Loisir

Par Dédé

 

Rares sont les fois où il est possible de retrouver Théo, Célia et Benjamin dans la même pièce. Le jeu vidéo Fatal Rain a réussi cet exploit. Prune, leur mère, n’a jamais su si elle doit en être fière parce que ce jeu les a réunis. Ou, si, au contraire, elle a des raisons de s’en inquiéter car ils passent beaucoup de temps dessus le week-end.

Il y a un jour en particulier qui a marqué l’esprit de Théo. Et, qui le marquera sans doute à tout jamais. Comme à chaque fois, avec Célia et Benjamin, ils se retrouvent dans sa chambre, la console allumée. Ils tirent à la courte paille pour déterminer qui aura la manette en premier. Le hasard a voulu que ce soit lui qui commence. Une demi-heure de jeu, c’est l’accord qu’ils ont passé entre eux dès l’achat du jeu, pour des raisons d’équité. Le jeu se lance. Comme d’habitude, le titre Fatal Rain apparaît sur l’écran avec de grosses lettres dégoulinantes de pluie. L’adolescent sélectionne son avatar qu’il a nommé de son prénom.

Le niveau 34 s’affiche. Célia a déjà passé ce niveau la semaine passée. Il rage un peu mais c’est plutôt pour la forme. Il ne l’admettra jamais mais il est content de passer du temps avec sa fratrie. Dans le niveau 34, comme tous les autres, l’avatar est debout sur une plateforme. Une pluie orageuse menace de s’effondrer sur lui. Le but est de courir le plus vite possible, d’éviter tous les obstacles et d’atteindre la ligne d’arrivée pour débloquer le niveau suivant.

— Tu vas y arriver du premier coup, tu crois ? le défie Célia.

— Je pense pas, le nargue Benjamin.

— Merci de votre confiance, dis donc, répond Théo, légèrement vexé.

Le benjamin de la famille a bien observé son grand frère durant chacune de ses parties. Il n’a pas répondu de la sorte pour l’embêter. Du moins, pas uniquement.

— Tu fais toujours chaque niveau deux fois. Je pense que la première fois, tu découvres le décor, les obstacles. Et la deuxième fois, tu retiens la leçon et tu fonces jusqu’à l’arrivée. Mais, ce n’est pas méchant, ce que je dis…

— Cruel mais juste, se moque Célia.

Sans prévenir, une voix vient interrompre leur discussion :

— Qui est cruel mais juste ?

Leur grand-mère en personne. Quelle surprise !

— Mamie ! s’exclame Benjamin.

— Mon bébé ! répond-elle, en insistant bien sur le deuxième mot.

— Je suis pas un bébé, ronchonne-t-il.

— Et je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler « mamie »...

Célia et Théo ne peuvent s’empêcher de rire. Depuis toujours, Lydie est très sensible sur ce sujet-là. Sans doute qu’elle ne veut pas paraître plus âgée que ce qu’elle est déjà.

— Vous faites quoi ? Demande-t-elle plus pour changer de sujet que par curiosité.

Elle observe l’écran de télévision. Un personnage qui fuit un nuage de pluie. Un personnage qui semble lutter de toutes ses forces. Cela lui semble bien familier.

— Notre session hebdomadaire de jeux vidéos, répond Célia.

— Je peux essayer après ?

La demande de Lydie étonne ses petits-enfants. Théo manque de tomber par terre. Sa grand-mère n’a jamais été réceptive aux jeux vidéos. Sa demande est vraiment surprenante. Mais, il a envie d’accepter. Parce que ce n’est pas tous les jours qu’il la verra avec une manette à la main.

L’adolescent lui confie la manette, Célia lui explique comment avancer, où appuyer pour sauter par-dessus un obstacle.

— Après, c’est à moi ! râle Benjamin.

Lydie se retrouve à tenter le niveau 34 du jeu. Elle se démène pour courir. C’est comme quand elle sort faire les courses, qu’elle fait semblant d’aller bien en chassant la grisaille qui plane sur sa tête. Des obstacles. Elle les surmonte comme elle gère les passants qui la reconnaissent, qui lui font la discussion, menaçant la carapace qu’elle se forge pour ne pas craquer en public. Mine de rien, ce jeu, c’est rien de plus que ce qu’elle affronte au quotidien. Sauf qu’elle ne peut pas dire cela à ses petits-enfants, à qui que ce soit.

— Waouh ! Mamie ! T’as réussi le niveau ? Comment t’as fait ?

Autant Théo, Célia que Benjamin, ils sont impressionnés par la performance de Lydie. Le plus jeune hésite même à se lancer à son tour. Il sent qu’il ne fera pas mieux que sa grand-mère. Même Théo risque d’avoir du mal. Elle a quand même battu le score que Célia a réalisé la semaine dernière.

— Comment je fais ? Figure-toi que j’en sais rien, mon bébé…

 

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Zig
Posté le 20/08/2020
La grand-mère qui joue aux jeux vidéooos ! J'ADORE. Mes mamies étaient chouettes, mais pas comme celle-là... vive les mémés geek, moi je vous le dis !

Sur un ton un peu plus sérieux : le parallèle entre le jeu et la vie est intéressant. Tu le laisses glisser tout doucement mais sans en faire des caisses, ce qui permet vraiment d'aborder le sujet de la tristesse quotidienne et de la charge mentale, sans pour autant jouer les narrateurs relous qui essaye de mettre le nez de lea lecteurice dans son génie créatif...
Comme toujours c'est bien dosé, et toujours en équilibre entre tristesse et douceur.
_HP_
Posté le 09/08/2020
Coucou !

Héhé, on retrouve ce "Cruel mais juste" 😆
J'aime beaucoup la comparaison réalité/jeu vidéo ^^ J'adire cette petite famille que tu nous présente chaque fois un peu plus 🤗
C'est encore un très beau DLP Dé, merci pour tout ça <3
Yvaine
Posté le 02/08/2020
L'analogie entre le jeu vidéo et la réalité est très belle, et Lydie a beau avoir expérimenté cette vie de longues années (ce n'est qu'une supposition), elle ne sait toujours pas comment elle s'y prend ; ce qui est très réaliste...
Cette famille est vraiment sublime. Tu approfondis les relations entre chacun des membres et on a juste envie d'en savoir plus sur chaque personnage, connaître les petits détails qui ont fait sa personnalité, savoir ce qu'il a vécu, ressenti, ce qui a créé ses réactions, ce qui a forgé ses relations. J'adore l'idée ❤
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