’on aurait dit que la Terre, sous leur pied, venait de s’ouvrir en deux. Hyacinthe sortit sous la pluie, loin du tronc d’arbre qui la gardait au sec, et, aveuglée par l’eau dans ses yeux, par ses cheveux collés à son front et par sa capuche de kaway, elle chercha désespérément Alexandre des yeux.

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